INTELLIGENCE

P.H.I.



 


Art

Mot

 

 



On crée dans trois domaines : dans les solutions - pour produire du visible, dans les problèmes - pour élargir l'espace du lisible, et dans les mystères - pour ramener le reste au risible.

Les ailes de l'homme portent son mystère, l'esprit son problème, les semelles ses solutions. L'intelligence, c'est la capacité d'entraide entre les porte-faix. La loi de la gravitation humaine favorise l'espèce aptère ; l'homme spirituel, sans parler de l'homme mystérieux, n'éprouve plus le besoin de lever la tête. Sous combien d'angles lui a-t-on déjà prouvé, que les cieux étaient vides ? Et le métier de bâtisseur de ciel perdit tout son prestige.

J'ignore le sens de la vie, mais la vie n'est que de perpétuelles naissances du sens : le désir (le mystère de son orientation ou focalisation), la conception (le problème de la prière, des références, de la négation), la délivrance (la solution dans la vérité, les substitutions).

Au commencement était le couple l'Amour - la Haine (Empédocle), la Monade (Pythagore ou Leibniz), l'Apparence (Pyrrhon), l'Idée (Platon), le Verbe (le Christ), l'Action (Thomas l'Aquinate, Goethe, après avoir opté pour le Sens et la Force), la Lutte (Darwin), le Soupçon (Marx et sa Classe, Freud et sa Perversion, Nietzsche et sa Musique, Berdiaev et sa Liberté), la Donation (Gegebenheit de Heidegger), l'Étrange (Valéry). Chacun au commencement de sa discipline : l'Idée (le Nombre, la Monade, la Force) - pour représenter le mystère, le Verbe (l'Amour, le Sens, la Donation) - pour formuler les problèmes, l'Action (la Haine, la Lutte, le Soupçon) - pour tester les solutions, la Perversion et l'Étrange - pour confondre ou embellir les passages de l'un à l'autre de ces trois niveaux.

Au commencement étaient la couleur et le son, mais c'est l'œil et l'oreille qui sont plus près du dessein divin ; de même, la primogéniture du verbe cède à l'intelligence l'héritage et la place auprès du Seigneur.

Dans les commencements mythiques, le Verbe ne viendrait qu'en troisième position, après l'étonnement (Thaumas du thaumaturge) et les Couleurs (Iris de la poïésis). Une fois de plus, c'est Valéry, avec son étrange, qui est le plus près des sources.

Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée » - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie » - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée » - Lamartine.

L'enthousiasme béat rend la philosophie - boiteuse et la poésie – entraînante ; la pitié confuse produit un effet inverse : « Le remords tarit la parole poétique » - Jankelevitch - et consolide le discours philosophique.

La philosophie est un genre poétique au champ subtil de tropes et ayant pour centre l'homme seul. Ce qui rend ridicules les prosateurs-philosophes mettant au centre une (pseudo-)logique, que seul maîtrise le mathématicien, ou une (pseudo-)intelligence, que seul pratique sans pédanterie le poète-né. Mais pires que les prosateurs sont des logiciens : « Les philosophes sont ceux qui proposent pour notre temps des énoncés identifiables » - Badiou – la peste sur votre temps et vos énoncés ! La philosophie devrait rechercher en tout de la musique intemporelle et mystérieuse !

L'éviction successive de la poésie de toutes les sphères de l'intelligence. Aux origines il suffisait au Poète de pratiquer l'interprétatif - les dieux, l'Histoire - (le scribe attitré le supplanta, avantageusement) ; ensuite, le Poète se reclassa dans le représentatif - les idées et les justifications - (l'érudit reçu ou admis le ridiculisa) ; hier, le Poète se réfugia dans le discursif - les images et les sons - (mais les bonnes oreilles se firent rares et l'image synthétique contenta les autres). Aujourd'hui, rien d'étonnant que le Poète s'accroche au non-figuratif, où l'on le confonde avec l'idiot du village.

Les meilleurs juges de la place de l'élan poétique, dans les affaires des hommes, sont les mathématiciens qui pénètrent la réalité, sans la toucher, qui croient en existence par l'appel d'harmonie et croient en harmonie par une démonstration d'existence. On se débarrasse de beaucoup d'orgueil, lorsqu'on comprend, que les modèles mathématiques nécessaires ne sont pas des représentations possibles du réel, mail le réel même, et que l'imagination poétique y est plus importante que la rigueur et le savoir. « Les mathématiques sont la meilleure école d'humilité » - A.Connes. Les extra-terrestres, seront-ils poètes, plutôt que mathématiciens ? - grande question !

La merveille du cerveau : tant de choses en sortent, sans que les bras le réclament. La merveille du cœur : tant de choses y rentrent sans être approuvées par le cerveau.

Le cerveau est une excellente unité arithmétique, mais qui devient détestable dès qu'il se substitue à nos périphériques, où s'impriment les âmes, se magnétisent les cœurs ou se gravent les mystères.

On élève le niveau du débat en s'adressant au public de plus en plus abstrait. Et l'on s'aperçoit, que tout bon discours débouche sur un soliloque, où une larme prend des contours d'une aporie. « La sagesse aux yeux pleins de larmes » - R.Char.

La sagesse, c'est l'élégance de l'esquive face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait – bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé.

Tout compte fait, chercher le sens de la vie est plus bête que prétendre l'avoir trouvé. Interpréter le songe ou le classer ? La vie est trop incompréhensible pour avoir un sens. Une idée, un projet, un événement peuvent l'avoir, mais la vie ne se livre qu'aux sens.

Préférer le signe au sens peut avoir deux sens : retour aux choses mêmes ou culte du mot. Les choses et leur sens étant pratiquement la même chose, je préfère rester en compagnie du mot.

Ce qui berce : l'illusion d'une réalité ou le sentiment de réalité d'une illusion. Ce qui tient en éveil : se contenter de l'illusion des illusions, s'émerveiller de la réalité de la réalité.

On peut décortiquer le langage de l'intérieur, indépendamment du modèle de l'univers ; mais pour interpréter un discours, on ne peut pas se passer de modèle. « Une fois qu'il a donné à la pensée une orientation correcte, le langage peut disparaître pour faire place à un parcours mental »* - Épicure (la sentence est du pur Valéry, qui, curieusement, appelait le modèle – Non-Langage). Le sens est la rencontre (une sorte d'unification mystique, au-delà du mystère) du discours (problème interprété dans le contexte du modèle) et de la réalité (qui est mystère). La langue, elle, sans le modèle au-dessus duquel elle est bâtie, est absurde et c'est ça, son plus grand miracle. Elle est parlée et elle est parlante : « Il y a deux langages : celui qui disparaît devant le sens, dont il est porteur et celui qui se fait dans le moment de l'expression »** - Merleau-Ponty. Le conceptuel se concentre autour du sens, et le poétique se fixe dans le mot : « Le poème n'est poétique que s'il s'incarne dans les mots » - Hegel - « Das Poetische ist erst dichterisch wenn es sich zu Worten verkörpert ».

Le mot ne représente pas la chose. Le mot est dans le pictural et non pas dans le représentatif. Celui qui le comprend le mieux, c'est le poète : « Le poète considère les mots comme des choses et non comme des signes » - Sartre. Le représentatif se réalise dans des méta-concepts (prénotions antiques ? idées a priori ? contagions des représentations ?) qui sont propres à l'homme, pas à la langue. Le représentatif a trois aspects : structurant - liens spatio-temporels et logiques, descriptif - où l'illusion d'univocité est la plus forte et comportemental - calculs, raisonnements, scénarios.

Trois niveaux de discours : énoncer, poser, formuler - se désintéresser de la réponse, la laisser au lecteur, la mettre dans la question même, sous forme de belles inconnues. Athlète, ascète, esthète.

Ils veulent tout réduire à ce qui leur paraît être connu : au Moi et au Monde - vouloir et pouvoir. Je ne suis attiré que par deux monumentales inconnues : Soi et X - souffle divin et substitutions harmonieuses.

Ce n'est pas la négation qui est le mouvement le plus prometteur d'une pensée, mais la réduction (élévation ?) de constantes au rang d'inconnues (ce que d'autres qualifient, à tort, de négation ou de dénégation). Dans le meilleur des cas, cette inconnue prendra la structure d'arbre à unifier. On n'a pas besoin d'un dérèglement des sens, le bon sens suffit : « Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens » - Rimbaud.

La fragilité des vérités les rend sacrées au sage et méprisables au sot. Le premier se tourne vers la liberté sceptique du langage, le second vers la liberté cynique de l'acte.

Une banalité qui demanderait réflexion : la vision de soi n'a pas besoin d'yeux. Est-ce cela qui explique, que le besoin de couleurs est le plus aigu des besoins chez celui qui tient à soi ? Partout où les yeux s'en mêlent sévit la mécanique (ou l'optique), c'est pourquoi tu te vois toujours le plus éloigné du robot.

La part banale et dynamique, en nous, s'occupe de l'accumulatif, du reproductif ou de l'interprétatif ; la part artistique - de l'expressif externe appuyé sur un représentatif interne. Il paraît, que le cerveau ne fait jamais appel au représentatif ; l'art serait ce qui éloigne de l'homme.

Tout homme créatif est amené à exécuter la tâche de représentation, mais l'approche peut être de trois sortes : pragmatique – fournir des moyens, stratégique – déblayer le chemin vers un but, spirituelle – constituer un réseau de contraintes, deviner dans le sensible le langage de l'intelligible, voir l'étant à travers l'être : « Cette re-présentation de l'étant en vue de son être s'appelle penser » - Heidegger - « Dieses Vor-Stellen des Seiendes hinsichtlich seines Seins ist Denken ». L'être se réduisant à la volonté (Schelling), le monde (schopenhauerien) n'est qu'un interminable penser, ce qui n'est pas glorieux.

Toutes les tâches où l'on sait ce qu'on fait, seront un jour confiées à la machine. Heureusement il nous resteront des taches, où l'on ne sait pas ce qu'on tait.

Comment échappe-t-on au monde des évidences ? Le philosophe - par la logique, l'amoureux - par le physique, le poète - par la musique. Ils créent des cadences, des transes, des danses qui ne sont que des apparences de la vie, des rythmes humains extrapolant les algorithmes divins.

Le sot imagine, que la réalité est plus accessible que les idées. Mais toute idée n'est qu'une tentative de se rapprocher de la réalité qui ne se laisse jamais toucher. La réalité est ce qui résiste à toute métaphore. « L'homme est en même temps dans la réalité énigmatique et dans le monde clair des idées » - Ortega y Gasset - « El ser humano, situado a la vez en la realidad enigmática y en el claro mundo de las ideas ». L'Auteur de cette réalité échappe à tout attachement essentiel : « Dieu, le vrai, qui sans fin ne pense qu'à se détacher » - Artaud.

Le comportement des atomes est plus près de la réalité que celui de nos fabrications, matérielles ou intellectuelles ; cependant, les lois des particules élémentaires ne ressemblent en rien à ce que nos sens nous communiquent ; que savons-nous, au juste, de la réalité ?

On ne peut juger de l'intelligence des hommes que d'après leur manière d'énoncer des banalités. Dans des constructions savantes le sot est indiscernable du génie.

Seuls les imbéciles incurables pensent être vaccinés contre toute bêtise (« Il n'y a pas de plus incurables que ceux qui se croient sains » - St Augustin - « Nemo insanabilior eo, qui sibi sanus videtur »). L'intelligent se sait porteur de virus, mais il éloigne, prudemment et élégamment, son interlocuteur.

Exister, c'est peut-être échapper à toute représentation. Et comme celle-ci, tôt ou tard, te rattrape, exister, c'est savoir se métamorphoser, se métaphoriser, se métastaser.

Toute compréhension est destruction (des inconnues, des ellipses). C'est pourquoi l'intelligent est entouré de ruines. « Ton obligation – renouvellement des ruines »*** - Goethe - « Der Mensch muß wieder ruiniert werden ».

L'idée est une formule raidie ; le mot - une formule préservant quelques inconnues. L'idée est squelettique ; le mot lui apporte des articulations et fonctions imprévisibles, ouvertes aux unifications.

Dissimuler les ressorts, ne laisser apparaître que l'élan - la fin de toute activité noble : la foi câble le pourquoi, l'intelligence - le comment, l'art - le et le quand. L'intelligence et l'art substituent leurs ad-Verbes dans le Verbe titubant : « Pourquoi m'as-Tu abandonné ! ».

L'origine de la mélancolie : malgré toutes les tentatives des pourquoi et comment de bien l'ancrer, le quoi continue à dériver et le qui perd son cap.

Le propre de l'intelligence est, que l'effort de formuler une question est du même ordre que celui d'y répondre, mais leurs natures sont radicalement différentes : « le mode de penser n'est pas le même pour résoudre ou pour formuler les problèmes »* - Einstein - « Probleme lassen sich nicht mit den Denkweisen lösen, die zu ihnen geführt haben ».

On est d'autant plus intelligent qu'on sait moins ce qu'on veut et qu'on sait plus ce qu'on peut. Ingres aurait dit : « Avec le talent on fait ce qu'on veut, alors qu'avec génie on fait ce qu'on peut ». Pourtant, le talent, c'est le pouvoir ; le génie – le vouloir : « Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien » - Valéry. La volonté et la maîtrise devraient nous pousser vers ce que nous ne pouvons pas savoir.

Trois sortes d'intelligence : l'analytique, s'encanailler dans des pourquoi ; la synthétique, s'enfatuer avec des comment ; la thétique ou la romantique, jongler avec des et quand (hic et nunc).

Trois sortes d'intelligence : représentative (conceptuelle), constructive (technique), interprétative (stratégique). Elles se doublent d'une épreuve langagière : le méta-langage des concepts, l'accès et la maîtrise de bons outils, la faculté de changer de langage. Ce sont des épistémologues, des experts et des décideurs.

Trois stades d'intelligence interprétative : s'appuyer sur un fait, sur un calcul, sur un réflexe (type de sollicitation).

Toute théorie s'articule dans un langage conceptuel de représentation, et elle est sondée par un langage naturel de communication. Le premier n'a presque rien de langagier, le second n'a presque rien de représentatif, et c'est la confusion entre les deux qui est entretenue par les philosophes attribuant au second des propriétés du premier.

Ce que j'appelle monde conceptuel est un vécu, ordinairement chaotique, qu'une sollicitation langagière anime, organise, focalise pour résoudre le problème, que dégage du discours notre machine logique. Toute théorie et tout modèle logent dans ce monde bercé par le désordre. Le langage, lui, ne contient ni théories ni esprit.

Il y a en nous trois sortes d'infini : le géométrique auquel on accède par une extrapolation du fini, l'esthétique dont témoigne le plaisir de l'âme, l'affectif surgissant dans l'aveuglement du cœur. Aucun mélange entre eux n'a de sens, pourtant, c'est ainsi que procèdent les nigauds.

Il est curieux de voir ces deux clans, sûrs d'eux-mêmes : ceux qui se vouent à un infini compris et ceux qui se vautrent dans un immédiat maîtrisé. Pourtant l'immédiat est aussi inaccessible que l'infini et, de surcroît, est peut-être la même chose.

Compétence - savoir ce qui est important ; performance - savoir peindre ou résoudre ce qui est important. Quand l'origine de la première et la fin de la seconde se touchent, on est un homme complet.

Dans la question, le sage apprécie la part du vrai en puissance, dans la réponse - la part du beau atteint par le goût. Tandis que le sot imagine de belles questions auxquelles la réponse apporte le vrai.

La compréhension de l'autre commence par deviner la part du hasard et de la règle. Dans l'étranger, on prend souvent l'un pour l'autre. Chez soi-même, le sage ne voit que le hasard et le sot - que la règle. Mais le sage sent, que derrière son hasard se profile une immense règle, tandis que le sot ne croit qu'en piètres règles.

L'intelligence n'est pas tellement dans la formulation d'hypothèses que dans le courage de reconnaître tout monde comme hypothétique, et dont la thèse se muera en hypothèses. Mais ces souplesse et liberté ne vaudront pas grand-chose sans des mondes catégoriques sous-jacents, solidement bâtis par ton libre arbitre.

L'homme se mesure à la réalité par deux moyens : en monologue-représentation (objets, relations, qualificatifs) ou en dialogue-interprétation (langage, images, allégories). D'où deux types d'intelligence : analytique et synthétique.

Pour les tâches de représentation on devrait exclure le terme de langage et parler d'outillage conceptuel. Le langage n'intervient que dans des règles et dans des requêtes du modèle conçu.

Est plus intelligent celui qui, dans deux objets, voit plus de dissemblances et plus de ressemblances. L'ironie égalise, la curiosité multiplie. L'intelligence est une curiosité ironique. « Le sens unifie partout, les sens dissocient partout » - Schiller - « Der Sinn vereinigt überall, der Verstand scheidet überall ».

Savoir unifier des valeurs de plus en plus éloignées ou discerner une frontière dans ce qui se présente comme jumeaux. Tout branchage identitaire, causal, synthétique ou paradoxal peut s'inscrire dans l'unification des arbres à vastes inconnues. « Un réseau d'arbres s'ouvrant en toute direction »** - U.Eco - « Una rete di alberi che si aprano in ogni direzione ».

L'intelligence consiste à transformer en escale ce que d'autres prennent pour terminus, cul-de-sac ou voie impériale ou impraticable.

L'anatomie comparée de l'intelligence : l'esprit, c'est la tête d'homme ou les pieds de femme ; le cœur, c'est les pieds d'homme ou les ailes de femme ; l'âme, c'est les ailes d'homme ou la tête de femme. Les pieds - où nous sommes ; les ailes - où nous nous sentons portés ; la tête - où nous nous voyons.

Le genre prophétique n'a jamais réussi qu'aux imbéciles, l'imprévisible effaçant toute construction raisonnée. La prêtrise à Delphes fut affaire des Béotiens. Mais bientôt les prophètes pulluleront, la marche des hommes empruntant des algorithmes de plus en plus infaillibles. Mais ce seront toujours des imbéciles qui en tireront le meilleur parti, le calcul devenant leur nouvelle obsession.

La liberté, c'est l'intelligence qui ne s'est pas encore câblée, laissant un intervalle entre l'excitation et la réaction. Les hommes avancent, inexorablement, vers l'esclavage final, où l'on n'aura que des réflexes intelligents.

Leur vie spirituelle consiste en de pures et amphigouriques sentences précédant les dîners en ville et les garden parties. L'esprit n'est pas plus pur que l'appareil digestif ; il faut craindre des épidémies et parasites, vivre avec des nausées et déjections. Bref, une lente descente aux enfers qui, en passant, alimente la cervelle et le cœur.

Le rapprochement entre professionnels, la raréfaction des amateurs : le professionnel de l'idée est plus près du professionnel des engrais ; l'amateur du mot est plus proche de l'amateur des fleurs.

L'art est dans le tracé des courbes et des surfaces ; l'intelligence, elle, est dans la recherche de points : d'inertie, de départ, d'arrivée, de mire, d'invariance. L'art est superficiel, sensible à la caresse ; l'intelligence est profonde, elle rend intelligible la sagesse. « L'intelligence, quelle très petite chose, à la surface de nous-mêmes » - Barrès – tu devrais réviser ta géométrie : sans doute, tu te places du côté du sentiment, qui se trouverait dans les gouffres, tandis qu'il n'est vrai et beau qu'en altitude, d'où il nous arrive de confondre la platitude d'avec la profondeur.

Le fond de la connaissance n'est fait que pour être vénéré ; ce qu'il faut rechercher, c'est sa forme. Toute forme inspirée nous renvoie étrangement au fond. « Les meilleures pensées sont celles qu'on n'aura jamais cherchées » - F.Bacon - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ».

La réalité a bien le nombre et la grandeur, elle n'a pas de formes ; et la mathématique prend pour moyens les deux premiers, et pour but – la forme ; dans la réalité, on ne trouve ni triangles ni groupes ni continuité, ces fruits d'une libre création formelle de notre cerveau ; la mathématique, face au monde, peut donc servir et d'ontologie et d'art.

Penser, c'est être plus à l'aise à manier les étiquettes des choses plutôt qu'à remuer les choses elles-mêmes.

L'imagination est l'algèbre de l'artiste : dans une image fournie par une transformation, il reconnaît le noyau annihilé, des invariants fastueux, des projections lumineuses. « Connaître le constant, c'est l'illumination » - Lao Tseu – connaître les variables, c'est maîtriser des ombres !

L'intelligent relativise l'absolu ; le sot absolutise le relatif. Le sage produit du relatif en ne s'inspirant que de l'absolu.

En quoi on mesure la profondeur : longueur de la corde, volume du seau, solidité du puits, mystère de la source ? « N'accuse pas le puits d'être trop profond ; c'est ta corde qui est trop courte »** - proverbe indien.

Se méfier de l'intelligence, elle réussit tout ce qu'elle entreprend et te prive de l'exercice aristocratique : dans l'échec, tenter de ne rien apprendre.

Quatre facultés forment l'intelligence complète : faculté de bâtir des modèles de l'univers, faculté d'élaborer un langage des questions (sur ces modèles), faculté de répondre à celles-ci, faculté d'interprétation des réponses en vue de déboucher sur un comportement sensé.

Pour juger de la distance entre le modèle et la réalité modélisée, on a besoin d'une espèce de méta-modèle, capable de comparer les valeurs numériques ou modales du modèle avec les phénomènes réels ; une métrique pragmatique ou épistémologique autorisant l'attribution du sens aux propositions sur le modèle. La signification, contrairement au sens, n'est qu'une lecture de faits à l'intérieur du modèle.

La science est ce qui n'a pas besoin d'intermédiaires entre le fait et la pensée. L'art est un monde, où le fait et la pensée ne sont que deux langages de plus, rien de plus.

Au sage, l'impossibilité du dernier mot inspire la vénération de l'indicible vérité de Dieu. Au sot - l'indifférence cynique devant toute vérité.

L'intelligence divine se manifeste dans l'existence de valeurs par défaut. L'intelligence humaine - dans la capacité de rester cohérent avec celles-ci.

Le but de la philosophie aurait dû être d'aider à supporter avec dignité la position couchée - pour rêver (la hauteur). Au lieu de cela, les philosophes nous invitent à rester assis - pour calculer (la profondeur du Lycée !), ou debout - pour bâtir (la largeur du Jardin !) ou en marche - pour connaître (l'étendue du Portique !). À tout orgueilleux qui dira « Me voilà debout ; je ne sais faire autrement » - Luther - « Hier steh' ich. Ich kann nicht anders ! » ou « Là où je suis assis, c'est toujours la hauteur » - Bismarck - « Wo ich sitze, ist immer oben », il faut conseiller : « Essaye la position couchée, une fois seul ! ».

Le dire de la pensée (Logos), les structures de la pensée (les Écoles), l'image de la pensée (la société) - c'est dans ce sens, que le mot évoluait dans l'Antiquité. Aujourd'hui, il emprunte le chemin inverse.

Les livres de philosophie moderne aident à rédiger des thèses de doctorat et non des testaments.

Matérialiste : l'homme qui vit dans un univers à l'abandon. Idéaliste : l'homme qui abandonne la vie pour l'univers. La franchise faite règle, l'insincérité faite instinct (Nietzsche).

La part de mystère accordée à la vie ou à notre regard, tel est le meilleur critère de toute philosophie. La vie mortelle et le regard mortel - l'immanence. La vie mortelle et le regard immortel - la transcendance. La vie immortelle et le regard mortel - le matérialisme. La vie mortelle et le regard immortel - l'idéalisme. Chacun brille par la facette immortelle qu'il adopte. Et c'est pourquoi l'Asiate immanent nous laisse sans voix.

Je ne vois pas beaucoup de cette soi disant bêtise fétide, que tout le monde traque en Europe. En revanche, je vois beaucoup d'intelligence nauséabonde, que tout le monde respire à pleins poumons. Aujourd'hui, comment ne pas comprendre Montherlant : « Je n'ai jamais vu d'enthousiasme que pour des causes bêtes ».

La philosophie, en Angleterre - anatomie intellectuelle, en Allemagne - physiologie spirituelle, en France - hygiène mentale, en Russie - pathologie vitale.

La philosophie française s'inspire des oppositions inintéressantes, p.ex. : ordre - désordre (Descartes), le tout fait - le se faisant (Bergson), l'être - le néant (Sartre, ou l'avoir de G.Marcel). Le contraire intéressant d'ordre est gratuité, celui de tout fait - provisoirement dit, celui d'être - la personne.

Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir (conatus) selon Spinoza, rire selon Kant, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le servile et le végétal.

Il ne faut pas être excessivement perspicace pour voir, que le mythe (discours sans références) rencontre, au sommet, le logos (discours référencé). La réaction intelligente eût été de se rire du logos et de s'adonner au mythe. Mais c'est la réaction bête qui l'emporte : surcharger le logos et laisser s'échapper le mythe. L'inexistentialisme ailé céda à l'existentialisme zélé.

Il existent trois corporations qui se méprisent mutuellement : celles qui voient l'essence de la vie dans, respectivement, l'esthétique, la mystique ou la mathématique. Mais à quelle fière et universelle humilité atteint-on quand on accepte l'idée qu'elles soient la même et unique chose !

Tous ces penseurs qui réhabilitent le temps (durée) ou l'espace (profondeur, étendue, largeur), dans la réflexion métaphysique - tandis que la seule dimension spatio-temporelle qui est condamnée unanimement, par le goujat et par le sage, semble être la hauteur.

Tous savent qu'il n'existe pas d'ineptie qui n'aurait pas été proférée par un sage quelconque. On oublie plus facilement qu'il n'existe pas de sagesse qui n'aurait pas été professée par un sot.

On peut définir une chose par sa forme, par son lieu ou par un chemin qui y mène - ce qui en fixe le volume ou le prix. Ou bien on la définit par allusion à sa source ce qui en donne la hauteur.

Quand on n'a plus d'essor pour entraîner des verbes, lourds de promesses, on finit par poursuivre le plus vaniteux, le plus flotteur, le plus dégonflé des verbes - être. « Déification du verbe être, voilà la moitié de la philosophie »*** - Valéry. Et ils s'imaginent, en plus, que leur idole est monothéiste, tandis que c'est un monstre, avec une douzaine d'hypostases mécaniques, l'une plus raseuse que l'autre… C'est bien la lourdeur et non pas la légèreté qui est insoutenable dans cet être substantivé, se vautrant dans l'existence et se gonflant d'essence. Pour que son entourage, dans la poubelle philosophique, ne soit pas seulement verbal, on devrait y balancer aussi quelques adjectifs, comme transcendantal, l'Un, le Multiple, le Même.

Ce que les philosophes appellent être correspond à ce fond réel qui justifie et sanctionne ces deux tâches : guider la représentation et donner un sens à une interprétation. C'est profond et inutile. On peut s'en rendre compte en comparant la manipulation, représentative ou interprétative, de concepts de centaure, licorne ou lutin, en tout point identiques à celle de vache.

La pensée : un fait de langage émettant des hypothèses sur des liens entre objets. Par un jeu de substitutions, on peut arriver à une adhésion ou à une preuve. Quand le démonstrateur suffisant est le goût, on est dans l'art ; quand l'adhésion logique est exigée, on tend vers la science.

Le travail de l'intelligence consiste à créer un espace de clarté : voir des objets mieux cernés, pratiquer un langage plus élaboré de leur manipulation, interpréter leurs échos avec plus de rigueur. Le vrai maître des lieux doit y introduire un cycle crépusculaire et ne pas compter sur l'éclairage de la rue.

Le savoir moderne se réduit de plus en plus à de belles images. Mais l'image moderne se voue de plus en plus à un morne savoir.

Le philosophe pense, qu'en creusant les choses, il atteint une identité verbalisable de plus en plus respectable. Mais leur fond est aussi sans poésie que leur surface. La poésie, c'est la manière de s'éloigner des choses et de peindre la hauteur avec des couleurs empruntées aux choses. Les choses, c'est à dire la science, peuvent être exclues de la philosophie : « Tout ce que peut espérer le philosophe, c'est de rendre la poésie et la science complémentaires » - Bachelard – apporter une forme poétique maîtrisée au fond scientifique intuitif, celui-ce ne servant que de garde-fous, pour ne pas proférer de trop grosses sottises.

Evoquer, à partir d'un fait insignifiant et en dernière instance, une pensée grandiose. Mais le penseur moderne s'attaque, d'entrée, à une pensée grandiose pour n'arriver qu'à l'insignifiance d'un fait.

Je n'aime pas l'étrangeté de l'interrogation, j'aime l'étrangeté des liens interrogés.

Que les pensées qui te croisent soient de ces pèlerins étrangers, enfants trouvés, dans lesquels, soudain, tu découvres une généalogie commune.

L'univers n'a pas de points d'origine et toute échelle n'est qu'une illusion de la perspective ou un aléa de thèse. Ce qui permet à chacun d'inventer impunément ses propres mesures.

En fréquentant l'infini en miniature (mathématique), on se forme l'intuition de ce qui lui est propre et de ce qu'elle partage avec le fini. À l'échelle originelle, l'infini est objet de la philosophie qui devrait nous éloigner du fini des solutions et entretenir autant nos réflexions sur des problèmes que nos enthousiasmes devant des mystères. Mais dans cette tâche la logique n'apporte pas plus de secours à la philosophie qu'à la serrurerie. Le philosophe brandissant sa rigueur et ses démonstrations est toujours un charlatan.

Savoir, c'est mettre à sa hauteur. Au-dessus de quoi, là est la question. Peu de compagnons y acceptent le vide.

Plus nous nous mettons à disposition de la terre, moins il nous en reste pour être voué au ciel. Mais plus on s'accroche au ciel avec des ailes croissantes, plus ridicule on sera à l'atterrissage.

Le mauvais chercheur se charge du fardeau de l'acquis ; le bon en fait un vide, l'étoffe dont sont faites les ailes.

Intelligence - tantôt promptitude, tantôt amplitude. Sottise - tantôt habitude, tantôt hébétude.

Le cartésien nage et avance dans les concepts, sans toucher leur fond qui s'appelle l'être. Le nouveau Moyen Âge nous attache à l'être sans promesse ferme de nous apprendre à nager. Le manque de faire-savoir ou de savoir-faire.

On n'admire ni n'aime vraiment la chose que lorsqu'on n'en connaît pas le pourquoi. Même le comment, le geste, n'est qu'antichambre du quoi, au toit constellé, aux murs mouvants, aux fenêtres en trompe-l'œil, aux portes sésamiques. L'œuvre est fortuite, la force sous-jacente captive davantage, ce qui enfante cette force est proprement divin.

Il est révolu, le temps facile, où l'on pouvait étriller un acte démoniaque au nom d'une séraphique idée. Plus d'idée immaculée, non visitée par quelques annonciateurs d'actes sans scrupules, non présentée au Temple de Mercure, non figée en quelconques présomptions d'innocence ou assomptions sans douleur.

Chez ceux qui réfléchissent sur la vie, le vrai conflit n'est pas entre ceux qui croient à une unité du monde et ceux qui en proclament la multiplicité selon la liberté chaotique de chacun. Il oppose plutôt ceux qui voient et vénèrent l'inaccessible beauté du monde, leur servant d'asymptote, et ceux qui ne tournent leurs yeux que du côté de leurs cerveaux.

L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même.

Il n'y a pas, en nous, de points fixes, par rapport auxquels on puisse calculer. Nous sommes toujours sur une circonférence avec une origine qui nous maintient tout en restant inaccessible.

Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam quand ce n'est ad digitum, juste avant d'être envoyé ad patres. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam.

Voir sans être vu - classique ; imposer la hauteur du regard - romantique. Au-dessus, peut-être, - rendre l'allégorie utopique, ne pas refuser à l'allusion de maintenir l'illusion.

Toute vraie intelligence est soudaine et déracinée, c'est la bêtise qui est préparation graduelle et enracinement servile. C'est pourquoi le mot, qui est toujours soudain, a plus de chances d'être intelligent que l'idée. « L'amour lie le soudain d'une rencontre au fait, que la Beauté n'est ni logos (le discours) ni l'épisthémé (le savoir) »* - Platon.

Encore de l'importance de la géométrie : le sot veut se mettre au foyer des figures de la vie ; le sage préfère la souplesse elliptique, la complétude parabolique, l'élan hyperbolique.

Ces magnifiques triades : œuvre - créateur - principe, éprouver - représenter - interpréter, pouvoir - vouloir - devoir, mot - idée - acte, désir - idéal - miracle - à croire que tout ce qui est beau ne s'exprime qu'en triades ! La gent de plume, de note et de rideau le comprit, pas celle de toile ; ne pas choisir une toile triangulaire est proprement incompréhensible ! Et je ne me moquerais presque plus de ce brave Cusain qui prouvait que son bon Dieu n'était qu'un triangle maximal !

Un, deux, trois - toute l'algèbre du goût est là : un, la tautologie - l'art pour l'art, le savoir pour le savoir ; deux, la fuite ou le combat - échapper à l'acte ou défier le mot ; les triades - le pour de la mémoire, le contre de la machine, les deux dans un langage émergeant de l'âme. La part du monocorde, du binaire, du trivial.

Les oppositions où il y a de la bassesse ou de la hauteur dans les deux termes sont sans intérêt. Des dyades à n'en pas abuser : être – néant, présence – absence, intérieur – extérieur, vain – sensé, nécessaire – contingent, le même - l'autre. À ne pas perdre de vue : noble – bas, beau – gris, musical - plat. Des monades à éviter : mort, progrès, observation. À rechercher : intensité, merveille, regard.

Au discours et à la présence, opposer l'écrit et la distance ; à la création maîtrisée d'idées – le créateur maître du mot ; à la pêche des solutions – l'immersion dans le mystère.

L'étranger : on en comprend la pensée, on n'en décèle pas l'émotion. Le compatriote : on en devine l'émotion, on ne parvient pas à en résumer objectivement la pensée. C'est avec l'étranger qu'il faut apprendre à raisonner et c'est avec son compatriote qu'il faut préserver l'émotion originelle.

Le bouddhisme, paraît-il, répugne aux triades : les quatre bons chemins, les cinq interdictions, les six vertus, les dix péchés et les dix-huit enfers ! Il reste la trinité : Vishnou, le Père, Dieu créateur ; Brahmâ, le Fils, Dieu conservateur, le Verbe ; Shiva, l'Esprit, Dieu destructeur.

Aller au fond des choses, ils s'imaginent, que c'est très intelligent et rare. L'intelligence, c'est l'art de se servir de formes pour reconstruire un fond plausible, de manier des idées et états et non des choses. Toujours est-il, que la majorité n'atteint pas le fond, trouvant assez de pitance à mi-parcours : « Ne va pas toujours au fond des choses ; tant de choses à faire au milieu » - Canetti.

Tout oui définitif est anti-artistique. La négation aristocratique est une falsification de mon propre oui et non de celui des autres. Ce n'est pas un rejet, mais une réévaluation, réinterprétation, relecture, métamorphose de tout plan en bande de Möbius. Le contraire du oui n'est pas la mutinerie du non mais la révolte du langage. Le rejet en tant que projet est minable, comme l'est le sujet en tant que rejet ; la révolte et le révolté, honneur des rues, déshonneur des ruines.

Savoir où la modélisation doit céder à la spéculation, les preuves aux métaphores, - est l'intuition superstitieuse de l'intelligence.

Ce n'est pas dans le retour d'un oméga vers un alpha qu'est la négation musicale, mais dans la révision vocalique de l'alphabet, où ne sera plus consonne qui veut.

L'anticipation n'est intéressante que pour prévoir un nouveau regard sur le passé. Et c'est peut-être cela aussi, le vrai rêve. Pour pouvoir dire, que « le passé n'est plus ce qu'il était » - Chesterton - « the past is not what it was ».

Quand on sait imprimer son propre filigrane on peut rendre intéressante la lecture de n'importe quel chiffon.

Penser, c'est cultiver l'arbre. Écrire ou rêver, c'est ne s'occuper que de ramages ou de fleurs. Laisser des branches ouvertes vers un azur unificateur.

Quand le rêve l'emporte sur le mot, on préfère la montagne à l'arbre, la hauteur à la vie. Lorsqu'ils s'équilibrent, on trouve de l'arbre à chaque cime : au mont des Oliviers ou à l'Ararat - l'olivier, à l'Olympe ou au Parnasse - le laurier, au Sinaï - le buisson-ardent, au Golgotha - la croix. Quand le mot, seul, triomphe, il fait éclore le rêve - dans le vide : le mont de Sisyphe, l'élévation du mot-pierre à une hauteur, le désintérêt du mot-brique et encore plus du mot-édifice. « La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté »*** - Hugo.

La montagne, c'est l'arbre des ascètes de l'image. Que peut-on en tirer ? - le poids, l'ascension, la hauteur, la solitude, la pureté. L'espoir d'approcher de la source de tes ombres..

La représentation poïétique ou l'interprétation hylique, deux activités gouvernées par l'intelligence. Représenter, c'est modeler un squelette, le munir de chair et lui apprendre à agir. Interpréter, c'est l'art de mener un dialogue : reconnaître le type d'interpellation, y déceler des connotations des objets ou des rapports, accéder aux connaissances pertinentes, recevoir des substitutions des inconnues et savoir s'arrêter pour tendre de nouveau l'oreille. Le seul domaine où l'homme ne sera jamais dépassé par la machine est le poids qu'on accorde aux inconnues choisies.

La vraie intelligence est tout d'instinct cachant ses points de repères et même les oubliant, tant leur câblage est profond (substitution de procédures explicites par déclarations symboliques, appropriation de l'avoir se muant en l'être). Mais se méfier des réflexes qui n'ont pour origine que le manque d'horizons.

Toute intelligence qui se passe d'allégories et de métaphores est condamnée à être dépassée par la machine.

L'homme est une étrange osmose d'un calculateur et d'un valseur, d'un interprète et d'un représentateur, l'un pouvant se passer, facilement, de l'autre. Ce dont est incapable l'intelligence artificielle : étant condamnée à passer par la représentation, elle ne mènera jamais la danse. Kant, pensant définir la vie, définit déjà le robot : « La capacité d'un être d'agir selon ses représentations s'appelle la vie » - « Das Vermögen eines Wesens, seinen Vorstellungen gemäß zu handeln, heißt das Leben ». La mathématique, en tant qu'interprète, ne vaut pas grand-chose, mais elle est le contenu même de toute représentation ; elle est donc la création la plus inhumaine, ou surhumaine, ou divine.

Être indisponible aux appels de l'accessoire et … y répondre. Être disponible aux appels de l'essentiel et ne pas y répondre, retourner la question, jouer sur ses variables, invariants, indéterminations, négations.

Comprendre, c'est discerner la part de maîtrise et la part de résignation.

On est plus intelligent en devinant une nouvelle opacité plutôt qu'en déduisant une nouvelle clarté.

Tous les hommes (les Ms Jourdain) vivent d'abstractions et s'adressent aux fantômes, mais seuls les subtils prennent les mots plus au sérieux que la réalité et savent vivre le miracle du vide et vivifier la vacuité des choses : « Nier les miracles, c'est ne pas prendre au sérieux la réalité »** - Einstein - « Wunder zu negieren heißt die Wirklichkeit nicht ernst zu nehmen ».

Aller au fond des choses n'est pas une inanité comme on peut le penser de prime abord. Ce fond est la vacuité et cette découverte nous gratifie d'un surcroît de liberté. Comme la répugnance de voir les choses en face aide à les prendre de haut. Aller au fond est toujours plus prometteur de hauteur que de penser d'en revenir.

Deux vices des temps modernes : entourer les concepts prosaïques par de prétentieux mythes et fabriquer, à partir d'authentiques mythes, de piètres concepts.

L'intelligence, c'est ce qui permet à l'émotion de se propager de l'âme au regard, au lieu de s'éteindre dans un prurit gestuel ou narratif.

Tout ce qui ne se convertit pas en formules est nul. La poésie est une formule. Toute passion est germe d'une formule. Le reste n'est que fatras et prétention des borborygmes.

Les formules de la physique de Newton et d'Einstein traduisent le mouvement et l'énergie relatifs ; la formule d'Euler, e i = -1, exprime une beauté absolue et immobile, une stupéfiante rencontre de la géométrie, de l'analyse et de l'algèbre avec un monde docile ; il serait juste, que l'incapable d'en être bouleversé soit interdit d'accès à la philosophie, comme jadis à l'Académie platonicienne.

Les acrobaties verbales dont les creux font leur miel : rien n'est tout (polyphonistes), rien n'est pas tout (anti-néantistes), tout est rien (nihilistes), tout n'est rien (fragmentaires), tout n'est pas rien (monistes). On peut même bâtir un étage de plus : « Ce qui ne m'est pas tout, ne m'est rien » - Hölderlin - « Was ist mir nicht Alles, ist mir Nichts ». C'est un autre poète, qui s'avère être meilleur logicien : « Rien n'est rien » (tout est quelque chose), bien que rien n'est pas rien serait encore plus subtil : même l'absence de certaines choses peut servir à éclairer la présence des autres.

Comment aspirer sérieusement à atteindre la paix ou la vérité, si les deux excellents spécialistes en matière, interrogés là-dessus, ne répondirent que par un sourire et par un silence - le Bouddha et le Christ !

La négation des idées, de cette partie infinitésimale d'un écrit profond, profond par des ombres atteintes, est du chipotage mesquin : on n'y abat que des formules d'un langage qui n'est pas le tien ; mais la négation des concepts initiaux, formant des sources d'une lumière philosophique projetée sur la poésie des ombres, est féconde – voyez ce virtuose de Heidegger qui manipule ces quatre axes : être/devenir, être/apparence, être/penser, être/être possible pleins de promesses !

Ce n'est pas dans l'objet lui-même que naît une belle énigme mais dans une question intéressante au sujet de l'objet. Néanmoins, si l'incompris réside dans la question, l'incompréhensible a pour demeure l'objet même.

La conviction du sot : l'inconnu = l'incompris = le non encore connu. La conjecture du délicat : l'inconnu est union de l'incompris et de l'incompréhensible.

Etant donnée une pensée, plus facilement on passe d'une traduction à une autre, plus forte est l'impression, que la construction, c'est-à-dire le mot, est la seule réalité digne d'être préservée et que les pensées n'existent pas.

L'intégrité, en philosophie, résulte en ennui, en tiré par les cheveux. L'unité d'une caserne. Le fragmentaire crée l'illusion de sincérité et de vivacité. L'unité devrait s'acquérir par une hauteur qu'on ne quitte pas. « Toute philosophie ne vaut que dans son état naissant et devient ridicule si on essaie de la rendre mûre »* - Valéry.

Ne pas exister peut avoir deux origines : avoir échoué à s'attacher à un concept et ne pas l'avoir tenté. D'où deux discours nihilistes, bravoure des vaincus et absurdité des abstentionnistes. Et que faire de l'existence métaphysique ? - comment vient à l'existence le beau ? Pourquoi le bon existe-t-il avant l'acte, et jamais – après ? Où et quand l'expression est autant persuasive que les choses ? « L'imagination consiste à trouver l'expression d'une chose existante » - Courbet – dans une expression existante, la meilleure imagination ne cherche même pas de choses.

L'homme est intelligent quand il comprend qu'il ne communique jamais avec le réel (mais avec ses modèles, d'où l'irrecevabilité de l'idée platonicienne qui serait à la fois le réel et le modèle). Il y a de l'esprit religieux, chez lui, quand, en plus, il admire le réel.

C'est bien de succomber à l'appel de l'étonnement en voyant la chose comme si c'était la première fois. Il est plus rare et plus noble de la traiter comme si c'était la dernière fois. La primultimité (Jankelevitch) de tout ce qui est merveilleux. L'espérance, c'est l'étonnement en tant que but ; le désespoir, c'est l'étonnement en tant que contrainte. Et Aristote et Kierkegaard, en voyant le début de la philosophie dans, respectivement, l'étonnement d'étonnement et le désespoir de désespérer, ne se contredisent guère.

La chronologie du sot enthousiaste : l'étonnement suivi de la déception. Chez le sage ironique, la déception précède la rencontre et l'étonnement le visite à la fin. Ainsi se préserve l'immaculée déception.

La compréhension est, pour l'esprit, ce que l'accommodation est pour les yeux ; elles procèdent par élimination de l'inactuel, par tamisation du bruit débouchant sur le son. Les ressources de la poésie se trouvent essentiellement dans l'inactuel, dans l'inutile, qui échappent aux mailles de la compréhension.

La contrainte, dans l'écrit, est noble, si elle revient à imposer une accommodation des mots en hauteur. Priser ou mépriser, plutôt que peser. « Le secret du grand art réside dans les contraintes, que le goût impose »** - Pavese.

On peut ne pas jeter ces étiquettes - Éternité, Être, Réalité - à condition de savoir n'en faire que des axes qu'on orienterait à sa guise pour y dessiner des figures plus charnelles et nobles.

La logique fait partie de la langue naturelle comme la philosophie fait partie de la poésie. Et la rigueur logique apporte à la philosophie la même chose que la grammaire à la poésie, c'est-à-dire rien. Il n'y a pas moins de logique chez Cioran que chez Wittgenstein. Les perles syllogiques ou grammaticales ne séduisent que des mollusques des profondeurs sans vie.

Toute sagesse devrait être d'ordre cynique : ne pas se laisser envahir par la vérité, toujours laisser quelques échappatoires mystiques aux fantômes ironiques. L'homme de l'arbre, l'homme du climat savent, à la lumière du jour, transformer le fantôme en saisonnier zélé de la vérité diurne.

On a beau compiler toutes les leçons du devoir être (la morale), du vouloir être (le désir), du pouvoir être (la volonté), on arrive inéluctablement à la conclusion qu'on continue à ne même pas effleurer l'être. La seule orbite onto-distante autour de celui-ci paraît être empruntée par la poésie. Les autres sont trop elliptiques, pour qu'on puisse pressentir le bon foyer.

Quelle misère, ne s'intéresser qu'aux phénomènes auxquels se réduise l'être et aux noumènes, où se projette l'essence ! Les Grecs, comme la théologie chrétienne, se penchaient plutôt sur les passions, qu'une divinité docile interprétait ou rendait sacrées. Les phénomènes et noumènes sont des traces muettes, des traductions aléatoires, des passions dont on ne maîtrisera jamais la langue.

Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible.

L'accession à une vérité est toujours un progrès ; les philosophes font de la recherche de la vérité leur cible centrale ; aucun progrès en pensée philosophique n'est possible - par quelle pirouette sortent-ils de ce cercle vicieux ?

La primauté du regard, c'est la résignation à l'impossibilité de l'équilibre, ni même de l'entente, entre le moi observé et le moi qui s'observe (ce no man's land de la conscience ressemblerait au néant de Sartre), l'oubli du moi et la poursuite de l'acte d'observation guidé par le mot équidistant.

L'impossible synonymie des matérialistes : réel = nécessaire = vrai. Le réel s'applique aux faits de la réalité, le nécessaire - aux faits du modèle, le vrai - aux jugements, formulés dans une langue et évalués dans un modèle. Toute réduction à un monisme quelconque mène vers un charabia linguistique, conceptuel ou logique.

En dehors des manuels, la seule profondeur respectable est celle de ta propre épaisseur, quel que soit le fond sur lequel elle se pose. Mais l'homme moderne, qui veut passer pour profond, échafaude un savoir consensuel au-dessus duquel ne s'étale que sa platitude. La hauteur, en revanche, est une attitude qui égalise les points de départ et ne tient qu'à la distance incompressible entre soi et les choses, basses ou hautes. « La distance, âme du beau »* - Lao Tseu.

Être intellectuel, c'est savoir projeter toute manifestation de la vie sur les axes des sens, du beau, des idées et des actes. Être artiste et intelligent, c'est de créer l'illusion de la vie en partant d'une seule de ces projections.

Si tout premier signal du cœur est le meilleur (le génie du cœur), avec les productions de l'esprit (la passion savante) il faut attendre systématiquement un second signal pour s'entendre. Tant et si bien que je pense de Descartes, je veux de Nietzsche, je dois de Tolstoï, je puis de Valéry, je suis de Heidegger - leurs premiers signaux - gagnent en intérêt, si l'on a la patience d'écouter leurs successeurs qui ne sont jamais produits par la même fibre.

L'Être est le résumé latent ou le refuge de toutes les réponses. Mais « sa maison serait le langage » - Heidegger - « die Sprache ist das Haus des Seins », langage qui n'est que l'art des questions !? Et l'on ne peut interroger que des modèles, c'est à dire des représentations de l'être-là. Leur misérable être est un sédentaire collé aux fenêtres d'un asile pour verbes abusés ; vivent les ruines du devenir, de ce vagabond sans toit ni loi, touchant, dans ses souterrains, au Verbe pur et crucifié ! « Les philosophes et les poètes d'origine possèdent la Maison, mais restent des errants sans atelier ni maison »** - R.Char – ruines, le nom que prend la Maison ainsi possédée et qui cesse d'être habitable. Ce qui réside légalement dans le langage porte un nom beaucoup moins ectoplasmique – la vérité cadavérique, réceptacle du désoubli de l'Être. Les ruines, cette vénérable demeure, hanté par le rêve et la caresse, où l'on héberge les invariants de tout mouvement (Goethe, n'y voyant aucune tour debout, ne reconnut pas les ruines discrètes).

Tout n'est qu'interprétation - les phénoménologues, les langagiers, les hommes d'action ; tout n'est que représentation - les métaphysiciens, les conceptuels, les hommes du rêve. L'humain finit toujours par l'emporter sur le divin ; le premier est proclamé vainqueur par tous les votes, du multitudinaire à l'élitaire. En plus, ou par-delà, il y a des nihilistes, pour qui interprétation est donation de sens, vitalité ou intensité, dans lesquelles se traduit la volonté de puissance.

Penser, c'est représenter, être, c'est communiquer, vivre, c'est interpréter – le résumé le plus bref et le plus exact du cogito cartésien.

La vraie intelligence, celle des sources et des horizons, est propre de la jeunesse : ne discerner que peu de chemins mais des chemins vitaux et intuitifs, pour les voyageurs sans bagages (Nietzsche), survolant, le cœur léger, toute barrière : « Où est ce cœur vainqueur de toute adversité ? »** - du Bellay. La maturité inclut tant de précautions de voirie débouchant sur la viabilité de la pensée ramifiée, pondérée et sénile ou sur l'intelligence des buts ou des contraintes.

L'hypertrophie des cerveaux y est presque pour aussi importante que celle des dollars, dans le prestige des philosophes américains (ou américanisés !). Mais il leur manque cette force ascensionnelle qui rend les idées délicieusement impondérables.

Le cartésien : le réel pourrait n'être que le rêve des sens. Moi : le rêve devrait être le sens du réel.

On est intellectuel quand on est capable de se passer de choses pour en décrypter les valeurs. Et ce que les choses nous cachent n'est pas plus digne de notre enthousiasme que leurs surfaces ; et Picasso, en privilégiant la soi-disant face cachée : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? » - a tort.

La différence principale entre le monde réel et le monde de la représentation n'est pas l'absence de modèles, dans la réalité, mais la présence, dans la représentation, d'objets qui ne sont pas, l'altérité. Plus cette partie est insigne, plus on est poète, créateur de mensonges délibérés et féconds, d'autres ne mentant que par plats calculs ou par inadvertance.

La fin de l'intellectuel a les mêmes causes que celles du guérisseur ou du devin : l'expert s'intéressant à l'être, au savoir, au langage, à la liberté et arrivant aux conclusions plus pertinentes que l'intuition décousue du commentateur oisif et charlatan.

L'essentiel n'est ni dans la promesse du sensible (Nietzsche), ni dans le souci de l'effable (Heidegger), ni dans le geste du faisable (Sartre) - ce sont trois types d'homme fort, trois types d'audace anticipante, qui finiront tous dans le troupeau - l'essentiel est dans la vénération résignée de l'indicible.

Les pourquoi et comment sont d'inépuisables sources d'ennui, mais le pourquoi des pourquois débouche sur une bonne leçon de liberté et le comment des comments apprend à chanter l'outil sans s'enrouer ni s'encanailler dans son usage.

Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie  : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « el hombre es una metáfora de sí mismo ».

Se moquer des concepts philosophiques, évincer de soi le sous-homme et pratiquer le dithyrambe, questions de vocabulaire, de gymnastique et de genre, - pour ces trois audaces on peut pardonner à Nietzsche son culte de l'âme et son oubli du cœur.

Un savoir bien digéré ne produit que de viriles, ironiques et hautes métaphores. « Il ne faut pas attacher le sçavoir à l'âme, il l'y faut incorporer » - Montaigne. Baudelaire aurait pu être un Nietzsche français, si ses boutades étaient rehaussées d'un peu plus d'ironie distante ; celui-ci choisit le bien du Crucifié pour contrainte négative, tandis que celui-là se ridiculisa avec le beau à nier. Le français pousserait à prendre parti, ce qui expliquerait l'échec des tentations nietzschéennes de Valéry.

Tant que la rumination était l'occupation principale des savants, le meuglement ambiant était ressenti comme nuisance naturelle et presque pittoresque. Mais, aujourd'hui, pour une oreille exigeante, la production de leurs héritiers est insonore comme le calcul des ordinateurs.

La liberté, c'est la témérité et la maîtrise du point zéro : en chaîne causale ou justificative, en cobaye de l'opérateur algébrique nous tendant l'image de l'infini, en culte des sources et des achèvements, de ce qui pourrait « se substituer à l'action et déboucher près de la source » - Adorno - « an Stelle von Tun treten und in einen Ursprung münden ». Asymptotiquement, « la source première appartient au dernier avenir »** - Heidegger - « Herkunft bleibt stets Zukunft ».

L'idée est un arbre. Tu t'occupes de ses racines en la plongeant dans le sol des concepts. Tu en éprouves les cimes en modulant tes intentions. Tu en consolides le tronc par la sève du style. Tu en condenses les ramages par des pousses de la négation. Tu en démultiplies les feuilles par de vastes tropes. Tu en pressens des fruits dans des substitutions successives. Tu en altères la saison par une métamorphose du langage. Et toi, tu en es le climat.

De plus en plus je crois, que l'abus ontologique du verbe ou du nom d'être (avec leurs translations hypothétiques : vouloir, devoir, pouvoir) est dû au peu de talent dans la projection de verbes plus riches sur des noms manquant de dimensions et démunis de liens.

Qu'on soit ignare et superficiel ou bien bardé de savoir et s'immergeant dans des profondeurs, on frôle les mêmes objets, on est chatouillé par les mêmes désirs, on témoigne devant les mêmes juges. Et Cézanne est bien présomptueux ou sot : « Les sensations formant le fond de mon affaire, je crois être impénétrable ». Palette, qualité des couleurs, sens des contours - ces différences-là sont mineures, seul compte l'appel de hauteur, également accessible aux béotiens et aux éprouvés, aux légers et aux pédants, aux ricaneurs ou aux ombrageux.

Jadis l'esprit maillait et tamisait la vie ; aujourd'hui il la grillage, l'étiquette et l'emprisonne. Ni commencements ni fins : la généalogie et l'eschatologie tronquées.

Dans les jeux de mots de Heidegger, il y a autant d'intelligence et de rigueur qu'il s'agisse de l'essence de l'Être ou de l'allégeance au maître (Adorno remarque là-dessus, que « l'Être est le Führer ») - comme Platon à Denys le tyran, Boèce au grand Théodoric, Kant à son Dieu des Évangiles, Hegel au roi de Prusse, Sartre à Staline. Tous reconnaîtront l'indigence du second discours, mais le premier continue à séduire le public. En tout sujet sur lequel il se prononce, le philosophe déploie le même don et prouve la même hauteur. Et Heidegger, en oubliant cette dimension, triche, en justifiant le Führerprinzip « par une détermination plus profonde et par l'obligation plus large » (la volonté de grandeur débouchant sur le pas cadencé ! - der Wille sur Größe – das Schrittgesetz). Il y rate une occasion de se taire et se comporte en Socrate ou Pyrrhon qui se mirent à écrire.

Le verbe être dans l'intelligence artificielle (ou épistémologie appliquée). Il peut être syntaxique - par dérivation ou instanciation, sémantique - par attribution ou liaison, pragmatique - par rection verbale associée aux liens. L'être ontologique s'ensuit d'un attachement syntaxique réussi. Tout cela est parfaitement opératoire, à comparer avec le délire verbal sur ce sujet chez les penseurs, qui en torturent les modes, temps et aspects.

Quand on comprend, que le verbe être peut remplacer tous les autres verbes et que des variables peuvent se substituer à tous les noms, on se met à pratiquer la logique - les quantificateurs et la négation, la poésie - la liberté dans le choix des variables et des adjectifs, ou la philosophie - en alternant les points d'interrogation et d'exclamation.

Le poème est au noème ce que le chant de rossignol est à la symphonie. Un goût pour l'obscurité, des oreilles tendancieuses, un abandon. Mais le fond - rhétorique ou sonore, en oratorio ou en cantate - est le même.

La philosophie est le seul domaine, où des contemporains peuvent être séparés par des millénaires.

Deux types de confusion à éviter : entre un modèle et la réalité (perception et conception), entre un langage et le modèle (formulation et interprétation).

Nous ne connaissons de l'actuel que ce que le virtuel nous permet de maîtriser. L'existence ne se saisit qu'à travers l'essence. Comment peut-on être matérialiste ou existentialiste ?

Le sens est à la vérité ce que les propositions sont aux représentations (faits) : exprimés en deux langages différents. Une infinité de propositions pour interroger un seul fait. Les excellents logiciens de Vienne, définissant les représentations à partir des propositions, sont de piètres cogniticiens.

La distinction kantienne entre la raison et l'entendement (Vernunft et Verstand) est trop vague ; pour être précis, il faudrait en distinguer les traits cognitifs : la raison représente et interprète, l'entendement donne le sens – le libre arbitre et la logique face à la liberté.

La recherche du sens, pour les superficiels, a pour but - le trouver. Pour le subtil - bâtir un beau dialogue, avec soi-même.

Dans ses pérégrinations l'esprit suit la lumière (le nombre, le concept, l'idée) ou la force (le mot, l'image, la passion). L'intelligence consiste à contenir la force en se servant de la lumière.

Trois choses à ne pas confondre : la représentation (structures, attributions, règles), la compréhension (degré de perfection, dialogue), la réalité (entéléchie, mystère, ontologie).

L'apport des connaissances est insignifiant en profondeur de notre discours, inexistant en sa hauteur. Elles ne peuvent donner que de la largeur aux métaphores.

Ce que nos contemporains appellent labyrinthe de la vie est, en réalité, un réseau dont les nœuds sont des états d'âme. L'homme référence, à tâtons, des liaisons plausibles, la vie en devine le sens et nous conduit au nœud, où nous feignons l'assurance ou fêtons la surprise.

Le labyrinthe a un centre et des issues prévues ; je lui préfère le réseau, où tout nœud peut servir de centre et où toute issue s'ouvre sur une nouvelle navigation. Et quand tu le projettes sur l'art, à la lumière de la vie, tu obtiens un arbre.

L'indifférence face à l'incompréhensible, c'est ainsi qu'on peut définir le matérialisme. Son adjonction à l'incompris. Un idéalisme vivifiant consiste à vénérer l'incompréhensible et à s'amuser dans l'incompris.

Les pensées à rejeter : quand le contraire a le même poids. La pensée doit être dans un flagrant déséquilibre, laissant dans le camp adverse le plus faible de ses pieds.

Quoi qu'en dise la raison, le goût ne doit pas grand-chose aux yeux ni aux oreilles, mais plutôt au nez, au flair.

Le geste latin : mettre dans l'ombre, pour les conserver, les choses claires et périssables. Le geste grec : mettre en lumière, pour les admirer, les choses obscures et immuables.

Le connaissable est dans les questions et les modèles, non dans la réalité modélisée. L'harmonie saisissante avec ce que confirment les yeux et oreilles ne devrait pas nous empêcher de déclencher périodiquement notre zoom mental, pour constater que l'inconnaissable n'en devint que plus vaste.

La règle du plus court chemin est bonne ; seulement celui-ci n'est pas plan, mais suit une surface, que chacun dessine en fonction des courbures de son esprit.

Les coupures épistémiques surgissent dans l'espace plutôt que dans le temps, notamment dans les passages : le monde - la représentation et la représentation - le langage. Les connaissances a priori, transcendantales (« Bedingungen der Möglichkeit von Erfahrung » - Kant), non langagières, interviennent dans le premier, tandis que toute la poésie et toute l'intelligence interprétative se retrouvent dans le second.

Les philosophes d'aujourd'hui : inquisiteurs (psychanalystes), dénonciateurs (critiques), bourreaux (politiciens). Te vois-tu en leur compagnie, sur ton lieu de séjour habituel, le banc des accusés ?

Ils expriment des choses presque diamétralement opposées, le sage et le sot, lorsqu'ils disent qu'ils ne sont sûrs de rien. Le sot avoue son impuissance, le sage - sa force.

Tout élargissement du savoir rehausse et amplifie les sphères de l'inconnaissable.

L'inertie presque irrésistible : pensée balbutiante, pensée méditante, pensée calculante. D'où l'intérêt du morcelé et de la pensée enthousiasmante qui chahute la routine.

Un langage, c'est une langue plus une intelligence. Celui qui ne tient en bride qu'une des deux est un artisan, artisan raisonneur ou artisan descripteur. Avec la maîtrise des deux on a une chance de devenir artiste. Un génie est presque toujours un artisan exceptionnel sans être forcément un artiste.

Ne pas tenir en place, déborder ou gicler - prodrome d'une idée féconde ; la stérilité vient du syndrome des parois étanches.

Le message naît d'un murmure ou d'un silence intérieur. C'est pourquoi ceux qui se proclament, à l'avance, porteurs d'idées mûres n'ont pas de messages, que des discours.

En dehors de la logique on ne manipule que des opinions (doxa), jamais des vérités. Pour passer aux vérités il faut : placer la proposition dans un langage, reconstituer un modèle de l'univers, évaluer la proposition dans le contexte du modèle, pour déduire sa valeur de véracité. La seule chose méritant d'être retenue dans cette banalité, c'est que le libre arbitre a sa place dans chacune de ces trois tâches.

Mettre de la vie à la pensée, c'est l'envelopper de davantage de doutes ; mettre de la pensée à la vie, c'est la claquemurer dans des certitudes encore plus épaisses.

L'intelligible peut être beau sans passer par le sensible. Le sensible n'est vrai que par l'intelligible. L'exemple d'une fascination mutuelle à une distance infinie.

Toute philosophie convaincante ou séduisante le doit à 9/10 à la poésie et à 1/10 à l'intelligence.

Une grande légèreté favorise la descente dans les profondeurs. Le poids du savoir permet un élan vers la hauteur.

Il faut plus d'intelligence pour accepter une vraie obscurité que pour se battre pour une fausse clarté. Voir plus clair aide à marcher plus vite ; entendre dans l'obscurité aide à garder de la hauteur.

La bonne vacuité : la netteté du moule et le désintérêt pour la matière. La mauvaise : les fuites de la matière à travers un moule déficient.

Ne pas confondre, dans les tentatives d'écriture, le commencement et l'origine. Le commencement doit être clair, mais rien ne doit dissiper ni profaner l'obscurité intouchable, voire le mystère, de l'origine. Le commencement doit être un mystère d'initiation, comme chez les Grecs.

L'intelligence d'artiste consiste peut-être à savoir transformer l'arc d'Apollon tantôt en lyre d'Orphée tantôt en flûte de Dionysos. Les cordes tendues et le souffle retenu.

Si l'esprit n'intervenait pas dans le travail de l'œil, celui-ci n'exhiberait que des points sans poids ni relief. La vraie vue est une violence faite à l'espace. De même, la culture est une violence faite au temps. L'harmonie cotonneuse avec son temps s'appelle troupeau, quand ce n'est machine.

L'esprit, évidemment, voit plus que les yeux et entend mieux que l'oreille. L'âme, elle aussi, est reliée aux yeux et oreilles, mais par des filtres grinçants et impitoyables, non par des conducteurs ondoyants. Les yeux fermés, mieux que l'esprit ouvert, font, que des choses continuent à mériter d'être contemplées. Je t'entendrai, si tu réussis à peindre ton regard. « Parle, pour que je te voie » - Socrate – est plus douteux.

Le sot optimiste : le progrès des idées justes ; le sot pessimiste : les idées fausses humilient les idées justes. L'ironiste : plus on se moque des idées plus elles redressent leur tête dans une fierté de mots.

La science et l'art, regards allant des modèles vers la réalité ; la philosophie, tentative d'évaluer les modèles à partir de la réalité.

Un franc sot rejoint le délicat dans la reconnaissance de l'harmonie entre la nature et la raison (là où le pseudo-savant voit un gouffre). Pour le sot, c'est la chose la plus évidente, et pour le délicat - la plus miraculeuse. « Le plus incompréhensible dans l'univers est, que nous le puissions comprendre » - Einstein - « Das Unverständlichste am Universum ist, daß wir es verstehen können ».

Le sot dominateur prête beaucoup de cohérence à ses actes et en conteste chez les autres ; le sot incompris en accorde aux autres et s'efforce d'en atteindre pour soi-même. L'ironiste - sot ou sage - fut jadis intégralement fataliste, mais les progrès de la mécanique - mécanique, le seul porteur de la cohérence - chez l'homme calculable et déductible, firent de son cœur un bon dépositaire de syllogismes.

Quand on n'arrive pas à embrasser quelque chose, le plus souvent ce n'est pas à cause d'un je ne sais quel infini ou d'une complexité excessive quelconque mais à cause du flou fuyant des frontières. Favoriser le déplacement de bornes, songer aux empires, être ennemi du statu quo, conquérant ou capitulard (sachant que c'est dans les fuites qu'on fait les meilleures conquêtes).

Mot à la mode : refus de systèmes. Mais tout homme pourvu d'intelligence et de bon goût aboutit à une unité de ton ou de regard dans laquelle un œil perçant distinguera toujours un système. Le système : le refus du hasard dans le choix des représentations et la cohérence de l'interprétation avec les paradigmes choisis.

Il faut respecter le calcul en profondeur et vénérer l'heureuse incalculabilité des hauteurs : « sonder le compréhensible et vénérer l'insondable »** - Goethe - « das Erforschliche erforscht zu haben und das Unerforschliche ruhig zu verehren ».

Celui qui avance davantage par résolution de contraintes que par attirance de buts est plus pointu. Celui qui sait formuler d'excellentes contraintes est plus subtil qu'un visionnaire téléologique. L'art est davantage dans l'imposition de tabous que dans leur violation (Picasso) - cristallisation par la défiance. C'est dans le choix des contraintes que notre visage se manifeste (« pour vivre, on a plus besoin d'avoir devant soi un visage qu'un but »** - Canetti - « mehr als Ziele, braucht man vor sich, um zu leben, ein Gesicht »), comme dans nos types de négation (« dès que j'affirme, je deviens interchangeable » - Cioran).

C'est la raison qui a besoin d'ailes pour rester fidèle à la terre. L'âme, elle, a besoin de plomb pour atteindre des hauteurs.

Ne pas aller au-delà des premiers sentiments (après, on plane), mais toujours exiger des secondes pensées (pour trébucher au bon endroit). « Revois deux fois pour voir juste ; ne vois qu'une fois pour voir beau » - H.-F.Amiel. Vivre de revenez-y des idées et de reste-là des sens primesautiers. Ne tenir qu'à ce qui est de première ou de haute main. Sachant que la hauteur et le premier sentiment ne promettent pas de paradis ; l'enfer n'est-il pas « l'œuvre du haut savoir et du premier amour » - Dante - « fecemi somma sapienza e l'primo amore » ?

Pour tes appétits banals, le seul plat de résistance c'est le fade esprit, le même sur tous les méridiens. Mais tes soifs inextinguibles ne s'entretiennent que par les seuls épices poussant dans ton climat austère - le cœur frileux et l'âme photophobe.

Signe de sottise : l'accord systématique avec soi-même. L'accord chaotique l'est davantage. Il faut que l'accord naisse dans le mot, effleure la chose et meure dans l'idée. Le soi se dilue dans le mot en soi, dans l'idée en soi (Platon) dans la chose en soi (Kant).

Toute vraie illumination ne dure qu'un instant ; l'esprit n'en a pas besoin, il est la netteté des frontières entre le jour et la nuit. « La netteté est la juste répartition de lumières et d'ombres »* - J.G.Hamann - « Deutlichkeit ist eine gehörige Verteilung von Licht und Schatten ». L'esprit ignore les saisons, il n'est même pas les couleurs d'un paysage, il en est la géométrie. Mais ce n'est qu'en son clair pays que s'acclimatent des cœurs déracinés. Mais il faut l'enténébrer pour illuminer l'âme.

La voie de l'ivresse-sagesse : partir des faits, les résumer en idées ; affermi en idées, oser le mot ; espérer, qu'une main sensible cueillerait, sur ta page noircie, une fleur. La voie de la sobriété-banalité : oublier la merveille de la fleur, savoir se passer de mots, se désintéresser des idées, ne plus sentir le pouls des faits.

Je chante le monde - et la niaiserie de ce geste m'inonde de honte. Je le fustige - et la honte de ce geste de manant m'accable. Il faut laisser ce monde là où il est et ne pas se laisser positionner par rapport à ses coordonnées.

Les questions sur les fins de l'homme : est son centre, quand atteint-il ses frontières, de quoi procèdent ses sources ? Mais les réponses s'articulent de plus en plus autour des moyens : pourquoi et comment. De la téléologie renversée.

L'intelligence de la performance est la maîtrise de ce qui est en deçà des frontières. L'intelligence de la compétence - de ce qui est au-delà et, surtout, au-dessus.

Preuve d'intelligence : croire, dans le vague, à l'existence d'un fond certain et voir, dans le certain, de nouveaux espaces du vague.

Le philosophe est non pas l'homme qui médite plus, mais qui s'isole mieux. D'autres servent de caisses de résonances du brouhaha ambiant ; le philosophe découvre le silence qui précède chacun de ses mots. Non pas tant distinguer le vrai du faux, mais ce qui chante en moi - de ce que me souffle l'époque récitante.

Le premier pas, même le premier pas précédant un geste sensible, est déjà dans le divin. La mystique est peut-être dans le refus de sublimer le sensible pour l'élever.

Refuser à la raison de se mêler de querelles de l'âme est signe d'une indigence spirituelle. Mais avoir honte de la présence de l'âme confuse et cachottière aux confrontations de l'esprit inquisiteur témoigne de l'indigence plus grave encore. Anémie du serein ou acédie du divin.

Le goût est fait du talent et de la volonté. Le bon goût est la même voix s'adressant à l'audace ou à la résignation. Le mauvais goût est le parti pris en faveur de la liberté-audace ou de l'esclavage-résignation.

Toute intelligence consiste à réduire une action à l'appui sur un bouton. Et son échec peut s'expliquer soit par la mauvaise action déclenchée, soit parce que le bouton est mal placé, pour les yeux, les mains ou le cerveau, soit parce qu'il est mal dessiné. La pragmatique, la poétique, l'esthétique.

La vraie intelligence, ce ne sont pas les connaissances, mais les manières de réveil et méthodes d'accès aux connaissances (non pas les idées, mais les efforts vers les idées - Poe). Chez le naïf, ce sont les sens qui convainquent de l'existence des objets ; chez l'intelligent - la raison. Ce qui est encore plus flagrant, c'est que le naïf cherche la bonne règle dans un ensemble trop vaste, tandis que l'intelligent sait surtout réduire l'ensemble de conflit.

La pensée méditante a fini par se confondre avec la pensée calculante. « L'interprétation du monde qui n'admet que calculs mécaniques est une ânerie »* - Nietzsche - « Die Welt-Interpretation, die mechanistisch Rechnen und nichts weiter zulässt, ist eine Plumpheit ».

L'histoire ne m'apprend rien sur les hommes ni la psychanalyse - sur l'homme. Deux mornes obsessions de l'homme moderne pour qui tout éteignoir ou plutôt toute lanterne minable est bonne pour empêcher de scintiller des mystères congénitaux.

Chercher l'homme, chercher le but, chercher la fonction - l'inexorable profanation de la lanterne de Diogène, se précisant, s'intensifiant, s'amplifiant jusqu'à cacher le vide du ciel, débarrassé de ses étoiles et avec ton étoile éteinte.

Ils plaquent leurs pensées mûres sur le langage, ils les y logent. Moi, au contraire, j'insuffle du langage dans une forme attrayante mais presque vide. Une fois la diffusion ou le moulage réussis, j'assiste à la naissance ou j'assiste la naissance d'une pensée. Si intelligence il doit y avoir, dans l'écriture, ce serait celle du pressentiment de pensée et de la recherche d'un fond pour une forme toute prête.

Si tu veux parler sérieusement de la vie, imagine-toi la Terre sans musées ni bibliothèques ni même cimetières entretenus. Tu comprendras alors pourquoi ce qui anime les meilleurs gestes d'artiste sont la terreur et la honte.

Dans un système fermé, les structures sont irréductibles à la logique et vice versa. Mais dès qu'on s'ouvre à un nouveau langage, on peut distribuer toute logique en nombre de structures et aplatir toute structure en pures relations logiques, c'est cela, les ruptures épistémiques.

Tout homme intelligent est porté vers la négation tout en cherchant l'objet de rejet le plus vaste. C'est ainsi que, en partant de tout, on aboutit à la défense du rien, du zéro, du nul, du néant, de l'absence. Une basse mécanique ! Il est plus vivant de procéder par unification, manipuler des arbres avec variables et domaines de valeurs imprévisibles et incalculables, visant une profonde hénologie ou une vaste ontologie. Une optique hautaine ! « Je t'ai regardée comme un bel arbre » - J.Renard – l'un des plus beaux compliments !

Philosophe - l'homme qui a les moyens de croire ce qu'il veut. Les autres - ceux qui vivent de la poursuite de ce qu'ils peuvent, en suivant le conseil ironique de Léonard : « Que celui qui ne peut ce qu'il veut, veuille ce qu'il peut » - « Chi non puo quel che vuol, quel che puo voglia ».

Le cerveau de l'homme, ce sont trois machines : la conceptuelle, la linguistique et la logique. Le plus curieux, c'est que chacune d'elles, apparemment, contienne les deux autres ! La mécanique terrienne s'insurge, la mécanique sublunaire triomphe !

Les profonds annoncent, que le monde doit être vécu comme une grande question. Les hautains - comme une réponse, mais formulée en une langue étrangère. Et il est ridicule de la réduire à nos plates questions, où les choses obstruent les mots.

Est philosophe celui qui sait se mettre au diapason de l'œuvre de la mort. « La philosophie est une méditation de la mort » - Érasme - « Philosophia meditatio mortis continua est », comme la musique. À l'opposé se tient le poète, celui qui s'accorde avec la vie. Est sage celui qui sait se servir de l'un comme du contrepoint de l'autre. La musique serait la meilleure illustration de ce qu'est une incarnation : on n'y sait plus si Dieu s'y incarne dans une substance humaine, où l'homme s'élève jusqu'à l'immortalité divine. « La musique est une incarnation de la beauté » - Karajan - « Musik ist eine Verkörperung von Schönheit », d'autant plus fidèle que la vraie beauté, comme la vraie musique, est mélancolique : « Un voile mélancolique enveloppe la Beauté, mais ce n'est pas un voile, mais le visage même de la Beauté » - B.Croce - « Un velo di mestizia par che avvolga la Bellezza, e non è velo, ma il volto stesso della Bellezza »

Le cogito veut dire que, dans un discours sensé, devant tout verbe il faut placer je pense que… : je pense que je respire, je pense que je vois, je pense que je mens, je pense que je pense. Cartésius n'ajoute rien au Philosophe : « Avoir conscience que nous pensons est avoir conscience, que nous existons ». Comme le penser et l'être de Parménide ou comme peser et devenir ! – mens et mensura.) Cette obsession par un verbe impersonnel, même flanqué d'un sujet transcendantal, leur désapprend l'usage du pronom à la première personne qui seul substitue aux choses et gestes - le regard. (Lulle a raison : « J'existe, donc je suis en être »). Il est facile d'être ce qu'on voit ; il est beaucoup plus subtil de voir ce qu'on est. Le Dieu de Maître Eckhart : « Dieu ne pense pas parce qu'il est, mais il est parce qu'il pense » - « Deus non intelligit quia est, sed est quia intelligit » - est étrangement cartésien.

On aurait dû avoir au moins cinq verbes différents à la place du penser du cogito : penser dans l'organique (communiquer, faussement, avec le réel sans passer par un modèle), penser dans le conceptuel (créer des modèles, en apparence arbitraires), penser dans le linguistique (formuler des requêtes du modèle), penser dans l'interprétatif (analyser la requête dans le contexte d'un modèle), penser dans le pragmatique (tirer des conclusions des résultats de la requête). Le premier et le dernier intermèdes, pris naïvement pour solutions, sont plutôt de véritables mystères de la liberté. Au milieu il n'y a que résolution de problèmes, l'obsession par laquelle se justifient l'inversion robotique : « Je suis, donc je pense » ou ironique : « Je suis donc, je pense ».

Qu'est-ce que penser ? - savoir que l'on doit (Kant), veut (Schopenhauer), peut (Valéry). Et sans le savoir – pas de valoir (Nietzsche) ; donc, au moins dans l'immédiateté, Descartes est plus près du moi que les autres.

Quand je vois à quelle misère émotive aboutissent ceux qui vous dépassent en traçabilité, en volumes ou en profondeurs, je retourne au fragment qui est le seul genre, où l'on ne dépasse qu'en hauteur.

Imaginez Platon, se cramponnant à sa cire et à son stylet et brocardant l'infamie technocratique des inventeurs du papier - c'est pourtant ce que font nos intellectuels aigris face à la joyeuse avancée du gai savoir des ordinateurs (comme Chateaubriand et Vigny maudissant la locomotive à vapeur). L'affreux Gestell de Heidegger n'est pas en salle-machine, il s'incruste dans vos circuits mentaux sans courant de rêve ! Le triomphe du robot, chez les hommes, n'est ni extérieur ni technique, mais intérieur et psychique. Moi, charlatan de mon étoile, dois-je m'effaroucher, puisqu'on se met à explorer les astres ?

Valéry surclassait Einstein dans tous les compartiments du jeu de l'esprit (et où échouait Bergson) ; aujourd'hui, l'analyste-programmeur est plus spirituel que vos Prix Goncourt.

Les sots cherchent à convaincre ; les subtils à séduire. Quand le sot se met à séduire, on entend le grincement de roues dentées. Mais lorsque le subtil se convertit en raisonneur, on dirait un rossignol en train de croasser.

Pour une plume d'écrivain, le seul apport du savoir est le nombre d'images sémantiquement correctes. La belle qualité, elle, surgit avec presque d'autant de probabilité dans une tête scrutant le ciel que dévorant un manuel.

Enlevez à l'écrivain moderne les noms propres, le souci et le jargon du jour - et la triste nudité de sa cervelle n'inspirera que pitié et honte.

Tout savoir factuel et déductif sera bientôt câblé, il sera à portée de tout concierge, avec l'ordinateur incrusté dans sa montre. Le vrai casse-tête sera le contrôle du savoir dynamique : qui aura le droit de déclencher des avalanches événementielles ? Le poète se retrouvera dans l'emploi nouveau de codeur de mots de passe et de dépoussiéreur de touches.

Tout événement a trois valeurs : la symbolique (nos langages), la scientifique (nos représentations), la mystique (nos intelligences et sensibilités). Chacune des trois peut ignorer les deux autres ; seule la philosophie en tente l'équilibre.

Les sots et les philosophes protestent : je souffre et je m'extasie, tandis que le scientifique exclut de sa vision toute sensibilité et ne sait pas ce qu'il fait. Tout savoir enrichit les vocabulaires et les syntaxes, même ceux des braiments, mais le savoir scientifique apprend mieux que les autres à maîtriser la plus belle des intonations, l'intonation ironique. Ah, si, en plus, le savant s'intéressait, comme jadis, à la tonalité mystique, pour produire de la musique de la vie ! « Nous ne pouvons imaginer aujourd'hui, qu'un même homme soit un savant et un mystique »* - S.Weil.

L'inconscient, une frivolité viennoise ; la déconstruction, une blague belge ; le néant, en transit en Suisse, le désespoir, patenté à Elseneur - l'intelligence, que de bêtises se pratiquent en ton nom !

Des jeux pseudo-logiques avec des concepts tirés au hasard des soutenances de thèses, en psychologie ou en physiologie, ce charabia insipide de la professoresque clanique, s'attachant, au gré des modes, au rationaliste le plus absolu, au charlatan de Vienne ou au dingue de Turin, mais sans leur talent, dans cette niche logorrhéique alimentée par Husserl et Heidegger, Sartre et Badiou, où l'on refuse à Plotin, Pascal ou Voltaire le titre de philosophe, que s'arrogent tous ces arides pontifes de faculté Barthes, Foucault, Deleuze, Ricœur, Derrida. Siècle de Dozenten et d'agrégés !

Une règle qui ne se dément que très rarement : chez ceux qui pratiquent le genre «L'être est, le non-être n'est pas», on peut prendre l'inverse de toutes leurs affirmations, sans nuire à la rigueur du reste.

Un philosophe serait celui qui porte un haut regard sur la condition humaine et prouve, que l'homme est irréductible au robot. Mais les professionnels qui accaparèrent ce titre ne s'occupent que de la facette humaine robotisable : la détermination, l'être, l'inconscient. Le diplômé de cardiologie qui se proclame meilleur spécialiste du cœur humain que le poète !

Sola fide fit miroiter aux hommes un bel horizon, et solo dolore - une belle hauteur ; sola ratione ou sola mens permettront d'en reproduire des ersatz virtuels, impies et indolores.

Personne ne peut choisir de couper les ponts avec la réalité, puisque personne n'est autorisé de s'y rendre. On ne communique avec elle qu'à travers un langage sans miroirs ni traduction automatique. La réalité aide à forger un lexique : noms de choses, verbes de liaison, déterminants paraboliques. Mais l'essentiel du message est dans cette belle et féerique liberté de mise en voisinage qui donne ces rythme et harmonie qui perdureraient dans mille substitutions lexicales.

Ce qui irrite nos philosophes, c'est que les informaticiens primitifs les dépouillent de leur vocabulaire, alambiqué et filandreux, pour le rendre robuste et opératoire. Les philosophes professionnels prétendent détenir un savoir de la vie, supérieur au savoir de la nature. Ils auraient dû se consacrer à leur vrai métier, celui des frontières, par exemple entre le savoir et le non-savoir, entre le connaissable et l'inconnaissable. On ne peut opposer au savoir que la poétique.

Je suis pour la dialectique de la chaîne ouverte, du pointillé. La synthèse qui ne froisse pas mon goût des thèses fragmentaires est une synthèse ironique, jouant sur la substitution ludique de langages, tandis que toute synthèse logique est source d'un mortel ennui.

Test d'intelligence : l'exercice de mystique affective prenant subrepticement forme d'une mystique spéculative.

Le même soupir chatouille toutes les lèvres : le technicien le traduit en solutions, le journaliste le représente en problème, le poète l'interprète en mystère.

Le continu de la solution devrait moduler le pointillé du problème et les points de celui-ci - se dessiner en reproduisant l'étoile du mystère.

L'homme se réduit lamentablement à sa seule fonction communicative : il émet de plus en plus de signaux (descriptifs et argumentatifs) et de moins en moins de symptômes (curatifs ou maladifs).

Gradations de l'intelligence : voir le vrai dans une chose visible, dans un mot lisible, dans un mouvement (désir) risible. Chaque fois, on gagne, respectivement, en profondeur, en hauteur, en ironie. Tout cheminement inverse, le plus répandu aujourd'hui, est le glissement vers la bêtise, c'est-à-dire vers l'intelligence des robots.

Intelligence inférieure : une mémoire bien organisée, munie de bons moteurs de navigation et d'inférences. Intelligence supérieure : inventer des modes d'organisation, donner le vertige des houles et des syllogismes, sans agiter des rames ni modi, par le regard soulevé par les apories originelles. Profondeur ou hauteur, Descartes ou Pascal, Sartre ou Valéry, Deleuze ou Cioran.

Une grande leçon de sagesse consiste à comprendre qu'écouter les secondes exige infiniment plus de sagacité que scruter les siècles.

Toute œuvre philosophique consiste à formuler un problème insoluble, lui trouver un sol de concepts fécond et faire pousser là-dessus un arbre alimenté de la sève des métaphores. Mais le non-philosophe y voit un édifice, bâti sur un socle des solutions et approchant du ciel des mystères.

La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant – le cycle de la pensée.

Le concept central, dans notre machine extra-langagière, est l'identité (l'Un, la durée, avec ses débordements phénoménologiques : se manifester, communiquer, ou épistémologiques : savoir, penser, ou ontologiques : être, exister). Aucune langue ne le couvre - on ne peut philosopher que grâce aux lacunes du verbe être. Curieusement, le français, avec même - tandis qu'on a same et self, derselbe et selbst - ne distingue pas l'identité des objets aux références différentes (mêmeté) de l'identité avec l'acteur d'un scénario (ipséité).

Il n'existe ni idées simples ni qualités premières (Locke) ; tout fait peut se muer en pure virtualité, et toute virtualité peut devenir polymorphe. Toute mémoire statique peut se convertir en procédure dynamique.

Les philosophes n'ont plus absolument rien d'intéressant à dire sur l'espace-temps, n'importe quel étudiant en 2ème année de physique a des avis plus pertinents là-dessus. Pourtant, le discours philosophique officiel continue à en polluer le débat (la durée, la simultanéité, l'immédiateté).

L'informaticien et le linguiste ricanent en voyant le philosophe patauger au milieu des logiques et des langages. La défense du merveilleux face à la déferlante mécanique - c'est peut-être le seul domaine, où le philosophe a encore son mot à dire, à cause de la défaillance du poète. Puisque « la conscience d'avoir frôlé le merveilleux arrive trop tard » - Blok - « сознание того, что чудесное было рядом, приходит слишком поздно ».

Nietzsche et Freud : belles métaphores et idées quelconques. Mais les épigones s'accrochent à leurs idées sans savoir produire leurs métaphores - science professorale, tout le contraire du gai savoir.

Le sophiste face à l'ironiste : le premier choisit au hasard une idée et la consolide ou l'embellit (« domestiquer l'opinion par des charmes du langage » - Gorgias) ; le second, en embellissant ou en consolidant le mot, tombe, par hasard, sur une idée, dont il se rit.

Les textes et les faits modernes sont à ce point prédéfinis par la machine, que toute herméneutique en est réduite à l'algorithmique. Tout symbole (étymologiquement, deux morceaux d'une pièce de monnaie, pour que deux inconnus se reconnaissent !) s'accède par un mot de passe calculable.

On ne maîtrise ni ne goûte une pensée d'autrui qu'à condition de pouvoir descendre, à partir d'elle, jusqu'au zéro de l'écriture. Pour une pensée vivante, cette descente est immédiate ; elle est labyrinthique, à travers la mémoire cathédralesque, - pour une pensée savante.

À lire les sentences ex cathedra des philosophes de profession, on ne parvient pas à imaginer des colosses qui les intimideraient. Mais voici qu'ils voient dans le cyberespace virtuel ou dans l'heptagone constructible des concepts à la hauteur de leur ahurissement, - et l'on se rend compte d'être abusé par des ânes.

Bolzano, Husserl, Wittgenstein font grand cas de la proposition : Smith traça un heptagone constructible, en y invoquant le sens ou l'absurdité, tandis que la chose est d'une navrante banalité : la proposition s'évalue à faux, et l'abduction en donne la raison : la référence d'objet heptagone constructible n'aboutit à aucun objet, rendant sans objet le reste de l'interprétation (où, à la place de Smith, on aurait pu mettre un ange ou un triangle rond, et à la place de traçaavala ou admira). Plus intéressant serait de se pencher sur la proposition vraie : Smith ne voyagea jamais avec un heptagone constructible.

Pourquoi le savoir fait de nous des Faust blasés ? Parce que la joie est dans le jaillissement du plaisir, et lorsque celui se met à découler on cherchera en vain d'en boucher la source. L'amateur de belles houles du regard se noie dans les marres de l'écho. « C'est quand il n'est pas possible de savoir ce qu'il faut faire qu'une décision est possible » - Derrida – la décision-rythme s'opposant à la décision-algorithme.

Le seul endroit où la pierre philosophale me paraît être à sa place est une ruine.

Il existe toujours un méta-niveau conceptuel (l'Idée des idées platonicienne), vu duquel toute substance peut être réduite à un attribut. Le descriptif résumant et même se substituant au déductif.

Pour énoncer quelque chose de sensé sur un objet réel, deux choses sont nécessaires : sa place (dans un modèle) et son nom (dans un discours), ce qui inévitablement crée trois contextes irréductibles : la réalité, le modèle et le discours. Le monde n'est la représentation ET la volonté (Maine de Biran, Novalis ou Schopenhauer) que pour ceux qui maîtrisent ET la représentation conceptuelle ET la volonté psycho-linguistique. La science et l'art sont des flagrants déséquilibres de cette triade.

La volonté du premier et du dernier pas doit naître de la foi : « artiste, prête foi aux sources et fins » - Blok - « художник, веруй в начала и концы ». Le dernier est à l'origine du sens ; le premier sert de justification du choix des représentations. La volonté s'oppose à la pensée, qui est au milieu, domaine voué à la future machine.

L'essence a trois interprétations différentes : dans la réalité - matière ou vie ; dans le modèle - points d'attache et connaissances utilisables ; dans le discours - accès aux connaissances et aux objets (Bemächtigung der DingeNietzsche). Mais entre ces trois sujets en nous - le physique, le mathématique et le poétique - il y a un mystérieux accord. La mécanique quantique et la théorie des nombres exhibent une troublante ressemblance de leurs modèles, nés des soucis totalement disjoints.

Avec tout ce qui est beau, l'ex-plication (développement) cède en efficacité à la com-plication (enveloppement).

Une intuition naïve fait naître la pensée - d'un danger. Ce qui explique la manie du minable à évoquer des cataclysmes dictant ses pensées ahuries et dangereuses. La haute pensée est à l'abri des basses contagions, et il est bête de croire, que « penser haut est dangereux » - proverbe latin - « altum sapere periculosum ». La meilleure demeure de la pensée est la solitude, hermétique aux poisons et immunisée contre les morsures.

Prôner l'âme synthétique, pour effleurer les origines ou aboutissements ; se résigner à l'esprit analytique, pour égrener et appesantir les pas entre le premier et le dernier. Les brouillons abusent de synthèse, les stériles - d'analyse.

Une philosophie parfaite est la rencontre d'un esprit mathématique et d'un langage poétique, rencontre qui n'est pensable qu'en Allemagne.

Dans la vie de l'esprit comme en arithmétique : le rationnel a beau être partout dense dans le réel, l'irrationnel est présent, discrètement, sur tout intervalle de la réalité, contrairement au naturel. Le réel, serait-il une mauvaise projection du complexe renonçant à l'imaginaire ?

L'intelligence est de deux sortes : de routine (câblée par l'expérience) ou de crise (câblée par la nature). La modernité consiste à réduire la gestion des crises aux algorithmes, c'est pourquoi l'intelligence naturelle va, dans le monde, en diminuant.

Toute intelligence consiste en actes réflexes, qu'on soit en proie au rêve ou à l'algorithme. Affaire de câblage, où seul ce saboteur de rêve est apte de placer des courts-circuits entre les stimuli magnétisants et les réactions électrisées.

Des jalousies claniques les font hurler à la défaite de la pensée (dont la décomposition fut déjà annoncée par Maine de Biran). Les mornes pensées, de toutes leurs tribus de déclinologues professionnels, triomphent partout de leur seul adversaire vivant - de l'émotion.

Le lieu des plus belles pensées n'est pas dans l'universel (Alain), mais bien dans l'inexistentiel. Qui constate l'existence, dans l'histoire, d'un Dieu universel en donne une bien vilaine image ; mais comment ne pas justifier l'intérêt pour un Heidegger, puisqu'il est tout flamme pour un être inexistant, ce qui nous conduit vers l'universel.

Étonnant parallèle entre les termes d'Aristote : première ou seconde substance, substrats comme substances attribuées, essence et accidents, et les notions, que manipule aujourd'hui tout informaticien : instanciation et parenté, instance et modèle, attribution par défaut et attribution événementielle. Aristote et Kant sont les pères de l'informatique avancée (avant qu'un principe d'incertitude ne bouleverse notre appareil mental). En revanche, ni Platon ni l'Aquinate ni Heidegger ni Sartre ne formulent de concepts ontologiques opératoires, que des intuitions poétiques ou théologiques. Qu'Aristote est si rigoureux avec ergo saute surtout aux yeux, quand on constate, que ni Descartes ne se donne la peine de définir ce qu'est cogito ni Heidegger – ce qu'est sum.

Se fendre de quelques centaines de pages de « Le non de l'être s'aliène le néant et se projette sur l'étant » ou « l'effectuation rétentionnelle de l'impressionnalité perce le flux héraclitéen », dans la lignée de Gorgias ou Parménide, Anselme ou Heidegger, enfanter d'une narration haletante du dernier fait divers impliquant des journalistes - les seuls moyens, aujourd'hui, de prouver qu'on n'a pas peur de la stérilité verbale.

Le sceptique est un handicapé : la vie n'aurait ni fin, ni unité, ni être - comment s'entendre avec un aveugle, un sourd, un muet ? Seul le scepticisme passif peut être un tonique ; le scepticisme actif est une infirmité. « Le scepticisme est la volupté des impasses » - Cioran.

Le ratage le plus irrémissible, celui dans l'art de la docte ignorance (où excellèrent Pétrarque, Nicolas de Cuse, Cervantès, Valéry, Thibon, Cioran) : « une savante ignorance, instruite par l'Esprit de Dieu qui soutient notre faiblesse » - St Augustin - « docta ignorantia, sed docta spiritu Dei qui adiuvat infirmitatem nostram ».

L'intelligence complète : le choix d'une hauteur juste des choses, l'intensité allégorique des liens, la noblesse des pourquoi, la délicatesse des comment, le hasard heureux des et quand.

D'après Heidegger, il y aurait plusieurs façons d'être : en paysage (Vorhandensein), en climat (Dasein ou Mitsein), en outils (Zuhandensein), en phénomène (In-die-Welt-geworfen-sein), en mouton (Miteinandersein), en robot (Am-Werk-Sein), en possibilité (Sein-zum-Tode). Juste de quoi s'occuper dans son jardin, à court de préfixes greffeurs, mais les épigones éberlués en ont créé toute une forêt conceptuelle animée par un nouveau Verbe. Un jeu morphologique élevé au grade d'édifice phénoménologique. Rappelez-vous, la transitivité mal comprise du verbe grec procéder (filioque!) fut à l'origine du schisme Rome-Constantinople ! Une malencontreuse substantivation du pronom négatif – sans Lui fut fait le Rien - provoqua le malheur cathare !

À ne regarder les choses que pour les décrire on finit par ne plus avoir de regard. « L'homme rêve afin de ne pas perdre le regard »**** - Goethe - « Der Mensch träumt nur, damit er nicht aufhöre, zu sehen ». À traquer des vérités mortelles on finit par ne plus voir le rêve immortel. « Le rêve nous sert à supporter la vérité »<