PROXIMITÉ

P.H.I.



 


Art

Mot

 

 


 

Sous la plume d'un penseur ce chapitre s'intitulerait Topologie du mystère ou U-topie des voix. J'aurais pu l'appeler : Hygiène des distances.

La contiguïté se ressent dans les régions des racines, des branches, des fleurs ou des cimes. Les racines, c'est la négation ; les branches - la puissance ; les fleurs - l'exubérance ; les cimes - la hauteur. Chaque contiguïté a son charme, sa vulnérabilité, son mystère. C'est le mystère qui devrait être le plus recherché.

La fausse proximité est celle des paysages – être au même endroit. La vraie - celle des climats, des sols, des firmaments – regarder dans une même direction. Parenté ou fraternité.

Deux êtres se rapprochent soit en évoquant les mêmes objets, soit en leur donnant un même poids, soit en glosant sur eux d'une même hauteur. Dans ce dernier cas, les objets, en eux-mêmes, n'ont guère d'importance, - c'est la meilleure des proximités, celle d'avènement et non pas d'événement.

En t'éloignant de la Terre tu risques, en même temps, de t'éloigner du ciel.

Le ciel ne doit pas entendre tes pas, si tu veux continuer à l'avoir pour compagnon ; si tu ne cherches pas à l'illuminer, il t'offrira peut-être ton étoile.

L'approche du sublime se fait reconnaître par la dérobade du sol ou l'échappée du regard. Mais les mêmes symptômes précèdent les chutes.

L'un des meilleurs signes de Son existence, que le Créateur nous envoie, est la possibilité de vivre dans et de l'illusion, celle du Beau ou celle du Bien. L'une des pires calamités des temps modernes est de ramener ces rêves irréductibles à de minables certitudes, à portée des programmes de tri informatiques.

Le sot, croyant ou athée : le monde est grand et moi - petit. Le créateur athée : le monde est petit et moi - grand. Le créateur croyant : le monde et moi sommes de même taille. Pour le pessimiste, la taille est minable, pour l'optimiste - énorme.

L'alternative du culte du mystère est l'habitude de l'absurde. Au moins trois sortes d'absurde - vital, tout réduire à la chimie ; historique, voir le dévoilement du mystère le jour X à l'endroit Y ; intellectuel, écarter tout ce qui ne se réduise pas aux syllogismes ni ne s'implémente en machine.

Ce qu'on entrevoit derrière les choses insécables s'appelle la foi. Ne pas les vénérer nous rend robots. Ne pas en voir, c'est n'avoir que les yeux pour voir.

La raison, c'est l'évaluation dans l'existentiel ou dans l'universel ; la foi, c'est les valeurs dans l'absolu. Et l'intelligence, c'est la conscience que la foi précède le premier pas de l'évaluation et en consacre le dernier. « Regard lumineux du premier pas, vague patience du dernier »*** - Trakl - « Goldenes Auge des Anbeginns, dunkle Geduld des Endes ».

Dieu est encore moins incarné qu'Amour, Verbe, Action ou Mystère ; il est Opération, opération presque algébrique. La vie est un résultat donné, que l'homme cherche à reconstituer à partir des opérations binaires, ternaires etc. - jusqu'à l'infini. Et un jour il se rend compte de l'insignifiance grandissante des opérandes et de l'admirable majesté de l'Opérateur.

Quand la précision ne nuit pas à la beauté, on est en présence d'une vérité divine. Mais, en général, ce qui ne peut être que précis est sans intérêt. Toute vérité qui dure au-delà de tout langage est divine. Résistance au mot, c'est la définition même de Dieu. L'Intelligence Artificielle, en maîtrisant et l'intelligence et ce qui la rend possible, effacera la hiérarchie Plotinienne qu'il y avait entre : « l'intellect qui raisonne et celui qui donne la possibilité de raisonner ».

Dieu : grand Sourd pour les candides, grand Muet pour les délicats.

Ils meublent le silence de Dieu avec leur camelote scripturaire, et à force de s'y cogner, ils désapprennent à lever ou à fermer les yeux. Le grand Muet meublé ! Heureusement « il y a plusieurs demeures en la maison de Dieu », où l'on peut encore se coucher face aux étoiles et à l'abri des maîtres priseurs du mobilier sacré.

La cadence de ton horloge ne peut qu'être universelle, mais tu n'es pas obligé d'être à l'heure avec ton temps. Savoir choisir ses contemporains est le privilège de tout horloger en puissance.

Si je suis beau ou fort, ma beauté ou ma force font partie de moi-même. Mais que doit penser le hideux ou le faible ? Le moi immédiat est toujours un imposteur. « Un bel homme n'est jamais grand » - Martial - « Qui bellus homo est, pusillus homo est ».

Dieu est un axiome pour le réaliste, un théorème pour l'optimiste, une aporie pour le pessimiste. Le premier y amène tout, le deuxième y est amené, le troisième lui fait mener une existence anonyme et irréfutable.

Ce qui rapproche devant Dieu, devrait séparer sur Terre. Ce qui rapproche dangereusement sur Terre, devrait tendre vers Dieu comme vers un lieu de rencontre, en dehors des épidermes.

Les naïfs cherchent la proximité dans la même longueur d'ondes, les savants - dans la même largesse de vues, les poètes - dans la même hauteur du regard.

Impossible de partager avec quelqu'un une évocation de Dieu. Il ne s'adresse jamais à une tribu, une planète ou une époque. Il ne se manifeste que quand toute image du prochain a disparu et tu t'ouvres à l'admiration, à la paix ou au suicide.

Dommage que, pour s'adresser à Dieu on ait besoin du langage de la foi. Comme, pour se tourner vers la poésie, - d'en appeler aux mots. Ou, pour montrer l'amour, - de s'abaisser jusqu'aux gestes.

Il est dans la nature du vivant de hurler de douleur à la lune. L'oreille n'a que faire avec ces messages, mais son inertie nous pousse à la tendre vers le chaos du firmament et à relever de faux échos. C'est cela, la foi - le miracle d'une réponse dans un vide certain.

L'accès de foi, pour eux, - l'empressement pour dévorer la Bible. Pour moi, - regarder, avec les yeux écarquillés, les œillets, écouter, avec les oreilles musicales, les cigales, me sentir, la tête baissée, solidaire des coléoptères.

L'origine grammaticale des religions : l'homme fourmille de mots et encore davantage de signes de ponctuation, dont les plus lancinants sont le point d'interrogation et les points de suspension. Et voici que quelqu'un de bien exclamatif prétend apporter des réponses ou, au moins, réduire le nombre de points…

Ma prise de position, si je devais me présenter devant le bon Dieu : à gauche, couché. Et non pas assis à Sa droite.

Ma théodicée : je pardonne au Démiurge le loup et la mort, mais je ne peux pas vénérer le Pâtre qui laisse pulluler le mouton et l'ennui. Et je m'embrouille sur le banc des accusés, que scrute, goguenard, dans ses chicanes et avocasseries, le Juge.

Pour communiquer avec ce qui nous est proche il y a deux moyens : le rapprocher, par un chiffonnement temporel (le plongeon) ou l'éloigner, par un déploiement spatial (la hauteur).

Le sacré rôde autour de notre âme, la soulève en hauteur et la fait chuter en la chargeant de noms et de dates. Pourtant, « le penseur dit l'être ; le poète nomme le sacré » - Heidegger - « der Denker sagt das Sein ; der Dichter nennt das Heilige ». La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La philosophie éloigne, la poésie rapproche : « la vérité de la poésie réside en maintien de la proximité »** - Gadamer - « die Wahrheit der Dichtung bringt solches Halten der Nähe zustande ».

Un autre nom de hauteur est maîtrise du hasard. Le hasard est l'inertie du voisinage. Se méfier même de rencontres altières. Ne communiquer qu'avec l'intouchable. « Que tu aies toujours, dans ton jardin, un arbre interdit, et dans ta vie – quelque chose, que tu t'interdises de toucher »*** - Chesterton - « Always have in your garden a Forbidden tree. Always have in your life something that you may not touch ».

Les convictions sont presque l'antithèse de la liberté : elles remplissent, en nous, ce vide salutaire et indispensable dans lequel Dieu aurait pu agir.

Les pauvres seraient les représentants de Dieu. Être représentant du peuple est plus juteux, plus voyant et moins soumis aux progrès de l'incroyance.

Un bon auteur cache ses meilleures sources : la beauté des Évangiles tient, en partie, au fait qu'on n'y trouve pas une seule allusion à la Beauté.

On peut tirer de belles théories des actes insensés du Christ. Tandis qu'on nous demande de mettre en pratique ses vaseuses paroles.

Le fond historique du Verbe minaudant dans le sermon de la Montagne, ce sont les actes du sicaire sanguinaire, du prétendant dynastique sans scrupule, du scribe-moine faussaire. Heureusement, l'écriture est sainte non pas par Inspiration Divine mais par inspiration tout intérieure.

Le Christianisme moyenâgeux fut le plus fidèle au message du Maître. Les mièvreries ultérieures éteignent un fanatisme exotique et ombrageux et font jaillir une clarté pateline et insipide.

Le sacré, aujourd'hui comme toujours, se porte bien. Pour vénérer le révélé il suffit d'entretenir le ravalé.

L'infini sans message effraie Pascal, mais voici l'ère de l'unique message, message sans l'infini, et qui glace davantage.

La mise à distance comme art de l'équilibre et de l'harmonie, traduction de l'éternel retour du même. « Le Même n'est pas l'indifférence dans l'égalité, mais l'unique dans la différence et la proximité cachée dans l'éloigné » - Arendt - « Das Selbe ist nicht das Einerlei des Gleichen, sondern das Einzige im Verschiedenen und das verborgene Nahe im Fremden ».

C'est autour du vide que s'éploient les plus forts vocables : tentation, crainte, recherche (Maître Eckhart), chute (Cioran), rayonnement (le prince de Lumière). Je l'associe au travail, à la veille comme le beau silence opposé au sommeil mais ami du rêve. Le vide est un silence élaboré, sur le point de recevoir le mot musical. Le bavardage des autres ne serait-il pas le silence des mots ? « Si la musique fait défaut, il faut se taire »** - A.Blok - « Лучше молчать, если нет музыки » - la meilleure réplique à Wittgenstein.

L'entrepreneur ou l'ingénieur est certainement plus près du dessein de Dieu que le poète ou le fou. Question d'intérêt qu'on porte aux appels patents ou aux appels latents, retentis en amont ou en aval des oreilles.

Le fond de l'écriture est une question de type de foi ; ce fond est iconographique, totémique ou idéographique, en fonction de la place du Verbe : dans l'image, dans l'effroi ou dans le rêve.

Face au monde, tu es une créature de Loi, de Foi ou de Moi - de l'évolution vers la lettre, de la Révélation de l'esprit, de la Révolution par le mot.

Dès qu'on est sûr de bien communiquer avec les hommes on perd tout contact avec Dieu et vice versa. Aaron et - c'est-à-dire ou - Moïse !

Les stades - superstitieux, métaphysique, littéraire - du sentiment religieux : se pencher sur l'intemporel, l'inétendu, l'innommé. Reconnaître, avec regret ou enthousiasme, que c'est sur le Verbe que se referme tout pèlerinage, c'est en son nom qu'on vénère l'innommable.

Dieu ni ne se retire (Heidegger), ni ne se meurt (Nietzsche), ni ne s'éclipse (Buber), puisqu'Il se cache soit dans l'inétendu soit dans l'intemporel. Dieu mérite de n'exister que dans le vide sacré de l'innommé. « Je ne connais Dieu qu'à travers le non-advenu »** - Tsvétaeva - « Бога познаю только через не свершившееся ».

Devant Dieu nous sommes tous égaux. Malheureusement, des sots croient L'avoir croisé et alors, derrière Lui, règne une sordide inégalité.

Un mystique prend les Écritures comme un vocabulaire, rien de plus. Un Maître Eckhart, aujourd'hui, exaucerait sa verve même en commentant le mode d'emploi d'une imprimante laser. Seuls nos philosophes modernes fouillent leurs propres déjections argotiques comme explication unique du monde.

Il faut ne pratiquer des fusions ou unions qu'à titre hypothétique. Dès que l'hypothèse - un beau rêve - s'invalide, le monde hypothétique bâti par-dessus devient inaccessible, se dissout, s'annihile.

S'est-il passé quelque chose de surnaturel, à un moment bien connu, au mont Sinaï, à Bethléem, à Médine ? La seule question sensée, à adresser à la foi du charbonnier. Tout le reste relève de la poésie, qu'elle ait une coloration eschatologique, mystique ou rituelle. Les questions de la création, du mal, de la liberté, du salut n'ont aucun rapport avec les religions populaires. Rien ne se révèle dans ni par l'Histoire. Dieu n'imprime en nous sa présence que s'Il ne s'exprime pas : « Dieu est une parole inexprimée » - Maître Eckhart - « Gott ist ein unausgesprochenes Wort ».

Pour le fuyard des rigueurs scientifiques et le persécuté par l'imaginaire philosophique ou physiologique, la prière poétique reste l'ultime refuge, l'ultime séjour, renouvelable par la police céleste, avant l'expulsion vers le végétal ou le minéral. « La foi chrétienne est le refuge dans la plus haute détresse » - Wittgenstein - « The Christian faith is a man's refuge in the ultimate torment ».

Ce chapitre doit son titre au pouvoir prochain de Pascal. Cette anti-grâce inefficace interdisant au mystère (la foi, l'amour) de s'interpréter en problème (la prière, le sacrifice), et au problème - de se réduire à la solution (le rite, la fidélité). En plus, ce fut la métaphore centrale de Hölderlin, qui dans la tension proche – lointain voyait les mêmes ressorts que dans péril – salut.

Aujourd'hui, tous les lointains ont rejoint la proximité du présent. L'art, qui est le présent du passé, se trouve dans une familiarité dégradante avec le futur du présent, qu'est la technique. L'intimité impossible tuera la séduction de l'art et l'artiste séducteur.

Quand on réussit à éloigner du réel le présent et en faire un rêve inabordable, on peut ne plus craindre, que « lorsque le passé devient légende, le présent se réduit aux broutilles » - Don Aminado - « Когда прошлое становится легендой, настоящее становится чепухой ».

Nos rapports avec Dieu sont question de métrique, d'attirance, de proximité : il y a ceux qui l'auraient entendu ou atteint, ceux qui tendent vers lui ou le suivent comme guide et, enfin, ceux qui ne lui reconnaissent ni voix, ni poids, ni doigt, mais vénèrent son œuvre, hors tout temple, toute route, tout horizon.

Il n'y a pas de choses sacrées mais un regard sacré. Donc, aucune objection de principe à une sécularisation ou réification de la pensée qui, toujours, se réduit aux choses. On n'a pas besoin de dieux pour bien se sentir dans la hauteur du regard (dans ce qui ex-alte et se fait ad-mirer !), où l'on peut même amener des choses comme des dés d'un jeu hautain anagogique. Nos genoux sont des choses, mais notre regard ne l'est pas ; je ne comprends donc pas le Prophète : « Le regard est une flèche empoisonnée » - ne pas pouvoir lancer de flèches, à quatre pattes, ne me chagrine pas, mais ne pas pouvoir tendre ma corde - m'embête.

De la superstition vaincue et dévitalisée, l'esprit lyrique veut garder « sa musique et son encens dans les funérailles » (Renan), l'oreille et l'odorat. Les superstitieux basiques la réduisent, en fait, au toucher dans les épousailles et au goût dans les ripailles. Les ironiques s'en détachent par le regard, hors les canailles. Tout est question du bon sens.

Le regard, c'est la vue remplie de ton visage, de ton étonnement, de tes caresses, c'est le toucher intuitif guidant le goût réflexif : « La philosophie du regard s'accomplit dans un remplissement tactile de l'intuition » - Derrida.

En t'extasiant devant chacun de tes sens - face à la merveille de la fonction, à la merveille de l'outil, à la merveille de l'empreinte - tu ne sais pas sur quelle facette la présence du prodigieux démiurge est la plus manifeste. Mais l'absence d'une seule, dans la perspective de la vie, rend absurde toute idée de hasard, de réalisation mécanique ou de résurrection. Le démiurge n'est pas mauvais, comme disent les Gnostiques pour justifier leur recherche du soi ; il est bon, puisque je peux créer au nom de et par un soi inconnaissable.

Jadis, le choix de repères fut si vaste, que le simple fait de s'exprimer sur une coordonnée donnée créait de la proximité. Aujourd'hui, la dimension socio-économique devint la seule, où les hommes se manifestent. Dans la linéarité ou la platitude toutes les distances se valent ; la vraie proximité n'y est plus.

Par l'éloignement, le sot perd la faculté de juger, le profond voit plus clair et le hautain retrouve le vertige.

S'il avait été honnête, le Christianisme aurait dû faire bien comprendre au faible et à l'humilié, que même dans l'au-delà c'est toujours Mercure et non pas Dieu-Amour qui distribue la manne, car il y aura bien les premiers et les derniers. « Rare est la vérité sur terre, plus rare encore – aux cieux » - Pouchkine - « Нет правды на земле, но правды нет и выше ».

Avec leurs dieux jaloux et railleurs, les Anciens profitaient d'une nonchalance gratuite et d'un déséquilibre porteur. Avec notre bon Dieu, nous sommes livrés à une chère gravité et à un équilibre ruineux.

L'idée du Péché originel est moins compréhensible que celle d'une Grâce initiale, qui, par l'exhortation du beau, du bien et du mot, nous éloigna des bêtes.

En fait de théologie, le catholicisme sent le droit romain et l'orthodoxie le sophisme grec, c'est pourquoi l'orthodoxie m'est plus sympathique. Ce ne fut peut-être pas un hasard, que Bacchus se réduisît au flacon et Dionysos - à l'ivresse sans orphisme, que Hermès finît par s'associer au plus noble des métiers, la traduction de messages, l'herméneutique, tandis que Mercure – au plus vil, le commerce, le (argent) médiateur (medius currens). Hermétique, plutôt que mercantile. L'uni-vers latin - le di-vers rabaissé ; le cosmos grec - l'ornement rehaussé.

Les fondateurs d'Églises : ses Pères - l'orthodoxie, Charlemagne - le catholicisme, Luther - le protestantisme ; recel de faux, faux, usage de faux - tout est prévu pour la repentance et le verdict.

C'est par le chemin de l'immanence que l'Asiatique approche de Dieu, tandis que l'Européen l'attend sur les sentiers de la transcendance. La lumière versée vers l'intérieur, l'immobilité, l'exercice du regard ; ou vers l'extérieur, la création, l'exercice de l'esprit. De leur rencontre fortuite, hors des méridiens, naît l'ego poétique ou phénoménologique (l'immanence de la transcendance des Chinois ou « la transcendance - caractère d'être immanent qui se constitue à l'intérieur de l'ego » - E.Husserl - « Transzendenz ist ein immanenter, innerhalb des ego sich konstituierender Seinscharakter »). Et la foi serait une rencontre du poète et du sage : « Essayez de lier la poésie et la philosophie, et vous obtiendrez la religion » - F.Schlegel - « Versucht Poesie und Philosophie zu verbinden, und ihr werdet Religion erhalten ».

Il ne s'agit pas de se détacher des choses mais parmi la multitude de liens ne préserver que les plus discrets ou secrets.

C'est le partage des choses sans prix qui rapproche plus que n'éloignent les choses auxquelles on attribuerait des prix différents.

La foi catholique est la religion des mains, la foi orthodoxe - celle du visage. Les mains jointes ne renient ni le poing ni la chaîne. L'icône invite un regard ou une larme, chauds, recueillis et hypocrites.

La foi vient à coups de défaites. Les compagnies d'assurances devraient donc sponsoriser toute entreprise de l'incrédulité.

Les hommes vils s'unissent par les moyens, les hommes bas - par les buts, les grands - par la nature des contraintes.

Que ton rythme soit : un pas de la conscience t'éloignant de l'être, un pas de l'être te rapprochant de la conscience. Les meilleurs parcours se font sur une corde raide, hors toute arène.

La plus belle victoire de l'amour est dans une glorieuse défaite, où il serait abandonné par ses alliés félons : l'amitié, la perspicacité, l'élégance - pour être exilé auprès des sauvages et égrener ses batailles perdues face au plus fort que lui.

C'est en renonçant à toute course qu'on ressent le mieux le courant amoureux. Vivre, c'est toucher à ce qui est évanescent. On ne touche à l'éternel que par un regard immobile. Aimer, c'est donc désapprendre à vivre. « Aime et fais ce que tu veux » - St Augustin - « Ama et fac quod vis » - autant dire, ne fais rien. Renonce à la chose, pour le nom de la chose. Lulle : « qui n'aime pas, ne vit pas » - met une négation de trop, dans n'importe quel ordre.

Savoir s'absenter, l'un de l'autre, en amour, est plus judicieux que savoir se retrouver. Les yeux bien accommodés trouvent ce dernier chemin, les yeux en proie au vertige des promesses - le premier.

Cache les dictionnaires de ta langue maternelle à ce qui s'apprête à parler de ton amour. La langue de l'amour doit être toujours étrangère. Que ce qui répond, en toi, au nom de l'amour soit incompréhensible ou intraduisible !

Un mystère de l'amour : vivre le même rythme sans partager la moindre partition ni livret ni souvenir. Être chef d'orchestre d'un ensemble de cordes et de souffles, derrière un rideau tombé.

Le bonheur est cette unique orbite autour d'un lourd et ardent astre du désir. Tu t'en éloignes et tu ne sens plus sa chaleur. Tu t'en approches et tu te brûles les ailes. Mais le vrai désastre, c'est le manque d'un astre.

Non pas rencontres, mais prétextes d'attouchement. Béni soit tout instant qui nous unit : en chair, en sourire, en spasme. Béni soit tout instant qui nous désunit : en pensée, en rêve, en parole.

Moins de faits et de verbes clairs à partager entre nous deux, plus indiciblement nous nous partageons. Les amoureux vivent de substitutions d'obscures inconnues par de lumineux arbres qui : « peuvent nouer leurs ramures et leurs racines pour s'élever et s'approfondir ensemble, pour ciel et terre »**** - Valéry.

Quand les regards de deux êtres s'arrêtent sur la même chose, le mieux, pour eux, serait que ce soit sur un mirage.

Le meilleur contact est sans attouchement. L'attouchement est meilleur quand les épidermes s'ignorent.

Tout ce qui t'est précieux, aime-le de loin. Demande-toi pourquoi tu crois, que les horizons sont sans limites, le ciel est bleu et l'étoile amicale et compréhensive ? Ou bien, tu te trompes avec Pessõa : « Voir, c'est être loin » - le délicat s'accommode à tant de distances : de zéro à l'infini, de l'intimité à la justice, de la fusion à la solitude.

La foi, même vide de contenu mais puissante de forme, peut être précieuse en tant que récipient de ce qui est au-dessus de la véracité coulante. Par exemple – du scepticisme : « On peut se payer le beau luxe du scepticisme, quand on a une foi forte » - Nietzsche - « Hat man einen starken Glauben, so darf man sich den schönen Luxus der Skepsis gestatten ».

La foi, c'est la muraille. Le savoir, c'est l'arme. L'ironie, c'est l'armistice avec l'étranger. La vie, c'est le sentiment transformé en chant. On ne les trouve durablement ensemble qu'au cloître.

La foi ne serait que l'émoi au seuil et le refus des murs, des fenêtres et même du toit.

Les uns pensent, qu'il se passe plus de choses dans une tête d'homme que dans l'univers entier, d'autres pensent le contraire. Le premier est plus près d'une foi.

Dans les châteaux forts des convictions on ne trouve que pierres et tyrans ; dans les chaumières de la foi - grains et mages.

Si tu te détournes de tout ce qui est surnaturel tu ne perdras rien dans le vide du temps. Détourne-toi plutôt du naturel, tu trouveras, peut-être, quelque chose dans le vide de l'espace.

Le chemin de croix n'est pas droit. Tandis qu'aux yeux du sot tout chemin avouable et, surtout, le sien est droit.

La prière : louer Celui qui n'existe pas, pour l'enthousiasme, que l'inexistant continue à t'inspirer. D'ailleurs, c'est de son appel et non pas de ta volonté, que surgit la vraie prière : « La prière est toujours une initiative de Dieu en nous »** - Jean-Paul II.

La prière, c'est l'étincelle d'une lumière sans retour, l'étincelle qui possède le don d'approfondir le regard quand il est suffisamment embué. « Mon unique prière appelle l'approfondissement ; lui seul peut me conduire de nouveau vers Dieu » - Morgenstern - « Mein einziges Gebet ist das um Vertiefung. Durch sie allein kann ich wieder zu Gott gelangen ».

Le misérable néant n'est qu'un point, c'est la vie qui est un espace béant. Chacun est libre de placer son néant où il veut, cela ne change pas la métrique des proximités ni la volumétrie des doutes.

La beauté et la cohérence des images, chez les mystiques chrétiens, dégringolent affreusement dès qu'ils les démétaphorisent et les hypostasient du côté de la Palestine.

L'éloignement peut être viscéral, contrairement au détachement qui assèche les veines.

Dans la proximité, il faut faire jouer la gravitation, s'intéresser aux trajectoires. Dans l'éloignement, c'est le vide qui est bénéfique pour gagner en hauteur.

Quand la proximité est maintenue par le contact des épidermes, on peut ignorer les plaies du cœur de l'autre. Mais quand s'entrelacent, à une distance infinie, les cœurs, le moindre attouchement par l'autre parle bonheur ou souffrance. Le meilleur usage d'une proximité naissante doit être la sauvegarde de la distance : « Éros, où, dans la proximité de l'autre, est maintenue la distance, dont le pathétique est le fait de cette dualité » - Levinas.

La proximité permet de tenir une grande promesse, l'éloignement - de l'entretenir. Fouler le sol de la Terre promise, c'est d'en rendre l'exil plus amer.

Avec une proximité toute mécanique, les choses fixes s'agrandissent, les choses élastiques se rétrécissent. La grandeur des choses est dans une élasticité permettant leur vision dans la perspective de l'éternité. « Dans la proximité la plus étroite réside la distance absolue » - Ricœur.

La vraie proximité - deux rives d'un même courant promettant une rencontre - près de la source, à deux doigts de l'embouchure.

On est plus près de soi-même dans l'hésitation qu'en certitude. Le soi est entouré d'une muraille d'indéterminations et d'incompréhensions ; celui qui la gravit ne découvre au-dedans qu'un vide primordial, que seule ton imagination en deuil peut investir

Pour te regarder, place-toi un peu plus loin de toi-même et un peu plus près de ton prochain. Pour regarder ailleurs il faut faire l'inverse.

Les choses n'ont de l'importance que dans la mesure, où elles te rapprochent ou t'éloignent d'avec toi-même. Le meilleur service que les choses peuvent te rendre est de joindre les contradictions béantes à l'intérieur ou de briser l'harmonie consensuelle et fallacieuse à l'extérieur.

Les uns se perdent en un absolu enivrant, les autres se cherchent dans une sobre anthropologie, d'autres encore poursuivent un mot prometteur - et voilà qu'ils se rencontrent auprès d'un même regard - la meilleure preuve de la divinité du lot humain.

Il ne faut pas trop pencher du côté de ce qu'on aime. Le bel équilibre consiste à faire évanouir ta proximité vers une hauteur, où ne trébuchent ni gestes ni mots.

Aujourd'hui, on donne à César ce qui est à Dieu - de l'admiration, et l'on donne à Dieu ce qui est à César - de la puissance.

Ce n'est pas le respect du sacré qui dévoile un homme de foi, mais sa capacité d'intégrer au sacré - des sacrilèges.

La fin de tout culte divin : s'apercevoir que son gardien, dès l'origine, fut un athée.

Être athée, c'est nier le Créateur inconnu, par cécité ou par hallucinations ; soit on n'est impassible devant la féérie du monde, soit on croit, que la merveille du diamant, des fleurs, du scolopendre ou du visage d'homme fut dévoilée ou déchiffrée par des apparitions quelque part dans l'Himalaya, au Sinaï ou à Jérusalem. Le seul avantage que je vois chez les seconds de ces athées, par rapport aux premiers, est d'avoir su créer une structure sociale qui serve de contre-poids aux centrales patronales ou consommatrices. Mais ailleurs, profaner l'inconnaissable par des images du connu est pire que bâiller devant le créé sans Créateur.

Toute route vers la hauteur est une impasse, ne s'y rencontrent que des regards, porteurs d'une mélodie. Cohérence immobile avec une voix haute, plutôt que co-errance mobile sur une voie sotte. Mais co-naissance du dernier pas plutôt que connaissance du premier.

On a beau admettre, que les Évangiles doivent leur origine à la machination des scribes au service de Constantin et d'Hélène, leur herméneutique ne perd presque rien de ses chamarrures passionnantes dans la perplexité de l'Histoire légèrement violentée. La philologie, l'histoire et la mythologie y agissent en comparses, en se relayant et en s'entraidant.

Brandir la vérité autour d'un événement (l'Incarnation, la Résurrection), d'une idée (la Création, le salut, la présence divine), d'une écriture (l'inspiration) - mais ce ne sont que des images, dont les seules déductions (par défaut !) sont des rites verbaux, gestuels ou sociaux. Toute atteinte à la vérité ne peut être que grammaticale et ne mérite pas ton panache. Le Verbe ne connaît pas de grammaire, donc Il ne connaît pas de valeurs de vérité. À propos, le nom de Dieu fuirait même la morphologie lexicale !

Parmi mes contemporains je n'en connais pas un qui serait plus touché, plus attiré par le sacré que Cioran, mais les hommes voient en lui un blasphémateur arrogant. Peu de poètes m'ont apporté autant de joie de vivre parmi des fantômes que Cioran, mais les hommes ne voient en lui qu'un éteignoir de tout enthousiasme. Quel siècle de taupes !

Être philosophe, c'est ignorer l'immédiate raison de ses abattements et connaître à ses joies les raisons les plus lointaines. Cette métrique manque à la double ignorance prônée par Plotin. Le cœur a sa raison, que les raisons écœurent.

Dieu se dore, l'or se déifie (« Geldwerdung Gottes, Gottwerdung des Geldes » - Heine), mais si une noble idée, matérielle ou immatérielle, veut se passer de Dieu et d'or, elle se mue en idole, gardée par une Inquisition corrompue et haïe d'ouailles démunies d'argent.

La ligne de démarcation la plus nette n'est pas entre athées et croyants mais entre les pleurnichards crédules du manque et les enthousiastes incrédules de la plénitude.

L'activisme actuel du diable étouffe toute présence de Dieu. Et dire que c'était de l'oisiveté de Dieu que naissait le diable lui-même (Nietzsche).

Le regard, c'est ce qui met en contact harmonieux mon âme tâtonnante et le monde, deux fantômes, s'ignorant à une distance vertigineuse. L'œil erre, la chose fuit, mais quand l'accommodation réussit, naît le regard. Comme chez le pacifique Hegel qui se dit être « le combat lui-même », les combattants étant sa tête et l'énigme du monde. Quand on est intelligent, on aboutit à une paix universelle, à un acquiescement au monde qui s'avère être équivalent à ton âme : « Bach est un astronome qui découvre les plus merveilleuses étoiles. Beethoven se mesure à l'univers. Moi, je ne cherche qu'à exprimer l'âme et le cœur de l'Homme » - Chopin - qui ne se doute pas qu'ils cherchent, tous, la même chose ! Par ailleurs, Bach, lui, fut encore plus inconscient : « Comment écrire des chants d'une langueur amoureuse, puisque je dispose déjà de Madeleine ! » - « Ich kann keine Lieder über Liebessehnsucht schreiben, da ich Magdalena ja besitze ».

Dieu ne créa que le mouvement, mais les hommes Le prennent pour un agent de voirie - « que mes chemins soient droits ! » ou pour un chauffeur - « ralentis pour éloigner la destination finale » ou pour un gendarme - « comment peux-Tu tolérer ça ? ».

L'action traduit un millième de ce que tu es, la réflexion - un centième, le rêve - un dixième. Si, dans le vide de ce qui reste, tu n'étouffes pas, si une joie ou un amour, sans aucun appel d'air, dilatent tes poumons, alors, ton souffle ne peut te porter que vers la foi.

L'espérance, c'est la merveille de cette attente cyclique, inespérée (« Espérant contre toute espérance » - St Paul), comblée et inexplicable : l'appel d'une fleur, la formation d'un bouquet, la métamorphose en l'arbre, le don de la fleur…

La foi a bien sa place à elle, et lorsque elle s'installe dans celle que lui cède, magnanime, le savoir (Kant), elle n'est pas à sa place.

Types de proximités qu'on atteint ayant ou son propre sol ou son propre ciel : intimité et sympathie, ou bien éros et pathos.

Les blasés d'amitiés et de compréhension peuvent se permettre de se moquer de la hauteur qui les priverait de cette douillette proximité avec autrui, et dont le manque propulse vers la hauteur - les ratés de l'oreille et du dialogue.

Pour agir, Dieu a besoin de la largeur (de vos portes des églises) ; pour être craint - de la profondeur (de nos solitudes) ; pour exister - de la hauteur (de ton regard - c'est pourquoi Il est mort, aux yeux des multitudes).

Le Dieu qui est mort est le Dieu des édifices, des temples, des églises ; le vivant se réfugia sous terre ou dans les cieux déserts, où Il n'est senti que par l'homme du souterrain, ou Il n'est vu que par l'homme des ruines.

Tu réussis ton livre d'autant mieux qu'il puisse - et doive - être lu d'une plus grande distance. La meilleure peinture verbale est monumentale : « La sensibilité, après Apollon, doit faire appel à Hercule » - Ortega y Gasset - « De Apolo se dirige la sensibilidad à Hércules ». Peindre le ciel, c'est par ce seul biais qu'on en renouvelle l'azur, azur se fanant à tout contact avec la grisaille du temps. « L'azur lointain qui résiste à la proximité est le lointain peint des coulisses » - Benjamin - « Die blaue Ferne die keiner Nähe weicht ist die gemalte Ferne der Kulisse ».

Le couple qui ne me séduit guère, Tristan et Iseut, à la recherche d'une fusion. La plus belle proximité est celle de deux arbres inunifiables : je te tends une fleur, tu la mets à ta cime ; je t'entrelace dans mes racines, tu me tends ton fruit…

Il y a, effectivement, trois personnes, trois hypostases chrétiennes, dans chacun de nous : homme d'action (provenant du Père), homme de rêve (apparenté à l'Esprit Saint), homme du verbe (mêlé au sang du Fils).

Aucun fil - matériel, factuel, spirituel - ne nous relie plus aux sources des religions actuelles. Un Éthiopien, aujourd'hui, est certainement plus près du Chrétien originel que nous. Nos théologiens ne peuvent être que poètes, de gré ou de force, doués ou débiles - la théologie de la grammaire. Et tout sérieux dogmatique est ridicule - la grammaire de la théologie.

La beauté naît uniquement en notre désir, disent les matérialistes. « La beauté des choses vit dans l'âme de celui qui les contemple » - Hume - « The beauty of things resides in the soul of those who look at it ». Mais pourquoi toutes les fleurs sont-elles belles et pas seulement un petit tiers ? La beauté est hors de nous !

Deux choses, surtout, me rendent le personnage de Jésus sympathique : sa hargne contre le marchand et le riche - le Seigneur renvoie le riche les mains vides - et l'état d'exil - le Fils de Dieu n'a où poser la tête - qu'il crée presque artificiellement et où il se complaît. (Que ce soient les attitudes de racketteur ou de brigand - tout regard poétique est une faute juridique !)

Si Jésus, au lieu de chasser les marchands du temple, avait réussi dans le commerce de tapis, ou s'il avait été analphabète, au lieu d'affronter le Sanhédrin et les procurateurs romains, ou si les cheveux de femme avaient servi non pas pour essuyer ses pieds, mais pour sa promotion sociale, aurais-tu pu l'aimer ? La plupart des croyants auraient répondu, hélas, par l'affirmative.

Pour la première fois on chanta une débâcle de la noblesse, clouée au banc des accusés, que fut Sa Croix, avec l'avocat de la défense, le Paraclet, brillamment résigné. Ceux qui prirent Son Nom, Le proclamèrent vainqueur pour rameuter des querelleurs des valeurs positives qui font gagner.

S'éloigner de la chose pour s'en mieux émouvoir.

Jamais les hommes n'étaient plus près du ciel : ils apprirent à se débarrasser du ballast de l'âme.

C'est bien la foi qui te dit s'il faut déplacer la montagne, la conquérir ou l'approcher. L'athée dit : « La foi déplace les montagnes, le doute les escalade » - E.Jünger - « Der Glaube versetzt Berge, der Zweifel erklettert sie ».

Ce qui soulage fut toujours préféré à ce qui sauve. Le désenchantement moderne est, qu'aucun salut n'enchante plus personne. La magie naturelle, se reflétant dans l'âme, fiche le camp, puisque la seule interface avec le monde se loge désormais dans la cervelle, tandis que « un monde enchanté est celui qui parle à l'âme »** - Th.More - « An enchanted world is one that speaks to the soul ».

Tout dieu trouvé est une profanation pour celui qui se dévoue à un dieu recherché. « Tu es sage si tu cherches la sagesse ; tu es fou si tu imagines l'avoir trouvée » - le Talmud.

La distance est aussi peu absence que le silence - oubli. « Dieu ? Nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas »** - Voltaire.

La primauté du regard : Diogène voulut qu'on l'enterrât : « sur le visage », il savait déjà que, « dans l'au-delà, le dernier serait le premier ».

Un être te devient le plus proche lorsque ton regard le place près de ton étoile.

L'homme peut se définir de trois manières, comme on définit des objets mathématiques, par outils ensembliste, algébriste ou topologique : par ses attributs, par ses images ou par ses frontières. Ce qui est mon moi commun, ce qui m'annihile ou constitue mon noyau, ce qui est digne de ma proximité. Mes moyens, mes buts, mes contraintes.

Je pratique la peinture des vitraux des cathédrales ; on ne sait jamais si elle est pour ou contre un bon éclairage, mais elle est toujours près d'un autel.

Voir dans l'existence un spectacle conçu par un dramaturge génial, se déroulant devant un observateur au goût infaillible et se terminant par des chicanes des coulisses - l'existentialisme réconcilié avec la métaphysique.

Pascal : la chose la plus proche de l'homme est la souffrance, vénérons-la ; Flaubert : il existe le mot le plus proche de la chose, cherche-le ; Valéry : toute pensée fixe s'écroule sous le regard plus proche, abandonne-la ; Cioran : la familiarité proche dégrade tout, réfugions-nous dans les ruines sans métrique. Sous peu on se refusera même la proximité avec soi-même.

Dieu, protège-moi de ces deux terribles certitudes, que je ne supporterais pas : que Tu es ou que tu n'es pas !

Ce n'est ni le cœur (Pascal) ni l'âme (les romantiques) qui sentent Dieu, mais bien l'esprit (Valéry) Ne le reconnaissent que ceux qui ont du cœur et qui s'identifient avec l'âme.

Devant l'intouchable asymptote divine, tout rapprochement humain est banal. Mais ils effacent l'asymptote (la transcendance) pour s'occuper exclusivement de leur finitude herméneutique, hic et nunc, où le hic est trop palpable et le nunc - insaisissable. La mort de Dieu, ce n'est pas un triomphe de la finitude de l'homme, mais un appel à défendre, désormais tout seul, l'infini.

Omnis moriar signifie que, sans ton visage, tes rimes et rythmes sont dépourvus de sons et de sens. Deux réactions possibles : réduire tes frissons aux harmoniques communes calculables ou n'y mettre que ton visage.

Parmi les spectacles de la vie, on reconnaît le dramaturge divin par une présence implacable d'un souffleur, se moquant de tes récitations et se solidarisant de tes improvisations.

Devant l'œuvre du Créateur : ton âme reconnaissante et ta raison pardonnante.

Le travail de déracinement de St Paul : « enraciné et fondé dans l'amour », tu dois connaître « la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur », avant de reconnaître l'amour du Christ « échappant à toute connaissance ».

Laquelle de mes images est la plus proche de moi ? Celle de mon livre ou celle de ma vie ? Mon arbre ou ma forêt ? Le césar se reconnaissait-il mieux sur son effigie ou dans son fils ? Se reproduire ou se simuler : « Je n'ai jamais été que le simulacre de moi-même » - Pessõa - le moi étant un inconnu sacré, dont on ignore le lieu et la date du sacre, il vaut quelques rites d'artiste ou mythes de théiste. « Je suis encore très loin de moi, mais je veux le devenir ! » - G.Benn - « Ich bin mir noch sehr fern. Aber ich will Ich werden ! ».

La largeur de la bonté, la longueur de la patience, la profondeur de la grâce, la hauteur de l'espérance (St Augustin) - cela permet bien de constituer une vraie Croix, mais seule la hauteur la distinguera d'une simple potence.

Ne cherche plus ce qui se trouva trop près. Trouve ce qui, de loin, ne fut jamais perdu.

L'homme et ses frontières : il est un espace, fermé à l'horizontale et ouvert à la verticale. Toutes ses bonnes limites - lorsqu'on tend vers un soi ascendant ou transcendant - se trouvent hors de lui. Être un Ouvert, c'est vivre de la hauteur, de l'être : « L'être est la frontière du devenir » - F.Schlegel - « Das Sein ist die Grenze des Werdens ». Le Chinois, qui pourtant ignore l'Être et vit presque exclusivement dans l'horizontalité, pousse jusqu'à voir dans la Clôture (non-communication) la source de tout Mal.

Pour S.Weil, la pesanteur et la grâce s'excluent, pour Mandelstam - se complètent : « Vous renvoyez les mêmes signes, sœurs-jumelles, - la pesanteur, la grâce » - « Сёстры тяжесть и нежность ; одинаковы ваши приметы ». Elles sont parallèles, pour St Augustin : « Ce que la pesanteur est au corps, la grâce l'est à l'âme » - « Quod enim est pondus in corporibus hoc est charitas in spiritibus ».

Je suis l'appel des fonds – j'y découvre une substance robotique ; je suis l'appel du large – je me trouve entraîné dans l'existence des moutons ; je suis l'appel du haut – et je trouve, enfin, mon essence, ce seul moyen de me séparer de moi-même, pour me voir et m'aimer.

La Loi est un édifice, où règne le Mur et l'élection ; le Livre, ce sont des ruines, aux portes inutiles, au toit percé, aux urnes absentes. Les ruines devraient enterrer le souvenir du Mur.

En quête d'émotions, tu cherches et fouilles la proximité, à commencer par toi-même, et tu finis par comprendre, que ce sont des choses ou des points, à partir desquels tout s'éloigne, qui en présentent le plus grand intérêt. Et un jour, même ton soi ne quittera plus la ligne bleue de l'horizon. Les hommes pratiquent l'accommodation en sens inverse.

Dieu est un tragédien, devant un public n'osant pas pleurer. (« Dieu est un comique qui joue devant un public qui a peur de rire » - Voltaire). Les sots écrivent pour nous faire passer l'envie des larmes ; les naïfs – pour nous les faire venir ; les subtils – pour les recueillir. « L'art sert à nous essuyer les yeux » - K.Kraus - « Die Kunst dient dazu, uns die Augen auszuwischen ».

Devant l'échiquier de la vie, mon Dieu est une belle combinaison à sacrifices. Le leur est, le plus souvent, - une bévue (Nietzsche).

Aucune trace intelligible de Dieu dans les buts ni dans les moyens. Au commencement était la Contrainte. La création humaine est le but, et la liberté humaine – le moyen.

Plus profondément on pénètre dans le mystère de la matière, plus on la voit comme prolongement du mystère de l'esprit ; après Au commencement était la particule de Démocrite, on tombe sur Au commencement était la symétrie de Heisenberg ; l'esprit et la matière remontent à la musique et à l'algèbre.

L'âme catholique s'embrase pour la hauteur du Christ extériorisé et vit l'ascension ; le cœur orthodoxe embrasse la profondeur du Christ intériorisé et le rejoint dans la descente aux enfers ; la raison protestante suit l'étendue du Christ palpable et s'y immobilise.

Il n'y a ni regards ni gestes qui rendent Dieu plus proche ou plus lointain. Des illusions : plus tu connais Dieu, plus Il s'éloigne (Jean de la Croix) ; plus tu t'en rapproches, plus seul tu es (Bloy) ; plus tu te contentes de Le chercher, plus Il reste à ta portée (Pascal).

S'il existe deux verbes inapplicables à Dieu, ce sont bien aimer et comprendre. Et donc, en toute logique, ils ont raison, ceux qui disent qu'Il n'est compris que s'Il est aimé et qu'il n'est aimé que s'Il est compris. Et ce qui reste vrai, si l'on y barre les « ne … que »…

Je ne peux respecter une foi que si son symbole est intouchable. Par exemple, le chrétien élevant la Croix si haut qu'elle en devient invisible et donc impalpable. Et non pas celui qui l'enfouit dans des profondeurs en laissant sous le nez ses mots – et ces choses ! - navrants et trop vraisemblables de Roi, Nazareth ou Juif.

Il faut Le chercher par la foi et Le trouver par l'espérance (à l'inverse des plus crédules) ; chercher, par la foi, le même et trouver, par l'intellect, le différent.

La proximité recherchée : le lointain devenant intérieur, donc intouchable et inapte de servir d'horizon.

La proximité du souci de l'être (Heidegger fuyant son Gestell mécanique) va de pair avec la proximité de l'insouciance existentielle. Mais les tenants de l'existence voient dans « la grégarisation du souci de l'être – le triomphe de la machine » - Jaspers - « die Massendordnung für Daseinsfürsorge - die Herrschaft des Apparats ». On n'échappe à la machine que par le regard absent.

L'éloignement d'avec le saisi, la proximité d'avec l'insaisissable – c'est à ce prix qu'on module la continuité du vol par la discrétion de la flèche immobile.

Il faut beaucoup plus de superstition pour croire, que la vie résulte du hasard ou de la statistique évolutionniste que de la croire sortie tout droit d'un dessein de Dieu.

L'espérance : sans te débarrasser de tout le ballast de la raison, te sentir les ailes qui te détachent de la terre.

L'espérance : fermer les yeux et se faire regard, ne rien attendre de personne et se faire attente, s'abaisser jusqu'à terre pour se faire hauteur.

Le même irrespect des miracles : croire, que les collisions des atomes puissent aboutir, dans l'espace-temps, au miracle de la vie et de la raison ; croire, que ce dernier miracle fut déjà dévoilé ou révélé quelque part dans le temps. La croyance populaire n'a d'égale en niaiserie que l'incroyance populaire.

L'homme qui m'est le plus nécessaire est celui que je n'arriverais jamais à toucher ni à approcher, n'en déplaise aux bigots, tel, exceptionnellement, le Maître Eckhart : « l'homme qui compte le plus est celui que tu as en face » - « der bedeutendste Mensch ist immer der, der dir gerade gegenübersteht ».

La liberté est cette bénie imperfection qui fait pressentir la grâce parfaite sans en être une.

L'amour aérien du lointain, en perdant de la hauteur et en se diluant en étendue ou en se consolidant en profondeur, se mue en souci du prochain, qui s'avère plus performant et juste. Et ils appellent cela « progrès ordonné des affections primitives » (Rousseau)

Je ne veux pas dévoiler les choses destinées à rester près de mon âme ; l'envie de les connaître annonce la séparation.

St Augustin et les protestants ont raison : personne ne peut trouver son chemin vers Dieu. Mais Dieu, visiblement, Lui aussi, s'en désintéresse. Il ne restent que des culs-de-sac, les pieds au repos et la position couchée pour rêver cet abandon insondable.

La proximité mystérieuse – intimité avec la distance, cette différence ontologique entre l'être hérité du méta-niveau conceptuel et l'étant propagé horizontalement sur le niveau existentiel. La proximité horizontale est riche et banale. La proximité verticale est vide et vertigineuse.

Tout Dieu officiel étant une idole, le crépuscule de celle-ci annonce la mort de celui-là ; le Dieu des sages est une icône – ils saluent la ténèbre valorisant leur cierge. Idole – fond et corps ; icône – forme et visage. Concept ou image.

Aucune statue conceptuelle, métaphysique, historique ne résiste à l'explosif critique, que pratique ce kamikaze de raison terrorisante. Pour qui ruines est symbole de la déchéance, le constat est clair : Dieu est mort. Mais si les ruines topiques avaient toujours été ton refuge, ton autel et ton confessionnal, aucun effondrement ne ferait chuter ton idole interstellaire. « Le mysticisme aboutit, tel Prométhée, à un tremblement de terre et ensevelissement » - F.Schlegel - « Der Mystizismus endigt, wie Prometheus, mit Erdbeben und Untergang ».

Être à l'écoute de ce monde, vivre avec son temps – des devises des Chrétiens d'aujourd'hui qui oublièrent, que le monde entier gît au pouvoir de son prince, le Mauvais.

La grâce ne peut accompagner que le mystère du premier pas (et peut-être la solution, le sens, du dernier) ; elle ne peut rien ajouter à un parcours problématique déjà partiellement effectué. C'est pourquoi je ne crois pas à la grâce dans des religions.

La philosophie est une poésie avec intelligence comme la religion est une poésie avec espoir (Cocteau).

Proximité étoilée et vaste : le proche profond solidaire du haut lointain.

Ils pensent rencontrer Dieu en montant sur l'échelle de la grandeur (Anselme) ou de la perfection (Descartes) ; une meilleure chance ne consisterait-elle pas à se rendre compte qu'en les montant ou en les descendant on tombe, partout, sur le même degré d'émerveillement ?

Avec un examen de près tu gagnes en profondeur, avec un regard de loin – en étendue ; mais en sachant unifier les deux, le scepticisme et l'ironie, tu fais preuve de ta hauteur.

L'objectif des hautes contraintes est d'éviter la familiarité, cette fausse proximité de ce qui doit nous rester inexistant, cette fausse présence de l'objet ineffable de notre passion.

Pour quand la machine rougissante et sanglotante ? Puisqu'elle se met déjà à penser et à croire ; elle peut dire déjà « ergo sum Deus », la symbiose du cogito et du : « Celui qui croit est dieu » - Luther - « Der aber glaubt, der ist ein Gott » ! Des seuls penser et croire ne découlent que le robot ou le mouton.

Pour affirmer que Dieu est mort, il n'y a qu'un seul moyen – prouver qu'au commencement était le Hasard. Pour conclure, que la fin est dans le robot et le mouton : « Là où il n'y a plus de Dieu, il n'y a plus d'homme non plus »** - Berdiaev - « Где нет Бога, там нет места и для человека ». La volonté ou l'intensité, en revanche, ne sont que d'anodins sobriquets de Dieu.

La meilleure définition du regard : ce contact avec la vie – qui est miracle ! – qui balaie toutes les proclamations des yeux – qui sont raison ! – de l'abandon ou de la mort de Dieu. Toute sensation de solitude absolue est d'absolue cécité. « L'homme n'est pas seul ; seule est la pensée »* - G.Benn - « Der Mensch ist nicht einsam, aber das Denken ist einsam ».

Dès que tu te sens touché par le salut, s'ouvre aussitôt, béant, le chemin de ta perte ; mais si tu acceptes la perte comme ton destin, tu sens l'attouchement du salut – c'est cela peut-être l'impossible répétition, l'éternel retour, l'incertain purgatoire.

Ramener à la physique ou à la biologie l'éternel retour et le surhomme, c'est comme confier à la science politique ou à l'astronomie la justification du Royaume des Cieux.

Certes, Dieu jette plus d'ombres dans la nature qu'Il n'en projette de lumière. Mais la philosophie a aussi peu de chances de L'en chasser – ou de Le tuer ! – que la géométrie - d'éliminer la beauté de la peinture, l'acoustique – de la musique, la grammaire – de la poésie. La raison, sans l'étonnement primordial, n'est plus de la raison, ou bien de la raison basse, tandis que « la plus grande hauteur accessible à l'homme, est l'étonnement » - Goethe - « Das Höchste, wozu der Mensch gelangen kann, ist das Erstauenen ».

Quel genre littéraire pratiquerait le bon Dieu s'il Lui fallait paroliser le Verbe ? Je ne Le vois ni en romancier d'Éden, de Sinaï ou de Patmos, ni en psaumier, ni en libertin des Cantiques, ni même en critique de l'Ecclésiaste. Je Le verrais en Job, geignant avec un peu plus d'ironie, au milieu de ses déjections ratées. La honte se glissant par erreur dans la panoplie divine ; l'ontologie se transformant en honto-logie.

La pensée atteint le grade de regard lorsque disparaît le spectre d'un destinataire existant, d'une oreille d'homme par exemple. Et tu ne sais plus si tu regardes ou si tu es regardé. « Le regard par lequel je Le connais est le regard même par lequel Il me connaît »* - Maître Eckhart - « Mein Erkennen ist Sein Erkennen » - c'est l'abîme qui finit par te regarder (Nietzsche) !

Oui, Dieu créa aussi la profondeur et l'étendue, pour y cultiver des belliqueux et des victorieux, mais c'est dans la hauteur qu'il laissa des capitulards et des anges. C'est ce que peut-être entrevit Job : « Dieu est Celui qui fait la paix dans les hauteurs ». Les calculs profonds des vainqueurs les stigmatisent ; pour les vaincus des hautes luttes, pour les anges, « l'espoir est l'alibi de la résignation »** - Enthoven.

Regarder les choses de loin ou de près ne fait que réveiller le plat prurit aux pieds ou au cerveau ; c'est ton regard, s'éveillant dès que tu fermes les yeux et te détaches des choses, qui te met en proximité urticante et vibrante avec ton âme immobile.

Pour rencontrer Dieu, tout chemin est mauvais. Pour Le mettre en ta proximité, ta meilleure chance est de t'immobiliser et de t'écouter. Si tu crois, que « quand on fait un pas vers Dieu, Il en fait cent vers vous » (M.Jacob), tu te trompes soit de chemin soit de personnage.

Le sage n'a besoin de mythes que pour illustrer le logos initiatique ; le vilain n'a besoin de logos que pour légitimer le mythe profanateur. Le logos est une rencontre féconde entre l'esprit et le verbe : « La proximité, faisant se toucher la poésie et la pensée, s'appelle mythe »*** - Heidegger - « Die Nähe, die Dichten und Denken in die Nachbarschaft bringt, nennen wir die Sage ».

La grâce – une mélodie que le temps n'emporte pas. Dieu est « la saveur que n'émousse pas la voracité » - St Augustin - « sapit quod non minuit edacitas ».

On est à la bonne hauteur lorsqu'on n'a besoin ni de l'homme qui monte ni du Dieu qui descende, pour fêter les (non-)rencontres avec l'absolu.

L'infini des théologiens m'est hermétique ; celui des mathématiciens est beaucoup plus suggestif quant à la nature du divin : il n'est ni naturel ni rationnel ; quoi que tu verses en lui, il reste inchangé ; il annihile toute quantité qui veuille se diviser par lui ; tendre vers lui veut dire que, tôt ou tard, on doive tourner le dos à tout jalon fini.

Te sentir porteur de l'absolu, qu'aucun microscope ne dévoile, qui galvanise ton regard et tes mots mais fuit tes yeux et tes gestes. Mais tu en es porteur originel, non-contagieux, et non pas « incroyant contaminé par l'absolu » (Cioran).

Immortel, omniscient, omniprésent, tout-puissant, aimant tout le monde – ce que l'homme ne peut pas être, il l'attache à Dieu, au lieu d'en faire un étranger merveilleux, sans attributs lisibles et se foutant de nos misères. Mais le plus lamentable, c'est encore de Le rendre égal de l'homme : « Agir, sans suivre la raison, est étranger à l'essence divine » - Benoît XVI - « Nicht vernunftgemäß handeln ist dem Wesen Gottes zuwider ». Même le bon Dieu serait condamné à devenir machine comme les autres… « Il n'y a pas de contradiction entre les vérités révélées et les vérités de raison » - Averroès.

Le nihilisme, et non pas l'athéisme ou le panthéisme, est le véritable antagoniste de la vraie foi. Celle-ci explique les origines et déduit les fins ; le nihilisme, c'est la libre sophistique des sources et la libre dogmatique des finalités, la vénération et l'espérance ne découlant pas du passé et n'étant pas tournées vers l'avenir, mais remplissant le présent plein de magie. Le nihilisme est le fond altier de la foi, comme le panthéisme est « la forme altière de l'athéisme » - Schopenhauer - « die vornehme Form des Atheismus ».

Le nihiliste ne refuse pas aux choses leur part du merveilleux ; seulement, il n'en tient compte que dans la mesure, où elles soutiennent sa passion de l'intensité et son appel de hauteur : « Être nihiliste, c'est nier les choses à leur plus haut degré d'intensité, et non dans leur version a plus basse » - Baudrillard.

L'homme d'aujourd'hui est soumis à un bombardement continu de paroles et d'images ; ce qui est source première de toute incroyance ; la foi est capacité de silence et de regard, avec les oreilles et les yeux fermés.

Parmi ceux qui professent des avis contraires aux miens, tant d'âmes proches ; et, chez mes voisins en esprit, - tant d'étrangers lointains. Il n'existe pas de métrique commune entre l'âme, l'esprit et le cœur ; seule l'amitié en établit des distances comparables.

Le monothéisme est un adieu à la forêt, où retentit la panique du grand Pan, et la proclamation du culte de l'Arbre serein, depuis l'Arbre comique de la tentation jusqu'à l'Arbre dramatique de l'expiation.

Dès que j'entends parler de l'Être (l'Étant, la présence) suprême de la métaphysique, derrière lesquels doit se deviner le profil – ou la Face ou le dos ! - de Dieu, sur-le-champ, je fais tomber ces substantifs et m'accroche à la divinité pronominale de la première personne, se moquant de participes évasifs, de superlatifs et de préfixes furtifs. En fuyant une profonde substantivation, le moi se met à se verbaliser en hauteur.

Magique est le réel, ce créé avant toute représentation ; divine est la représentation, la création ; banal est le créé par la représentation. Mais chacun met son Dieu à un seul niveau : panthéiste, artiste et, enfin, nihiliste ou croyant.

Ni au ciel ni sur terre, les existentialistes ne parviennent à lire une échelle quelconque de valeurs et se remettent à l'aveugle action, sous leurs pieds. Ils ne veulent pas admettre, que ce qui est illisible à la raison peut être parfaitement sensible à l'âme et, partant, - intelligible pour un esprit étoilé. Mais, d'autre part, quand l'horreur d'un rapprochement inexorable de l'homme avec la machine me saisit, je ne sais plus quoi répondre à ces soi-disant impératifs esthétique et moral…

Deux sortes de pensées : rester au milieu des choses prochaines et essayer d'en créer du lointain, ou bien les oublier et chercher à créer de la proximité d'avec le lointain. « La rencontre est proximité du lointain, liaison sans fil » - Heidegger - « Die Begegnung ist die Nähe des Fernen die ohne Naht verbindet ».

Pour Ses créatures, Dieu ne serait ni but ni contrainte, mais – un moyen ; moyen d'aimer, par la foi, cette merveille de vie. St Augustin m'aurait accusé d'hérésie : « Les bons usent du monde pour jouir de Dieu ; les mauvais, pour jouir du monde, veulent user de Dieu » - « Boni quippe ad hoc utuntur mundo, ut fruantur Deo ; mali ut fruantur mundo, uti volunt Deo ». Mais dans Sa création, Dieu ne formulait, peut-être, que des contraintes : « La différence est peut-être plus vieille que l'être » - Derrida.

En creusant, on arrive au même degré d'admiration des choses vues, de la vue et du voyeur – matière, fonction, esprit. Ni le big-bang ni la paléontologie ni la génétique ni Darwin ni n'y contribuent ni n'en rabattent l'éblouissement. L'Horloger se moque des serruriers et métallurgistes.

Le vertige des hauteurs est impossible sans la proximité des gouffres : le besoin de profondeur est un besoin de compensation, et l'on finit par s'en détourner.

Il faut beaucoup de sang-froid et de calme pour embrasser pour de bon une foi ; l'excitation ne favorise que la connaissance. Et Chateaubriand : « J'ai pleuré et j'ai cru » - est certainement tombé sur des balivernes.

Un homme à genoux - trois lectures ou justifications différentes : car il ne peut, ne veut ou ne doit pas rester debout – la prière, le rêve, la honte.

Tu touches à la création quand tu te débarrasses des choses et fais un désert autour de ta plume ; tu touches au Créateur, dès que la moindre chose terrestre, sauf le désert, s'intercale entre Lui et toi ; ne pas voir le Créateur dans le créé est de la myopie : « Dieu, pour Toi brûle ma prière, mais des choses de la Terre, s'insinuent entre Toi et moi » - Eichendorff - « Gott, inbrünstig möcht ich beten, doch der Erde Bilder treten immer zwischen dich und mich ».

Dans le modélisé et verbalisé – peu de traces de divin ; n'est vraiment divin que le réel ; dans les premiers on trie, dans le dernier on prie : « Il faut user des moyens humains comme s'il n'y avait pas de divins, et des divins, comme s'il n'y avait pas d'humains » - Gracián - « Hanse de procurar los medios humanos como si no hubiese divinos, y los divinos como si no hubiese humanos ».

Techniquement, l'astuce infaillible, pour mieux juger ta propre œuvre, est d'en devenir étranger, d'en prendre du recul, car la familiarité te réduit seulement en complice des autres – et toute œuvre appartient aux autres ! - là où la distance te rappelle, que tu es l'accusé principal de toi-même.

On ne jugerait les hommes qu'après leur mort ; et si la même chose valait pour les dieux ? On comprendrait alors l'annonce calculée de la mort de Dieu par Nietzsche : « Pour les dieux, la mort n'est jamais qu'un pré-jugement (préjugé) » - « Den Göttern ist der Tod immer nur ein Vor-Urteil ». On comprend l'avantage (Vor-Teil) d'être prescrit qui, sans solidité des pièces à conviction, n'est qu'une partie (Teil) d'un bref sursis.

Celui qui tient à l'intensité et à l'immobilité de la hauteur est voué à l'éternel retour, ce contraire de la résurrection, cette vocation des remuants qui s'abaissent ou s'approfondissent.

Puisqu'on n'aime que ce qu'on ignore, l'amour de Dieu n'est pas si niais que ça ; et si l'on y ajoute la honte étrange qui nous étreint, on commence à apprécier la dichotomie augustinienne : « l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste » - « Fecerunt itaque civitates duas amores duo : terrenam scilicet, amor sui usque ad contemptum Dei ; cœlestem vero, amor Dei usque ad contemptum sui ». Chez celui qui s'ignore, les deux termes s'équivalent, et la cité, dont on ne saurait plus percer l'origine, terrestre ou céleste, prendra la fière allure des ruines.

Très nette analogie entre la religion et le sexe : un mystère bouleversant – la terrible puissance des pulsions ; un minable problème – la dissection psychanalytique ; une pitoyable solution – la morne pornographie. Ainsi, de même, un mystère religieux – la vénérable foi ; son problème savant – la théologie robotique ; sa solution humaine – le rituel moutonnier.

La vraie – et terrible – liberté commence avec l'égale facilité avec laquelle on accepte les deux de ces termes équivalents : « on peut – ou l'on ne peut pas – être contre Dieu ».

Le discours philosophique, ignorant le style, calcule les écarts entre les choses, en les reproduisant en mots, tandis que la distance appartient au regard, c'est à dire au style. Aucune architecture langagière ne représente les membrures des choses, comme le chant ne se prête point à rendre la géométrie ou le bruit du monde.

La philosophie n'aurait aucun sens, si l'on déniait à la vie le sacré et le terrible ; prière et testament sont donc les contenus les plus naturels d'un discours philosophique et dont poésie serait la forme. Mais les philosophes cathédralesques d'aujourd'hui commencent leurs litanies par la désacralisation et la blague. Je préfère un testament non suivi d'un héritage à « l'héritage qui n'est précédé d'aucun testament » - R.Char.

Il est tout autant impossible d'imaginer ta vie dans l'au-delà qu'imaginer ton soi réparti entre deux corps (métempsychose) ou un corps habité par deux âmes (psychose). Ce qui explique le succès des résurrections ou des fusions en tout genre, chez le poète, manipulateur de l'impossible.

L'extinction du sacré de toutes les scènes humaines – politiques, littéraires, morales - paraît être irréfutable et bien mérité ; pourtant Dieu n'y perd rien de son essence ; Dieu n'aurait rien à voir avec le sacré, Il n'en serait que la possibilité.

Même débarrassés de toute transcendance, la foi mystique et le regard poétique trouveront toujours assez de ressources dans la réalité sans voiles ; quand le Dieu profond des apparences est mort, ressuscite celui de la réalité, le haut.

Être créateur veut dire avoir inventé un langage à soi, langage source de l'universel ; et puisqu'on est habitué à voir en Dieu la justification de tout ce qui est universel, le créateur commence pour proclamer, que Dieu est mort.

Ton moi est le seul contact direct avec Dieu ; et comme Lui, il reste inaccessible et incompréhensible ; tu reconnais sa présence par le besoin de chanter (et non seulement de parler), de danser (et non seulement de marcher), de poétiser (et non seulement de narrer), bref – de prier, de ne pas s'attendre à une réponse et même de renoncer à poser des questions ; comme Dieu, on ne peut vénérer que le moi inconnu, sans se faire d'illusions : « Un poème est toujours une quête du moi » - G.Benn - « Ein Gedicht ist immer die Frage nach dem Ich ».

L'éternel retour : le constat qu'aucun perfectionnement ne rend la perfection moins incompréhensible. L'invitation à ne pas placer nos espérances dans le perfectionnement, à nous contenter de vénérer la perfection, à ne pas compter sur un rapprochement avec elle.

La chose profonde peut passer dans la catégorie des choses hautes, quand on échoue à l'approfondir davantage ; alors - deux issues : soit la platitude, puisqu'on toucha à la solution, soit la hauteur, car un mystère s'y tapissait. La volupté élit son séjour, plus souvent, dans une heure haute que dans une profonde éternité.

Les étapes vers la méconnaissance définitive de son soi : on commence par l'identifier avec nos actes, ensuite on lui attribue nos idées, dans un dernier sursaut de chercheur opiniâtre, on laisse nos passions le représenter. Et l'on finit pas se résigner : entre le soi et n'importe quoi d'autre, il est toujours possible de percevoir d'infinis interstices.

Le regard est cette distance personnaliste et individuante qui, aux instruments que sont les objets, impose la musique du sujet ; à l'opposé du point de vue qui laisse le bruit des objets s'imposer au silence du sujet.

La voie intellectuelle vers Dieu : là où il y a l'Œil, il doit y avoir la Lumière. Et ce que tu crées, étrangement, en est des ombres.

Un blasphème contre un Dieu connu peut être une louange de Dieu, le Vrai ; mais toute louange absolue du Dieu connu est un blasphème de l'Inconnu.

Je peux comprendre l'homme des cavernes, à conscience apeurée, ou l'homme-tyran, à conscience trouble, ayant besoin d'en appeler aux dieux vengeurs ou rédempteurs, mais je ne trouve pas d'explication de la bondieuserie de la Yankaille, à conscience en béton et au savoir irréfutable.

Découvrir que ce qui, sentimentalement, au fond de toi-même, t'est le plus proche est ce qu'il y a, mentalement, de plus lointain t'interdit toute familiarité avec toi-même et te livre au tragique, c'est à dire au sentiment, que ta défaite devant le lointain n'est due qu'à toi-même, illusoirement si proche.

Imperceptiblement, Dieu changea de lieu d'existence : jadis, Il fut dans le réel, ensuite, Il traîna dans le conceptuel, aujourd'hui, Il n'est plus que dans le métaphorique, mais on continue à entonner la même antienne : Il existe !

La foi leur sert pour mettre en marche l'imagination ; l'imagination sert à l'artiste pour croire ensuite. La simultanéité n'est possible que chez les inspirés : « Ils inventent et croient en même temps » - Tacite - « Fingunt simul creduntque ».

Les poètes inventèrent les dieux, les moutons les mirent aux temples ; les poètes comprirent pouvoir s'en passer, les robots se crurent libres. Virgile se trompe dans sa chronologie : « De Jupiter commença la muse » - « Ab Iove principium musae ». Et puisque le terrible précède ou suit le poétique, c'est Pétrone qui a raison : « La terreur donna au monde ses premiers dieux » - « Primos in orbe deos fecit timor ».

Dieu est mort, puisque l'homme apprit la sage parole et désapprit le chant fou : « Dieu serait l'excitation et la terreur de la folie humaine »** - Nietzsche - « der Gott wäre der entzückte und entsetzte Wahn der Menschen ». La poésie, la musique, le rêve ne sont que des folies nous sauvant de la solitude ; Dieu, c'est l'impossibilité de la solitude du chant ; tandis que ni la parole, ni même le cri, ne t'ouvrent plus à l'écoute divine. Non, Dieu du chant, de l'intensité qui n'est pas la force, ce Dieu n'est pas mort ; s'Il l'était, tu serais condamné au soliloque ; une sensation impossible pour tout créateur de mélodies.

Le but inavoué de tout art est de faire ressentir la proximité de l'ineffable. « On devrait ne garder en mémoire que l'indicible »* - Don Aminado - « Только несказанное и стоит запомнить ».

Du peu qu'est toute chose, il est loisible de passer au tout ou au rien, la distance est la même ; le cerveau et les yeux suffisent pour parcourir la seconde, pour la première on aurait besoin de regard et d'ailes.

Tenant à mon éloignement de tout réseau routier, dans mes ruines intemporelles, je m'intéresse moins à ceux qui, en regardant en avant, ouvrent des chemins, qu'à ceux qui, en regardant en arrière, les ferment.

La musique est le plus noble des arts, puisqu'elle déchaîne l'émotion la plus irrésistible non pas dans la sensation de proximité, de familiarité ou de connivence, mais dans celle d'étrangeté, d'éloignement et d'incompréhension. Tandis que les autres ne nous promettent que de « gagner la proximité avec le lointain » - Heidegger - « In-die-Nähe-kommen zum Fernen ». Et ce n'est qu'au-dessus de l'art, dans l'amour peut-être, on rêve de vivre « ce néant délicieux : la proximité du lointain et le lointain de la proximité » - Goethe - « ein reizendes Nichts : die Nähe der Ferne und die Ferne der Nähe ».

Le monde qui nous créa et le monde que nous créons, rien de matériel ni causal ne les relie, et pourtant ils convergent étrangement et sont identiques dans leurs manifestations les plus éclatantes.

Si je cherche la température la plus basse ou la vitesse la plus grande, je tombe sur des valeurs finies qui expriment un sens infini ; la théodicée, fondée sur la montée vers la perfection, est du même ordre, mais l'on doit s'y arrêter, peut-être, sur ce qui y est fini, pour nos sens : la vie et l'homme, en particulier, dont le sens, de toute évidence, n'est pas fini.

Dieu créa les axes (« Dieu est jour/nuit, satiété/faim »** - Héraclite), la liberté de l'homme y lit – plus qu'elle ne choisit ! - des valeurs (l'ombre à laquelle on tient et la soif qu'on entretient désignent les plus libres).

L'immobilité sacrée s'appelle prière, une musique ne trouvant pas d'accords avec le temps des hommes ; le vide sacré naît des appels qui ne trouvent aucun écho dans l'espace des hommes, ce vide s'appelle espérance. Ce sont des grâces arrachées à la pesanteur.

Le regard s'éloigna de l'œil au même point que le goût – de la langue, la caresse – de la main, le flair – des narines, le sens de l'harmonie – de l'oreille. Tu finis par être réduit aux touches des opérateurs sans attouchement des opérandes.

L'admiration inconditionnelle devant la féérie du monde ; peu importe quel nom tu donnes à son auteur – Dieu ou le hasard (« quelqu'un joue avec nous – cher hasard ! » - Nietzsche - « Einer spielt mit uns – der liebe Zufall ! »).

La chance unique du christianisme – la fusion entre un Dieu juif et un Dieu grec, entre un étant qui chante et résonne et un être qui alimente et raisonne, entre celui qui hésite, dans la douleur du bien, et celui qui crée, dans la certitude du beau. C'est Dionysos qui souffla au Christ sa plus belle leçon : « L'œuvre essentielle du Christianisme, c''est d'avoir révélé que la vie la plus misérable peut, par la hauteur de son intensité, acquérir une estimable richesse »*** - Nietzsche - « Wenn das Christentum etwas Wesentliches in getan hat, es war die Entdeckung, daß das elendeste Leben reich und unschätzbar werden kann durch eine Temperatur-Erhöhung ».

Le plus grandiose, dans le dessein divin, est que les miracles de la matière, de l'esprit et de l'âme sont du même degré ; on hésiterait d'en dresser la préséance (ce que tenta, sans conviction, Kant : « Le monde est un animal, mais son âme n'en est pas Dieu » - « Die Welt ist ein Tier : aber die Seele desselben ist nicht Gott »).

Nous ne pouvons exprimer que notre attente, mais c'est la grandeur de l'Attendu que nous devrions faire ressentir ; mais dès qu'un attendu perçu ou aperçu se met à dicter notre attente, celle-ci devient mesquine et celui-là se désavoue ; ton Attendu doit être toujours plus grand que ton Attente.

L'impensable et l'indicible nous sont plus proches que toute action, tout discours ; paradoxalement, c'est le triomphe suprême du mot, la poésie, qui nous en apporte la certitude ; la poésie serait une voix qui fasse sentir le silence de Dieu. Sacrifices et fidélités en apportent d'autres preuves.

Dans l'absolu, on ne voit la nécessité ni de lieu ni de durée, ni de cause ni de mesure ; l'Absolu, le vrai, est ce qui leur apporta l'existence ; le petit absolu, l'absolu historial, se réduit à la cause et à la mesure.

La proximité désigne cette faculté de notre regard qui, en même temps, dévoile l'être et voile l'étant, montre l'indicible et déréifie les choses.

Comment se débarrasser de la hantise des profondeurs pour n'en garder que le vertige ? - en vidant la mer (ce qui, pour Nietzsche, équivaut la mort de Dieu), ce qui classe parmi l'inconnu ce qui eut la prétention d'être inconnaissable ; les gouffres dénudés nous rendent plus honnêtes que la face faussement prometteuse ou mystérieuse (et que Valéry appellerait toit tranquille cachant l'altitude) ; ainsi, la hauteur sera la seule issue vers l'inaccessible, vers le rêve.

L'angoisse, sans disparaître, se met à parler espérance ; le doute, sans perdre l'acuité de son problème, se mue en apaisant mystère, - c'est ainsi que je verrais la grâce. La grâce, c'est la caresse des fins et des commencements, des résignations et des révoltes. Caresse, le contraire de possession ou de maîtrise.

La vie, réelle ou inventée, peut avoir du charme en versions linéaire ou plate ; mais si tu veux donner du volume à la vie surgissant de tes mots, il te faudra de l'étendue des images, de la profondeur des idées, de la hauteur de l'âme ; une seule dimension te manquera, et tu dégringoleras dans la platitude.

Vivre, c'est traduire la poésie du Vivant en prose de plus en plus proche et claire, pour terminer par une insipidité définitive ; rêver, c'est entretenir la convulsion ou l'agonie poétique, à une distance infinie. « La vie où tu n'es pas, serait si belle ; te vivre [rêver] aussi est un défi à relever » - L.Salomé - « Das Leben ohne dich, es wäre schön, und doch auch du bist werth, gelebt [geträumt] zu werden ».

Le Sauveur promit de se joindre à toute réunion de deux à trois fidèles, convoquée en Son nom ; se refuserait-Il à tout attroupement ? Et le solitaire, adorateur de l'innommable, ne mérite-t-il jamais une sainte Visitation ?

Personne, ni le scientifique, ni le philosophe, ni le théologien, n'est plus près de Dieu que le poète. Ce que St Augustin, Spinoza, Kant, les prix Nobel ou Fields développent autour de l'essence divine est d'un ridicule accompli et lamentable, tandis que l'intelligence divine est enveloppée par tout bel élan poétique, gratuit, incompréhensible et noble.

Dans la vie, l'âme, hélas, n'est jamais confrontée à ce dilemme manichéen : se sauver ou se perdre ; celui qui pense la sauver la perd, celui qui sent la perdre en sauve peut-être une étincelle ; la honte en est plus fidèle interprète que la raison.

Des hypostases d'Autrui : ma raison y voit l'autre, mon cœur – le semblable et mon âme – le prochain. La distance y est mesurée par les yeux, par les choses vues, par le regard.

Sur la surface néo-testamentaire affleurent les noms de Sinaï, de Rome ou de Jérusalem, venus des profondeurs de l'Histoire ; mais un bon regard y perçoit beaucoup plus nettement la hauteur conceptuelle et naturelle d'Athènes ou de l'Himalaya.

La philosophie s'intéresse à ce qui, tout en étant vrai, n'admet pas de règle, c'est à dire au religieux ou au poétique ; c'est pourquoi la religion est une poésie de la philosophie.

L'idée de Dieu vient de deux sources : de l'admiration devant Son œuvre et de la réflexion sur les proximités ; la seconde est à l'origine de toutes les métaphores, et il est possible, que le Verbe évangélique n'était, en réalité, qu'une métaphore.

Il faut s'attacher à l'invisible impérieux et se détacher du palpable superflu ; et l'attachement et le détachement doivent servir à faire entendre notre musique pour laquelle trouveront leurs instruments et leurs interprètes la faiblesse et la puissance, la fierté et la honte, la passion et la paix, l'ambition et l'humilité, la maîtrise et la simplicité. L'harmonie entre ces deux versants est peut-être ce qui est à l'origine de son propre regard : « C'est la honte ou la fierté qui me révèlent le regard d'autrui »*** - Sartre.

Les pitoyables et pâles tentatives d'imaginer un extra-terrestre, un gryphon ou une buisson ardente, qu'on n'aurait jamais vu : le vivant imaginaire est inaccessible à la libre création humaine ; on ne peut créer que sous de belles contraintes divines : « Ce n'est pas d'autres mondes que nous avons besoin, mais d'un miroir » - Tarkovsky - « Нам не нужно других миров, нам нужно зеркало ».

La grâce catholique ou orthodoxe se lit dans la création humaine ; la grâce protestante accompagne le caprice divin. Et puisque plus haute est la grâce, plus basse est la pesanteur, les protestants, si souvent, présentent une rare lourdeur. Mais les protestants ont raison de se moquer de nos actions comme stimulateurs de grâces divines : « La libre grâce de Dieu, l'espérance des pécheurs ; que nous serions misérables, si nous ne pouvions compter que sur nos actions » - Haendel - « the free grace of God as the hope of sinners : if we were to rely on our works, what would become of us ». ; la grâce suit nos âmes et non pas nos bras.

Face à l'idée de sa propre mort, tout homme lucide, non berné ni bercé par une minable superstition, devrait passer sa vie à hurler sur la lune, les cheveux dressés, le cerveau en feu, les yeux fixés sur son tombeau. Pourtant, il se comporte comme si une immortalité l'attendait au bout du chemin ; le Créateur mit en lui un irrésistible et bel instinct. « Nous ressentons, au fond de nous-mêmes, notre éternité » - Spinoza - « Sentimus experimurque nos aeternos esse ».

Je n'aime pas les frontières qui servent pour délimiter des enclos, ou même des cloîtres, et dont la clôture me rendrait, mécaniquement, frère des autres renfermés. La frontière désirable est celle qui, inaccessible, m'attire et fait de moi un Ouvert, suivant des yeux de l'âme, et non pas des pieds de la raison, mes propres limites, dessinées par quelqu'un de plus haut que moi.

L'absence de limite, la non-convergence donc, est prise souvent pour définition d'un homme Ouvert, tandis que c'est, le plus souvent, l'inappartenance de points-limites à cet Ouvert.

Qu'on suive la transcendance ou qu'on poursuive l'immanence des choses, notre distance avec elles reste d'une même grandeur ; seul, change le signe de cette mesure, évaluée de la hauteur ou calculée dans la profondeur, minimisant soit l'interprétation soit la représentation.

Même dans nos plus grandes œuvres, nous les humains, nous laissons inéluctablement des traces de nos échafaudages, de nos pinceaux ou de nos dictionnaires ; le miracle du Créateur est de se contenter d'insuffler l'être et de ne laisser la moindre trace ni de Ses mains ni de Son cerveau (où l'on pourrait, sans ridicule, élever nos temples et nos prières).

Ce qui ne laisse pas de traces ne peut pas avoir d'attributs ; ni le comparatif ni le superlatif n'y ont de place ; l'omniscient avec l'infinité d'attributs (Spinoza) ou le meilleur que mon âme (Pascal) ne qualifient que le néant.

L'infini mathématique est une belle combinaison spatio-temporelle dans laquelle un voisinage accueille une succession de termes ; par rapport au fini, seule la composante spatiale de l'infini est radicalement différente et même en est la négation ; l'infini serait-il une moitié du néant des philosophes (qui au lieu de non-existence y parlent de négation) ?

Ce qu'on prend pour commencements divins – Verbe ou Amour – devient, traduit en notre modeste idiome humain, des fins ultimes - livre ou caresse, auxquels aboutissent la vie et son bonheur.

Aujourd'hui, on vient vers Dieu comme on adhère à une association des consommateurs ou à un parti politique : pour être assisté ou élu. Plus de solitaires aux portes de l'église : « Aucune excursion guidée ne mène à Dieu ; ne le rejoignent que des voyageurs solitaires » - Nabokov - « К Богу приходят не экскурсии с гидом, а одинокие путешественники ».

Dieu est peut-être : Verbe - pour l'esprit, Amour - pour le cœur, Musique - pour l'âme et Caresse - pour le corps. Un corps, voué à la déchéance, a plus besoin de consolation que l'âme immuable : « Dieu n'est pas une exigence de l'âme, mais du corps » - R.Debray – l'esprit et l'âme se chargeant d'anesthésies ou d'euthanasies.

Quand le reflux des fidèles, des églises vers des clubs Méditerranée, aura atteint un stade critique, pour ne pas laisser se vider les temples, on retournera vers le culte de Jupiter & Cie, qui, tout d'abord, rejoindra sa version orientale obsolète dans les autels, avant de l'évincer définitivement, sous l'égide de Mercure, saint patron des marchands, la Croix abandonnant son sens sacrificiel et ne gardant que sa valeur ornementale.

Les questions, à l'origine d'une foi : à Qui est l'œil posé sur moi ? pourquoi mes yeux ? comment se forme mon regard ?

Ce n'est qu'à une grande distance qu'on garde le respect du bon, du grand, du beau et du vrai ; une familiarité stupéfie par la fragilité du grand, te fait rougir du malentendu du bon, te terrorise par la transparence du beau, te déçoit par la mécanique du vrai.

Qu'il est beau ce miracle - du nombre naissent la mélodie, la couleur ou la saveur ! Un miracle encore plus grand – que nous ayons des récepteurs et des mesureurs de ces émanations du nombre ! Qu'est-ce qu'un miracle ? - la matière qui suive la loi de l'esprit.

La proximité, dont je parle ici, n'est pas d'ordre géométrique mais musical : un accord des cœurs (rendu si bien par созвучие - Einklang), une concorde atteinte en hauteur, cette dimension que ne foulent ni les pieds ni les idées ni les parentés, - une vague et lointaine fraternité, où se côtoient dieux, anges et ermites.

Dieu, probablement, voyait dans l'homme futur un frère et un créateur, et non pas un mouton et un robot ; mais l'évolution humaine dévia : du dessein-rythme (création orientée-contraintes), elle passa au projets-mythes (orientés-buts), pour sombrer dans l'algorithme (programme orienté-objets).

Qu'est-ce que le moi ? – le seul point de rencontre entre le plus proche et le plus lointain, le problème à égale distance entre l'évidence du mystère astral et la perplexité de sa solution corporelle.