IRONIE

P.H.I.



 


Art

Mot

 

 



L'ironie est la même déviance de la fonction première de l'esprit comme l'oreille qui façonne un poème ou les yeux qui sécrètent une larme.

L'objet le plus attendu du ciel est une bouée de sauvetage, l'espérance. C'est pourquoi on est tenté de vivre le monde comme un naufrage.

Un espoir secret : ma collection de défaites remportant un franc succès auprès d'un collectionneur d'exception(s).

Ce qu'on brigue dans la vie s'associe à la mer : songez au phare, à la bouée ou à la bouteille. Sauver les autres, se sauver ou, enfin, reconnaître sa déconfiture dans un message pathétique à destination inconnue.

Un but possible de l'existence : garder intact l'irréel dans les dévastations volontaires du réel.

L'ironie, c'est un compromis entre la volonté qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste » - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ».

L'ironie, c'est la politesse du sens de l'harmonie : mesurer l'outrance, contenir le débordement, enraciner les envolées, rendre mélancoliques tes fureurs.

La rêverie est une question de voirie. Le rêveur n'entretient que les routes désignées par clair de lune.

L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ».

L'ironie est la maîtrise de la réfraction de ce qui nous éclaire ou réchauffe, l'étendue du spectre allant de la réflexion à l'absorption, de la défection à la réfection. La méfiance devant le regard droit, devant la fidélité des empreintes ; la recréation d'une lumière souriante et infidèle, au milieu d'un sérieux ombrageux.

Ironie médicale : ne pas jouer aux empoisonneurs ni aux guérisseurs, prêcher l'incurable.

Je ne connais qu'un sentiment se passant de mots et ne trouvant aucune extrapolation chez les bêtes, c'est la pudeur. Transposée dans les mots, elle devient ironie.

Se sentir au centre est bête ; ne se voir que sur une circonférence est hypocrite. Ce qui est moins sot et prétentieux, c'est la hauteur ironique évitant de préciser par rapport à quoi on s'élève.

Le premier pas de l'ironie - l'abstrait prenant de haut le concret. Le second - tu comprends, que ton abstrait est le concret d'un autre. L'ironie est une succession ou, mieux, une simultanéité de la moquerie et de la contrition.

L'ironie juste, c'est-à-dire le regard du contemplatif et du faible, fait attacher aux illusions autant d'importance qu'à la réalité. Ne désillusionne que le cynisme qui est l'ironie du fort.

S'imposer des contraintes, c'est se trouver un handicap permettant de mieux scruter la distance à ne pas parcourir.

Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas », car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous, que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur la terre » - « Das höchste auf Erden erreichbare Ziel : der Zynismus ».

La vraie ironie, c'est l'art de vivre en fête le deuil d'une vérité. La fausse réduit en deuil la fête d'un beau mensonge.

Toute position se prête aux couleurs de triomphe, de routine ou de défaite. Le fiasco paraît être la teinte la plus prometteuse pour un homme de cœur terrorisé par la grisaille.

L'ironie serait la recherche d'un point, où rien ne puisse réussir.

Avec la profondeur s'étend le creux, avec la hauteur s'étend le vide. Le creux d'un cœur enseveli, le vide d'une âme dilatée. Que ne comble que l'ironie d'un espoir sans volume, cet « art des profondeurs et des hauteurs » - Deleuze.

L'ironie de la hauteur : glissade toujours possible de brillant vers béant ou baillant (bright vers broad ou bored, сияющий vers зияющий ou зевающий).

Pour goûter aux fruits de nos défaites, il faut qu'une victoire nous en donne le loisir.

Excès de sensibilité : on touche à un seul de tes cheveux, tu y laisses des plumes.

D'autres se hâtent lentement vers la résolution, je fuse vers la réticence. Pour promouvoir une conviction de caporal au grade d'insinuation étoilée.

Le papillotement est un mode d'existence enviable : ne s'intéresser qu'aux fleurs mais ne produire que du fiel.

Aux yeux pessimistes, l'essentiel est dans la régression, aux yeux optimistes - dans la progression, aux yeux d'ironiste - dans la digression.

On fait appel à l'optique à la place de la mystique, et l'on descend au fond du puits pour voir les étoiles. On prend la mystique au lieu de l'optique, et l'on voit Dieu dans un vide translucide.

Une justification pragmatique pour préférer la hauteur à la profondeur : anticiper leurs fins inévitables et reconnaître, qu'une ruine est plus habitable qu'une épave.

Ce sont bien des attributs du néant - mystère, hauteur, résignation - qui remplissent le mieux mon vide exigeant.

Tout moraliste devrait se féliciter des progrès de la mécanique dans les cœurs humains - ils communiquent de plus en plus en formules, dans une espèce de jeu des perles de verre (H.Hessedas Glasperlenspiel). Le malheur, c'est qu'il n'y ait guère que des constantes et point d'inconnues.

Ce que d'autres tiennent pour une constante, l'ironiste le note comme une variable et la soumet à de telles contraintes, que seuls les initiés accèdent à ses valeurs.

Les Anciens reprochent aux hommes de parler plus qu'ils ne pensent et de penser plus qu'ils ne vivent. La pensée et la vie ayant muté, de nos jours, en schémas et en normes, et le silence de l'âme remplissant la parole, il faudrait dire aujourd'hui qu'ils pensent, malheureusement, plus qu'ils ne parlent et qu'ils vivent, hélas, plus qu'ils ne pensent.

Pourquoi l'image d'arbre périclite-t-elle ? Parce que tous les usages du bois - du gourdin au cercueil, de l'amulette à la Croix - s'abandonnent au profit des matériaux plus résistants.

L'ironie de l'arbre : même le plus consommé symbole de la création pâtit de la proximité d'un chien. Il peut se consoler - sa rivale, la montagne, a ses nuages :« L'ironie sentimentale : un chien hurlant à la lune tout en pissant sur une tombe » - K.Kraus - « Sentimentale Ironie ist ein Hund, der den Mond anbellt, dieweil er auf Gräber pißt ». Il arrive même aux bons cerveaux de s'exprimer par vessies interposées : Sartre sur la tombe de Chateaubriand ; où peut-on lire encore ces pathétiques suppliques, gravées sur les tombes antiques : « Sacer est locus ; extra meiite » ? Par temps de déluges ou naufrages, il est plus urgent de lâcher des colombes que de cracher sur des tombes…

Perfides allusions dans le choix de bêtes évangéliques : le coq, le poisson, l'âne. L'annonciateur des aubes (des premiers pas) accompagne le reniement. La multiplication de poissons (enchaînement de pas) ne s'adresse qu'aux sots incrédules. Le triomphe (sens du dernier pas) se présente à dos d'âne. Une seule bête non allégorique, le chameau, est occultée aujourd'hui, car son message remet en cause le moteur de la croissance, la richesse.

L'ironie du sacrifice : ne t'assombris pas trop en portant la main sur ta progéniture - le Dieu espiègle veille à la substitution in extremis de la victime. Le plus souvent, il s'agira d'un bouc ou d'un âne de passage.

L'intelligence est, avant tout, un verre qui grossit (Lichtenberg), l'ironie - un verre qui rapetisse. Mais, une fois les yeux clos, le résultat, pour l'âme, s'inverse.

L'ironie de la porte : franchir son pas avec le même entrain, qu'il faille enfoncer une porte ouverte ou qu'on doive se trouver devant une porte condamnée. Savoir les convertir les unes dans les autres, pour continuer à pratiquer le culte du toit ouvert, qui t'offre ton étoile et non pas ta nouvelle cellule, et le culte des murs condamnés, qui te gardent auprès du banc des accusés et non pas des bureaux des robots.

Les uns, les plus sensibles, commencent par un oui ; les autres, les sceptiques et les aigris, - par un non. Mais les deux cèdent du terrain à la race dominante, celle dont le motif, le jeu et l'aboutissement se réduisent aux transactions, où les oui et les non portent le message des griffes et des cervelles et non pas des yeux ni des oreilles.

L'intelligence nous invite à coller le nez contre les choses, la nature - de reculer devant elles. Seule l'ironie permet de s'en approcher ou de s'en éloigner, sans broncher.

Quand on se dit : impossible d'être naturel, ou plutôt, de faire le naturel, - on a trois issues : le cynisme, l'ascétisme ou l'ironie, ou les trois à la fois, - Rousseau, Tolstoï, Cioran. « Être naturel est une pose très difficile à garder » - Wilde - « To be natural is such a very difficult pose to keep up » - les naturels adoptent des poses difficiles, les empruntés s'identifient avec des positions faciles.

Progrès du savoir : après Astrologie à la portée des duchesses on écrira Comptabilité à la portée des poètes. Le syllogisme poétique éteignant le dernier astre.

La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre qui met à égalité le vainqueur et le vaincu avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique – l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel.

Le réel devint si soporifique qu'on s'en berce ; seule l'illusion nous tient encore en éveil.

La hauteur de l'illusion peut en faire une divinité inaccessible, la profondeur – seulement une idole familière. La vérité, qui selon Nietzsche serait une illusion, peuplerait soit temples soit usines. Mais en matière d'illusions, l'agitation ou la drogue ont le même but que l'art : « L'art au service de l'illusion, voilà tout notre culte » - « Die Kunst als die Pflege des Wahns - unser Kultus ».

L'ironie politique : ne t'imagine pas, que tes fracassantes destitutions auront des effets plus glorieux que les institutions tyranniques ou les constitutions démocratiques. Dans tout effort d'unification, tout n'est que substitution.

Ceux qui m'obstruent le plus la vue de la vie ne sont ni crétins ni menteurs mais d'honnêtes diseurs d'honnêtes et d'encombrantes vérités. C'est à se demander si le réveil des consciences ne viendrait des imbéciles.

Les hommes à conscience éveillée furent jadis, en même temps, parmi les plus actifs et entreprenants. Aujourd'hui, l'humanité se divise nettement en coupables et en capables, presque sans intersection.

L'ironie de la critique littéraire : le bourreau assurant la longévité des œuvres décapitées.

Il faut être archaïsant dans toute idée de l'avenir et visionnaire dans l'approche futuriste du passé.

Dans le corps, où logent pèle-mêle l'âme, le muscle et la cervelle, aucune étanchéité sûre : on inocule une dose d'algèbre destinée au cerveau, on en retrouve des traces jusque dans notre capacité d'aimer.

Et si l'esprit et l'âme n'étaient que nos fantasmes, et si notre intérieur n'était prévu que pour les viscères et muscles ? Et si la caresse de notre peau était la dernière profondeur qui nous soit accessible ? Même des robots doutent : « Rien de moins sûr que nous ayons un intérieur » - Lacan.

Plus tu rougis de honte, plus ta plume verdoie (pour désavouer Cicéron : « le papier ne rougit guère » - « charta non erubescit »). Plus tu as de bleus au cœur, moins de blancs restent sur ta page. Plus tu te grises de toi-même, moins tu es touché par la grisaille des autres.

Permettre à tout enthousiasme d'aboutir logiquement à une pâmoison et continuer à le pratiquer, écrasé et compromis.

Pertes successives de vérités bien assises, accumulation frénétique d'illusions quintessenciées - à contre-courant des mufles et des robots.

On n'est jamais autant naturel ou libre que sous d'implacables contraintes qu'on s'impose. « La force naît de la contrainte et meurt de la liberté » - de Vinci. La force inemployée, appelée ironie, serait-elle la liberté intérieure ? « C'est à l'ironie que commence la liberté » - Hugo. « Le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté » - Barrès.

L'art du pathétique : pensées nouveau-nées nourries par un agonisant.

Peu d'intérêt pour le procès ou le jugement. Propension à commencer par une condamnation ou un acquittement. Sans aucune envie d'enchaîner par une exécution ou un oubli d'entraves.

On peut pardonner à l'infini sa stérilité, lui, au moins, ne mène nulle part. On reconnaît la médiocrité par la longueur et la droiture des chemins, proposés dès la première rencontre.

À l'ironie amère des orgueilleux, je préfère l'ironie des humbles, l'ironie du sel, celle d'une larme, d'une perlée au front angoissé ou d'une goutte en mer déchaînée.

On fouille les plus sublimes de ses états d'âme - et ceux des plus illustres des hommes - et l'on se dit, que la dernière des canailles aurait pu les épouser moyennant une infime transformation. Il ne reste à chanter que l'âme elle-même, incapable de donner de la voix distincte.

Encore du calcul au service de l'ironiste : pour avoir plus de chances de donner un maximum de soi - commencer par reconnaître son vide. Ou, mieux car plus dynamique : voir en l'ironie un « va-et-vient permanent entre la création et la destruction de soi »** - F.Schlegel - « ein stetes Wechselspiel der Selbstschöpfung und Selbstvernichtung ».

L'automobile au service de l'ironiste. Les niveaux à régler, avant tout démarrage en écriture - l'essence du regard, le liquide de refroidissement pour l'allumage intempestif du cœur, le liquide de frein pour les glandes lacrymales.

Ironie de l'incrédulité : ne pas croire aux miracles pour en être mieux surpris et bouleversé. Car celui qui y croit, les vit imperturbé.

Plus précise est la mesure de la grandeur de l'homme, plus mesquin il est. La grandeur est dans la faculté de supporter son incertitude.

Il faut puiser dans l'abondance avec les yeux. Dans le vide il faut puiser à pleines mains.

Dire que tout se vaut ne t'apprend rien sur ce qui est sans prix. L'ironie permet de prendre l'élan, mais le décollage exige un sol moins sarcastique.

La propension à t'étonner ne vaut rien si, dans toi-même, il n'y a rien d'étonnant. Imite St Paul : « Je suis devenu énigme à moi-même ».

Chaque fois que tu rognes les ailes à ta verve, attirée par la largeur, tu promets de la hauteur à ta Minerve.

L'ironie du désordre et de l'ordre : plus tu respectes l'un plus tu succombes à l'autre.

Tu vois ton écriture comme abri d'un rêve agonisant ; tu aboutis à l'architecture des ruines comme seul cadre pas trop étouffant ; et, en fin de parcours, tu apprends, que même les ruines pourront être dévisagées comme une marchandise. Comme le devinrent la montagne et l'arbre, après la tour d'ivoire.

J'entamai ce livre dans la joie d'un chaos prometteur et évanescent ; je l'achève dans la gêne d'un système bâti malgré moi, système redoutable et définitif. Je n'eus aucune velléité d'ordre ; ma volonté de puissance put se passer de volonté de système. J'eus beau ne pas suivre un chemin – un chemin me suivit.

La meilleure chance de préserver le statut de parole vivante est d'en ériger une statue, de la pétrifier dans une belle formule. Ce qui est statufié s'interprète en vers, source de toute vie.

Si tu es prêt à décocher ta flèche d'Apollon, tu te retrouveras dans la pose de G.Tell, la pomme croquée par des autres, ton héritier mutilé et toi, sans la seconde flèche pour t'en venger.

Je répertorie mes fétiches : la place de la lumière, le rôle de la pesanteur, la part du geste - et je suis horrifié par peu d'originalité de ce bouquet, puisqu'il correspond aux trois constantes physiques : la vitesse, la gravitation, le quantum d'action. Et avec mon regard sur la vérité je ne fais que suivre la chute de l'âge héroïque : la complémentarité se substituant à la causalité…

Jamais je ne me sens plus près d'une harmonie vitale que lorsque je vis en désaccord avec la vie.

Le savoir, la sagesse, la poésie - la pomme, le serpent, l'arbre. Ah, pourquoi Ève, au lieu de mordre dans la pomme, n'a apprivoisé le serpent ni n'est tombée amoureuse de l'arbre !

L'image d'étable est si ternie, que je ne vois que sous un angle fourrager même un brin d'herbe qui y illuminerait l'espoir (Verlaine).

Ceux qui vaticinent sur le monde allant à sa perte sont généralement ceux qui ne connurent jamais la trouvaille d'avec eux-mêmes.

Trouver une excellente raison de désespérer de l'avenir (des fins de l'homme) devint tâche plus facile et, surtout, plus mécanique que de s'accrocher à une chimère prometteuse - une raison bancale mais suffisante pour cultiver l'espérance des sources. « Ton but, c'est la source » - K.Kraus - « Ursprung ist das Ziel ».

Jadis, pour nous détourner d'un choix sans issue on brandissait, sous nos yeux, le spectre d'une impasse. Aujourd'hui, c'est dans des impasses que se trouve la seule échappatoire à l'étable, étable, où mènent toutes les grandes routes. Nulle part, en revanche, est une bonne destination : « De nouvelles routes bien tracées, pour aller toujours plus loin nulle part » - Ajar.

Ascèse joyeuse des pieds, extase mélancolique du rêve - deux battants, sans marches, d'une échelle menant à la hauteur.

Est esthète du pointillé celui qui n'admet pas d'étapes entre ascèse et extase.

D'autres cherchent la paix – en cultivant la révolte et l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire pacifique, au milieu de mes ruines résignées. La paix en est la forme, pour mieux préserver un fond lancinant. Les profondeurs sont vouées à la mesure imperturbée des ondes, et la hauteur - à l'écoute incertaine de la musique. Böhme a tort : « Qui ne désire que son repos, ne connaît pas ses propres profondeurs » - « Wer sich nur um seine Stille kümmert, kennt seine eigene Tiefe nicht » - il ne connaîtra surtout pas la hauteur divine.

Et si l'homme fut prévu pour être une espèce d'hyène, et seule la civilisation fît, que nous nous évertuions à défier le serpent, la colombe ou le mouton ? Lorsque j'y pense, je pardonne tout au robot.

Un nouveau courant de robots, philosophes professionnels ex-européens, qu'on pourrait qualifier de juste bons pour une université américaine.

Verser des flots de larmes pour ne garder que ce qui surnage dans le naufrage.

En littérature se vouant aux rêves, comme en informatique manipulant les connaissances, il y a deux clans : ceux qui les interprètent et ceux qui les représentent. D'habiles charlatans et d'inspirés visionnaires. De bons vicaires pratiquant de piètres herméneutiques, de bons herménautes n'accédant à aucun vicariat. Des homélies ou des hommes élus.

Le littérateur confond les perceptions d'avec les images, le philosophe – les images d'avec les représentations (« La rationalité consiste à pouvoir passer de la Représentation au Concept » - Levinas), seul l'informaticien représente le monde des perceptions et des images - en concepts.

Le rationaliste : la critique corrigeant l'erreur aboutit à la vérité ; l'ironiste : le mot métaphorique caressant une vérité indicible se rit de tout(e) critique.

C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé » - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif.

La noblesse et la vitalité d'un mot se prouvent souvent par le refus de se reproduire.

La légèreté est un outil vulgaire et sot, pour narrer des balivernes, mais peut être irremplaçable pour rabattre le caquet aux choses graves.

Pour ceux qui pratiquent plus souvent la danse que la marche et le chant que la parole, - la collision ou la dissonance sont des écorchures. Ce que ne comprennent ni marcheurs ni narrateurs. Le poète est celui qui sache changer en danse une claudication.

Une douleur évaluée par un barbare américain ou une soif hurlée par un repu européen, penses-y, pour qu'un regard plus pur que le tien ne voie dans tes noirceurs qu'une grisaille passablement lisible.

Exercice de dialectique hégélienne : voir le mode d'échange entre hommes triomphant, la transaction, comme une synthèse réussie des deux modes déchus, le sacrifice et la fidélité. Le marketing comme leur prolongement justifié. Le frayage des biens, des mots et des femmes (Lévi-Strauss) s'effectuant selon la même loi.

Ce qui tue le rêve est son instanciation, sa spécialisation, sa prise en compte - il faut donc le maintenir en état de pure virtualité, d'abstraction irresponsable, non soumise à aucun démon vicissitudinal.

Pour tempérer ton penchant pour des termes pathétiques, imagine la blessure d'un ver, l'affliction d'un moineau, la solitude d'une pie, la souffrance d'une araignée, le suicide d'une libellule. Te crois-tu plus digne d'être auréolé de ces productions cérébrales ?

Sans l'ironie, les seules issues sont le fétichisme d'esprit, après le premier triomphe, ou le masochisme d'âme, après le premier échec.

Auprès des navigateurs tu vaux par ce qui te manque : avirons, monnaies d'échange, havres bien abrités. Autant garder le rivage, en compagnie des meilleurs pilotes, et te laisser guider par ton étoile immobile.

Sois petit à leurs yeux, par la discrétion de ton ombre ou par l'éloignement. La force, aussi, est un mauvais compagnon sur la route du beau. La force n'est utile que pour le secondaire, les racines par exemple. Le déracinement, c'est la trompeuse et prometteuse faiblesse des nœuds variables, où de bons greffeurs reconstitueront des arbres unifiés.

N'écoute qu'ironiquement les conseils de la puissance ou de la sagesse, de Junon ou de Minerve ; n'oublie jamais, que c'est la beauté de la silencieuse Vénus qui l'emporte à tout concours divin.

Diatribes, jérémiades, philippiques - c'est toujours l'échelle et la langue du conformiste. Ne cherche pas à te débarrasser de l'accent de métèque, escamote les compléments de lieu, d'objet, de manière. Toute phrase coordonnée y est subordonnée aux sujets à noms trop communs.

Comment un métèque peut-il s'acclimater à Monaco, lui, qui est à domiciles multiples, ou sans domicile, – métaïkos – au milieu de ceux qui n'en ont qu'un - monoïkos.

Tu dois l'essentiel de toi-même à ce qui est contre toi, ce qui te freine ou t'arrête : l'étoile qui t'aveugle, le vent qui t'étouffe, l'arbre qui t'écrase. Ce qui est avec toi décore ton âtre mais rapetisse ton être. Aie le courage d'appeler tes Furies – Euménides – les Bienveillantes.

Refuse la pensée habillée d'une façon trop criarde, pensée accueillie en tant qu'uniforme. Présente-toi aux mots haillonneux, en rougissant et en cafouillant ; aie le courage, même au milieu du triomphe du mot-roi de dire que, pour un bon regard, il est toujours nu.

Les pires atteintes viennent des tentations nées en toi-même. La cuirasse de l'âme devrait être tournée vers l'intérieur.

L'ironie est le meilleur moyen de garder malléables les matériaux de l'âme. La haute prudence - transformer ce qui est le plus précieux - en vases protéiformes d'argile crue.

L'ironie et l'action : l'ironie des symptômes, l'ironie du diagnostic, l'ironie des palliatifs. Se moquer du hasard, de l'intelligence, de la force. Prendre au sérieux la musique qui est leur anti-matière, en-deçà de l'âme.

L'objection principale contre l'abstraction totale, dans le métier du mot (Mallarmé) : l'ironie n'a plus de sens, si l'on ne fait qu'évoquer des objets au lieu d'y toucher. Et sans l'ironie, point de littérature.

Ni la joie ni le deuil ne font entendre une voix, ils n'en esquissent que la tonalité. L'ironie en est peut-être le seul instrument fidèle, et encore. L'ironie est l'aptitude d'interpréter simultanément le plancher (les aigües) et le plafond (les graves) du message. Quand cette gamme est assez large, le courant passe, l'ouïe est aimantée ou électrisée.

Écrire sachant que tu n'as aucun secret à livrer ; vivre sachant que ta passion ne sera portée par aucun génie ; agir sachant que ton désordre ne cache aucun ordre. Ironie.

Aller tout droit, tourner en rond, prendre le contre-pied des autres sont des synonymes. Quand on l'a compris, on se débarrasse d'une grosse part de sa suffisance remuante. N'arpente plus les routes des niais ni ne charpente ton doute casanier - reste vagabond immobile parcourant du seul regard tes vastes ruines.

Oui, on peut mettre de l'âme jusque dans la phonétique, si la raison commande de beaux accords entre râles, soupirs ou borborygmes.

Pouvoir dire, après toute explication du monde - c'est plus compliqué que ça ou bien, c'est plus simple - l'ironie de l'intelligence.

Même l'ironie triche : au lieu de te rendre atrabilaire face à toi-même elle te fait projeter ton fiel sur les autres. À la centième crise de défouloir tu t'en aperçois, mais l'orgueil d'auteur ne te permet pas de détourner les flèches décochées. Et, hypocrite, tu balbutieras : « Qu'Apollon guide dans les airs ma flèche rapide » - Eschyle.

On ne peut se détourner de la vie, tout en la respectant, qu'en devenant théâtral (où l'on « se pavane ou se tracasse » - Shakespeare - « struts or frets »). Peut-on imaginer une tragédie au naturel ? Être théâtral, c'est avoir la sensation de la scène, le trac du spectateur, la foi dans une vie née du mot, l'aide du souffleur, l'appel des coulisses.

La sensibilité est inépuisable, c'est en insensibilité qu'il faut être économe. Progresser vers l'irrésolution et l'irréalisation des désirs, garder la ferveur de l'indifférence. Ne rester de marbre que devant ce qui est fort, se laisser porter par l'ardente patience. Ruiner le réalisme et engraisser l'utopie.

La sensibilité est affaire du choix de systèmes de coordonnées. Prenez le cœur : ou bien on le situe vers la cinquième côte, ou bien on investit en cliniques cardiologues, ou bien on le sonde à coup de larmes.

La suppression de Facultés de Lettres semble être le seul moyen de libérer la France de la tyrannie des critiques et sociologues d'art. Ou bien en laisser autant qu'il y a de chaires de topologie, le reste étant naturellement inséré dans des écoles d'ingénieurs ou de commerce (ergonomie de l'engineering).

J'aime manipuler ce qui peut me trahir à chaque instant. C'est pourquoi j'aime le français, mon ami idiolecte.

Le cafard et l'envie sont des maladies qu'on guérit par l'ironie qu'on applique à ses malheurs ou aux heurs des autres.

On a plus souvent besoin d'ironie comme arme contre ses propres emballements, plutôt que comme carapace pour rester impassibles aux coups des autres.

Pour qu'un envol soit crédible il faut avoir des ailes légères ; pour qu'un abattement s'installe il faut un fond solide.

La possibilité d'être ailleurs, la paralysie du sens de l'enracinement - l'ironie spatiale. « Une vie rêvée nous attend ailleurs comme le salaire de la malchance ici-bas » - Enthoven.

L'ironie, c'est l'art de prendre au sérieux une boutade. L'art de porter un masque plutôt que de démasquer.

La maturité politique : se trouver, un jour, du côté du censeur ou de la matraque. La maturité lyrique : savoir boucher le cerveau et faire travailler l'oreille. La maturité spirituelle : fêter, un jour, une défaite.

L'apologie de l'ignorance et de l'impuissance : la jeunesse, ignorant les prémisses de la vie, parvient aux conclusions justes et exaltantes ; la vieillesse, inapte désormais à déclencher les conclusions, en maîtrise, parfaitement et amèrement, les profondes prémisses.

Tu as beau vouloir être gueulard et débordant. Il y aura toujours quelqu'un qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : t'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que toi-même.

La maîtrise de l'ironie, c'est une collection de ressorts permettant de rebondir d'une paralysie du chagrin ou d'amortir une volte-face de la joie. La gravité cassante est affaire d'amortisseurs.

S'il faut bâtir sa vie, autant que ce soit en murs des capitulations, plutôt qu'en fondations des réussites ou en charpentes des mérites. Au-delà des murs, toute architecture se voue aux étables ou casernes.

Avant de te faire l'apôtre de quoi que ce soit, pense à l'inquisiteur qui prendra ta suite. Ne vise aucune foi réglementaire, pour que la tienne propre ne soit jamais traitée d'hérésie.

L'optimisme ou le pessimisme ne sont que des saisons chez une même personne qui est un climat. « L'espoir debout, le désespoir peut se coucher » - Gadamer - « Wenn die Hoffnung aufwacht, legt sich die Verzweiflung schlafen ». « L'optimisme est propre aux âmes d'une seule dimension »** - Lorca - « El optimismo es propio de las almas que tienen una sola dimensión ». L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. Quand on confond le climat d'avec la saison, on dit : « Une vie sans amour, c'est une année sans été » - proverbe suédois. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s'imposer un climat de l'âme » - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l'optimisme lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »).

La démonétisation du marché des idées est le meilleur moyen pour se rendre compte, que dans le troc des solutions notre époque n'a pas plus de marchandises que n'importe quelle autre. Être payé en monnaie de son espèce est un piège à crédules.

Les rêves d'enfant sont des visées de prédateurs en puissance, même s'ils sont couvés par des serins. Notre nostalgie de l'enfance est le regret de ne pas avoir su nous muer en colombe ou en rossignol et le vague soupçon d'être devenu vautour ou corbeau.

L'éviction de charlatans et d'intolérants - explication première de l'intronisation du robot.

Hostilité pour les fausses proximités : mot-à-mot, face-à-face, pas-à-pas. Prédilection pour leurs contraires : la réinterprétation, l'effacement, le premier pas. Mais on finit par retomber dans le corps-à-corps cynique, le nez-à-nez éthylique, le côte-à-côte idyllique, le bouche-à-bouche utopique, le dos-à-dos ironique.

La justice sociale en temps de crise : même les imbéciles doivent travailler dur pour réussir.

L'ironie du regard : la liberté du choix de la hauteur à laquelle l'œil veut bien s'accommoder.

L'ironie du flemmard : l'action cédant en attraits à son cadre, qui se mettrait à chercher un tableau convenable.

L'ironie de la sensibilité : reconstituer les secousses en déchiffrant le sismographe. Oublier les mesures et s'imaginer balance.

Comble de la vigilance ironique : s'effrayer du robot qu'on reconstitue dans tout mouvement sublime, se boucher les oreilles dans la solitude.

L'éloge de la superficialité : on ennoblit la chose par un attouchement, non par une maîtrise ni par un épuisement.

L'avis pathétique à savoir résister à la démolition en règle par l'ironie est celui dont la négation aurait les mêmes assises. Fait rarissime dans l'architecture foncièrement manichéenne du savoir.

Tout mot théâtral - et c'est le seul à survivre aux représentations de la vie - doit faire sentir, que lui aussi quittera la scène.

Ils aiment l'échelle de Jacob : le pas-à-pas et l'écoute. Je préfère le lit de Job : l'immobilité honteuse et hautaine et le regard. Moins les jérémiades.

Malhonnête, pour nos contemporains, est le contraire d'honnête. Pour un intellectuel, ce contraire est poète.

L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints.

L'ironie urbaine : entretenir les socles aux greniers, ne voir que de la toile d'araignée autour des idoles érigées en places publiques, aimer des dorures à l'encre sympathique.

Des rapports curieux entre l'anatomie et l'aristocratie : dans une génuflexion on place le chevalier, l'amoureux, le moine. Mais regardez le parcours du mufle : le coude dont il joue, le poing qu'il lève, ses doigts écartés brandis.

L'ironie apocalyptique : le paradis soumis aux cadences infernales, l'enfer suggérant des visions paradisiaques.

Dans la plus parfaite accommodation, l'ironie du regard décèlera, à sa guise, de la myopie ou de la presbytie. La bonne vue est question de bons foyers.

L'ironie : descendre une abstraction, d'apparence immuable, au niveau d'une chose qui peut être ou haute ou basse. Ainsi on finit par ne plus vouer de culte qu'à la hauteur même.

Oui, il faut savoir ce qu'on a à dire, mais dans le meilleur des cas on le sait mieux après qu'avant. Et Platon, avec ses idées préexistantes, est trop statique : « Le sage a quelque chose à dire, le sot a à dire quelque chose », là où le dynamisme cioranien : « On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire, mais parce qu'on a envie de dire quelque chose » fait des merveilles. Le désir donne au talent – de la hauteur ; la vue ne fait qu'en élargir l'étendue.

Parmi les résultats finals de la vie, se sentir encoureur, plutôt que coureur ou procureur.

Déboulonner est plus facile que statufier ; inaugurer des ruines majestueuses serait le compromis.

Tout ce qui est sérieux peut être projeté sur le paradigme du théâtre. La projection réussit, si l'on n'a pas envie de courir dans les coulisses ni de chercher à vilipender un public trop distrait. Manipulation du rideau, décor en harmonie avec le son ou le verbe, éclairage de la scène, - autant de métiers de spectacle qui échappent aux récitations peu déclamatoires du réel.

La noirceur de nos mauvais jours est une ressource et un matériau précieux qu'il ne faut pas gâcher ni dissiper par un tourbillon d'amis ou de livres. L'appel d'air est d'autant plus entraînant, que la chape de plomb autour de toi est irrespirable.

L'ironie de l'art : les Orphée modernes, au lieu d'apprivoiser des fauves avec leur musique, deviennent fauves eux-mêmes.

Le même besoin, traduit en langues aristocratique ou démocratique : rêve ou amusement. L'élégance et la lecture ou bien le sport et l'ordinateur. Image en puissance ou image préfabriquée.

Nous suivons tous la voie de la raison. Les uns le font avec leurs pieds, sabots, écailles ; d'autres - avec leurs doigts, baguettes, longue-vue ; enfin, les meilleurs, - avec leur regard, absent et présent, plein tantôt d'admiration tantôt de dérision. Ne pas l'ériger en voie de salut, si ne l'éclaire pas ton étoile.

Tous les hommes sont faibles, mais certains ont la faiblesse de se croire forts, et dont quelques rares infortunés s'abîment jusqu'à un véritable succès de leur entreprise. Sans aucune chance de remonter à nos défaites sommitales communes. Oui, « la lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme » (Camus), remplir d'instincts de charognard réussi.

L'ironie astronomique : pour mieux chanter son astre, en provoquer l'éclipse.

L'ironie intellectuelle : réduire la pensée prétendument profonde en image toute superficielle. On réussit quand de l'image naît la sensation d'une nouvelle profondeur. On finit par comprendre, que toute pensée est superficielle.

L'ironie serait la bravoure des faibles (« l'arme dérisoire du vaincu » - Cavanna) et la lâcheté des forts. La bravoure des forts te fait ironiser sur les autres, la lâcheté des faibles - sur toi-même.

Et si la vitupération contre tes ennemis n'était due qu'à la jalousie : contre le journaliste car il a plus de lecteurs, contre le marchand car il a plus d'argent, contre le psychanalyste car il a plus de mystères ? éreinter un moine, un troubadour, un vagabond - voilà ce qui est plus honnête !

Comme tout ce qui est chimérique, il faut te présenter en trois modes : par-devant, par-derrière et au milieu (l'Un, l'Être et la Volonté des Anciens). Mais contrairement à la vraie Chimère, il faut être serpent par-devant, chèvre par-derrière et lion au milieu. Sage et sifflant, en approche ; défait et bêlant, une fois éloigné ; emballé et rugissant, dans l'immobilité effrénée de soi-même.

Dans l'extase noétique ou la réflexion poétique, il faut être apprenti sourcier, pour conjurer la merveille du premier pas, et apprenti sorcier pour disparaître sans déclencher le pas dernier.

Mon allergie à toute culture de l'avenir : je sens bien l'arôme des fleurs telles que « L'aigle est au futur » (Char) ou le langage « au nord du futur » - « nördlich der Zukunft » (Celan), mais c'est le cerveau, toujours « à l'est de l'oubli » - Semprún, qui en attrape le rhume.

Celui qui dit, que Spinoza est le plus grand des philosophes, a la même image à mes yeux que celui qui tient Nostradamus pour le plus grand prophète et Freud pour le meilleur connaisseur de l'âme humaine - un charlatanisme génialement réussi à travers un langage violemment neuf. Serait-ce un trait commun des meilleurs des métèques, des Juifs ?

L'attribution de fins et de mesures est facilitée par l'inattouchement par l'infini. Mais la perspective de l'infini rend toute balance hors usage. Être fabricant de balances, en fin de compte, est le métier de la mémoire et du temps arrêté. Mais des balances pour peser les valeurs et non pas pour mesurer les poids.

Deux sentiers opposés attirent et mènent aux sommets de la vie : la poésie et l'ironie. Une fois au-delà des nuages, surchargé de vertiges, on est prêt à redescendre dans l'abîme. Déboussolé, on dévale par l'autre versant : dans l'ironie qui désaimante, dans la poésie qui électrise. On se vide.

Plus d'ironie condense la poésie, mais plus de poésie peut faire évaporer toute ironie.

Quand les chemins de la vie seront aplanis, le moindre grain de sable sera vécu comme un écueil. En attendant, fais provision de pierres de Sisyphe. Apprécie ton désensorcellement des panneaux de circulation, ton ironie impraticable, tes gestes en cul-de-sac, ton existence arrêtée sur une piètre route sous couvert de panne de ton essence.

La nuit on rêve, mais c'est à l'aube qu'on interprète les songes. Mais ce n'est que la nuit que le ciel écoute ceux qui ont besoin de lui. Le regard, c'est ce qui sait étoiler le ciel au gré de l'heure astrale.

Ne regarde pas la vie à ras d'yeux, en face, en regard. Le danger n'est pas dans son horreur, mais dans son ennui. La familiarité n'est exaltante qu'avec l'abject.

Il est honteux de n'être que ce que tu es, comme il est douteux, que tu puisses être ce que tu deviens. Dans les deux cas, tu restes dans les et quand qui sont, hélas, les seuls à savoir ancrer ou héberger les rêves. Et tu n'ajoutes rien en multipliant tes séjours dans les pourquoi et comment, dont le confort berce ta mauvaise conscience de sans-abri et prive d'insomnie ton doute crépusculaire.

Que tu t'y fies ou que tu t'en méfies, tu te sépareras de la foi réglementée. Vis de la relecture des prémisses des règles, non de l'application de leurs conclusions. La grammaire de la création engendrant la création s'appelle Verbe, toujours à l'infini(tif). Dès qu'on passe à l'impératif, commence la servitude.

L'ironie est la pudeur des délicats. Elle dévie la verve de toute cible indigne, elle retire le jugement tranchant du monde du paisible savoir et le plonge dans l'univers du frisson caché.

Le mérite principal de l'ironie est de ne pas permettre, que la vie intérieure se réduise à la sottise extérieure, car dehors tout est relativement grave, l'absolue légèreté ne pouvant trouver refuge qu'en toi-même.

Par l'ironie, tu appris à ricaner de tes débandades au lieu d'en rougir ou de t'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans le triptyque de J.Renard : « La genèse d'un esprit : 1. la stupéfaction, 2. l'ironie, 3. l'enthousiasme »**.

La lumière ne caresse pas celui qui est riche en ombres, elle l'humilie. Les vraies ténèbres ne le paralysent pas, elles le relèvent. Les ténèbres enivrent d'un air de défaite, d'une véracité du vaincu. La lumière produit un état de sobre et faux triomphe. L'hallucinogène se moque du lucifère.

Être à égale distance de tout, sans bonne hauteur, peut être encore plus médiocre que de pencher d'un seul côté. Dans la contemplation de la lutte : accepter ou rejeter, bâtir ou contempler, expliquer ou s'éberluer, - seule une bonne hauteur te permettra de reconnaître le plus défaillant, pour le rejoindre à temps ! « Le triomphe de l'art est d'être capable de faire de la cause la plus faible la cause la plus forte » - Protagoras. Dans un haut combat, c'est à dire dans celui, où ne figurent ni la vérité ni la mécanique, la sophistique est infiniment plus digne et noble que la dogmatique.

Le rebelle se place du même côté que les hommes ; le faux ironiste leur tend le miroir et y voit le bas à la place du haut, le recevoir à la place du donner, la défaite à la place du triomphe. Mais le vrai ironiste est saltimbanque sur des passerelles escamotées, telle corde raide, entre ces extrémités, où s'arrête tout vertige.

L'ironie du dramaturge : être euphémique dans le genre tragique, être emphatique dans le genre comique. Ceux qui se prennent au sérieux font, banalement, l'inverse.

Toutes les révoltes, sous toutes les formes et contre toutes les monstruosités, furent tentées sans avoir apporté le moindre titre de gloire aux rebelles confus et déchus. Je n'imagine plus de panache qu'au-dessus de la plus résolue des résignations. La rébellion contre le prurit de la vocifération et de la doléance.

C'est dans les métiers du cirque que je reconnais le mieux le tempérament des hommes. Les numéros que j'exécuterais : l'équilibriste (sur la corde raide du goût), le dompteur (de mon propre rapace), le clown (raillant mes succès amers).

Pour les uns, les conditions a priori de la sensibilité sont l'espace et le temps ; pour les autres - les structures et la logique ; pour les derniers en date, et les plus nombreux, - le moule et les voies bien tracées. Les pédants, les peintres, les pantins.

Le paradoxe ne mérite pas qu'on lui voue un culte. Il est juste une hérésie gymnique (une mise à nu par un gymno-sophisme) servant à remettre d'aplomb une foi essoufflée.

Comment s'appelle Diogène fuyant la cité, n'ayant plus de tonneau à agiter pour s'aligner sur la foule, Diogène avec une pierre, que devint sa lanterne ? - Sisyphe ! Et Socrate réconcilié avec l'arbre : « Qu'ai-je à faire avec l'arbre ? je n'ai à faire qu'aux hommes de la cité » - et s'incarnant dans le Christ.

Le regard, au lieu d'être un casse-tête de l'écriture ou un attrape-cœur de la lecture devrait peut-être se présenter en trompe-l'œil de la vie (Rilke).

Fanatisme du refus de tout credo.

De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition.

L'arbre serait un méta-élément (Bachelard), la véritable quintessence, dont descendrait l'homme se séparant du singe : en étendue de la terre, en profondeur de l'eau, en hauteur du feu et de l'air.

Même l'adorateur d'un seul de ces éléments - air, terre, eau, feu - dispose de tant de modes de défaillance : étouffer ou exhaler la pestilence, se déraciner ou s'enterrer, se noyer ou mourir de soif, se consumer ou éteindre sa flamme.

Encore sur les quatre éléments du Temps. Seul l'élément liquide parle amour et naissance avec Aphrodite ; les autres ne présentent que des drames : le feu avec Prométhée, la terre avec Antée, l'air avec Icare.

Tous, aujourd'hui, sont disciples d'Antée, toute leur force étant d'origine bien terrienne (« la force du sol et du sang en tant que puissance » - Heidegger - « erd- und bluthaften Kräfte als Macht ») ; une raison de plus pour te déraciner du sous-sol, gardien des nourritures terrestres, et t'installer dans des ruines aériennes, gardant le souvenir d'architectures célestes.

Une taupe inondée de sa propre lumière, dans son noir souterrain, cherche un contact avec une haute lumière du ciel mais ne laisse au regard du promeneur-lecteur que des mottes de terre, au ras du sol, avant de rejoindre, inondée de honte, ses repaires.

Le souci des hommes de paraître originaux et rebelles est si commun qu'ils en devinrent parfaitement interchangeables et inoffensifs. « L'homme s'épanouit : toujours plus intelligent, douillet, médiocre, indifférent » - Nietzsche - « Es geht ins Klügere, Behaglichere, Mittelmäßigere, Gleichgültigere – der Mensch wird immer „besser“ ». Il sait où loge son soi et ignore la demeure de son âme. Je me sens de plus en plus seul à penser comme tout le monde et à sentir comme un ahuri !

De l'incapacité d'avancer naît souvent le chant gratuit des horizons ; de l'incapacité de trouver du charme dans la simplicité - le lourd plongeon dans des profondeurs ; de l'incapacité de se tenir debout - l'appel suicidaire de la hauteur.

L'ironie, c'est la pratique du contenant volontairement troué. On se moque du contenu solide, tandis que le liquide - le bienvenu - est trop prompt à se pétrifier ou à se putréfier. Autant l'évacuer à travers les mailles complices du style.

Entre faire face et se cacher la face, le courage, le plus souvent, consiste à faire le second choix, à préférer les yeux baissés au front plissé (« fronti nulla fides » - Juvénal). Nos revers nous reproduisent plus fidèlement, les façades ou frontispices cachant nos ruines.

L'argent joue le même rôle prophylactique que l'ironie : égaliser les choses paraissant incommensurables. Toutefois le nivellement par l'ironie se fait par le haut, par la hauteur, tandis que l'argent procède par le bas, par la bassesse.

J'observe, chez moi, celui qui produit et celui qui choisit (her-stellen contre vor-stellen), et je penche, sans hésiter, vers le second. Ce qui ouvre la porte au plagiaire et au charlatan, mais interdit d'entrée l'oracle et le turlupin. Produire, c'est remplir les lignes de signes ; choisir, c'est barrer les lignes indignes et éclairer les lignes malignes.

Travail de plume : porter le léger enthousiasme du premier jour de la vie, tout en en transportant la lourde dépouille du jour dernier.

Les vocations sportives ratées : lanceur d'éponges, arracheur de l'impondérable, lutteur avec des ombres - tout cela à cause du tir à l'arc, dont j'aime les cordes mais ne veux pas de flèches.

Les meilleurs journaux intimes s'écrivent la nuit ; les rêves les plus profonds s'écrivent par des plumes éveillées.

Le rôle de l'âne auprès des autels païens, dans le rêve de Zarathoustra, aux portes de Jérusalem à Pâques - même la gravité mystique puise dans la légèreté ironique.

Le singe élit l'arbre, le vautour se tapit dans la montagne, le scorpion infeste le désert - avant de t'installer dans le paysage de ton choix, pense aux travaux de viabilité : terre brûlée ou table rase.

Polyglotte du silence : savoir se taire en plusieurs langues et se faire lire entre les lignes - par des analphabètes. « Quelle parole partager avec l'homme, qui ne partage avec toi aucun silence !? »** - Guénine - « О чем говорить с человеком, с которым не о чем помолчать !? ».

La mer n'est pas mon élément naturel, d'où ma phobie de la profondeur, toujours compassée. (« L'homme du navire doit prendre pour mesure l'homme des forêts » - E.Jünger). Du Waldgänger (ermite de la forêt), je devins Baumsänger (chantre de l'arbre). Enfant de la forêt, je devins idolâtre de l'arbre ironique, surtout grâce aux veillées transfiguratives dans la hauteur de la Montagne comique (Nabokov).

Sans création on n'aurait pas eu le Père libre, sans péché - le Fils libérateur, sans intelligence - l'Esprit libertaire. La figure géométrique de notre dévotion en eût été bouleversée, la Sainte Trinité plane s'écroulant en un Saint Binôme linéaire. Encore un coup sacrificateur dans la chair divine - et nous voilà dans une Monade désaxée, dépourvue de flèches directrices, un point anonyme d'un pointillé spatio-temporel.

Partout triomphent les professionnels : aujourd'hui, le thème de renonciation réussit le mieux au métier de ratés.

Ce siècle est persuadé, que le monde se décolore. Mais c'est sa propre vue qui baisse.

Celui qui pense, que renchérir en ironie déprécie l'émotion est à court de ressources lacrymales.

De l'effet désastreux de la ponctuation dans les affaires des hommes : la substitution au point d'interrogation (expliquant le monde à la Platon) du point d'exclamation (modifiant le monde à la Marx). Les analyseurs syntaxiques non-monotones s'égarent et le sens, guidé par les synthétiseurs pragmatiques monotones, s'en désolidarise.

Mes piteuses invitations à garder la hauteur devraient faire croire, que la Chute n'eut pas encore lieu et nous guette. Mais, par précaution, je ne fais pas l'ange mais la bête.

Se réduire au regard ou souffle, c'est éviter qu'on ne te traite en baudruche qu'on dégonfle par une piqûre d'ironie ou de poésie.

Ce livre est un argument involontaire en faveur de l'obscurantisme : les chapitres le mieux réussis sont ceux, où je suis le moins compétent.

Doxa, idée, preuve, mode d'emploi - la régression de la crédulité est affaire de style. Bientôt, la dernière métaphore sera exposée aux musées, à côté des tableaux, où le visiteur professionnel ricanera, en brandissant ses histogrammes et syllogismes.

La particularité de l'homme : animal à la fragilité des pieds sans souliers, du corps sans habit, de l'esprit sans proie clairement désignée. Mais je vois le premier Créateur, qui aurait vu l'homme immobile, nu et se sculptant soi-même. Hélas, le second fut plus rusé et moins artiste.

Tout précipité du langage aboutit à une banale fiction du continu. Il faut beaucoup d'esprit de système pour réussir le bel effet du pointillé épitomique, du perspectivisme en archipel.

Dans la partie d'échecs qui t'oppose à la vie et dont l'issue fatale, à l'étouffé ou par pression positionnelle, est inéluctable, il faut que tu accordes au rapace d'en face un handicap pour amortir la honte. Non pas quelques pions-courtisans, fous-hérauts, cavaliers sans panache, tours sans ivoire, dame avec ambitions - mais le roi lui-même. Tu te transformes ainsi en inventeur de nouvelles règles, en messager sans maître, en ange. « Dans le théâtre des humains, les places de spectateurs sont réservées à Dieu et à ses anges » - Pythagore.

Pour Socrate, l'ironie serait de remettre des questions, dont on connaît la réponse. Je pense, que c'est plutôt de démettre des réponses, dont on a oublié la question.

Ce n'est qu'en croisant les bras qu'on fait voir son vrai visage.

Le vertige tranquille s'appelle ennui.

Tout dénouement se terminant dans le néant (Nietzsche), il faudrait éviter toute continuité des nœuds et se réfugier, discrètement, dans le pointillé de l'être.

Plus on se rapproche de l'état d'innocence en rêve, plus on se voue au banc des accusés en action. Une étrange hypothèse : ce que le sage recherche spontanément s'avère être, mystérieusement, - du fruit défendu ! « N'est doux que défendu, le fruit ; sans lui est fade tout paradis » - Pouchkine - « Запретный плод нам подавай, а без него нам рай не рай ».

Mon nihilisme est tout végétal et saisonnier : dans l'arbre de vie, je ne conteste aux hommes que la place qu'ils accordent au fruit. Mon hibernation tombe sur la seule saison, où ils sont eux-mêmes, la maturité.

Les adjectifs, par leur droiture, sapent souvent les progrès de l'écriture ironique ; ceux que j'aimerais dénicher seraient de la famille de sacré (sacer), comportant son propre sacrilège, car nous renvoyant soit à saint soit à exécrable.

Cheminement des grands, vu à travers l'alphabet :  -  - Socrate,  -  - le Christ,  -  - Freud. Il n'y en a qu'Un qui a l'air de connaître l'Aleph et sa place.

Encore de l'alphabet grec : viser l'oreille de θ, fuir l'œil de λ et la raison de Σ. Que χ ne soit plus seulement une lumière mais un jeu d'ombres inconnues.

Si le naufrage est l'événement pivotal de mon écrit, ce n'est pas parce que je construis moins bien mon esquif ni même que je subisse davantage de tempêtes, mais parce que le seul récipient d'un écrit noble me paraît être la bouteille qu'on jette à la mer.

Ce qui requiert, aujourd'hui, la volonté la plus inébranlable est l'attitude de résignation.

C'est bien rendre le fond de l'existence que de proclamer : Vivons heureux en attendant la mort ! (P.Desproges) – ou, même mieux, car tourné vers le passé : par-dessus les tombeaux, en avant ! Un sacerdoce, une fortune ou une écriture n'agissent que sur la forme.

Après chaque virulente sortie garde l'ivresse des sens, qui t'empêchera de retrouver ta demeure, t'éloignera de tout domicile fixe et entretiendra l'indispensable vertige de l'exil.

Pour s'approcher de l'achèvement artistique, il faut accepter l'inachèvement de l'avant-dernier pas, ce pas de raison, précédant le pas dernier, le pas d'âme. Heureusement, l'art n'est pas la marche mais le regard.

Les langages des bilans de la vie les plus répandus sont arithmétique : additions, soustractions, multiplications - ou logique : connecteurs, négations, quantifications. Il devrait plutôt être purement orthographique - place des points de suspension, d'interrogation, d'exclamation, choix de majuscules, élégance des traits d'union, calligraphie des aveux.

Ta sensation d'exilé naît d'une fréquentation assidue des frontières, que tu finis par ressentir comme le milieu même de ton existence. Le mot ne t'est net que là où d'autres abandonnent leur langage, devenu inutile, car incompréhensible. Le mot des membranes plutôt que des noyaux.

Il est assez facile de tenir tête à ce qui est, il suffit souvent de lui passer outre. C'est ce qui n'est pas qui m'atteint et me blesse. Souffrir pour ou par ce qui est avilit le compagnon de l'irréel que je suis.

L'existant s'enfonce irréparablement dans un silence ou un vacarme, mais l'inexistant se prête trop facilement à être mis en musique. Se servir de mélodies pour animer des silences ou échapper au vacarme.

Même la pseudo-négation de la torsade de Moebius plaide pour la platitude finale de tout parcours spatial.

À penser, en profondeur, les causes, on néglige de panser, en hauteur, les effets.

« Je meurs de soif auprès de la fontaine » - récite le rebelle d'aujourd'hui, et il s'en prend au plombier (à l'idéologie technicienne), qui nous amène de l'eau courante. Au lieu de fustiger ceux qui ignorent la vraie soif ou préfèrent la douche à la fontaine.

Comment reprocher à Pégase son goût pour l'étable, quand tout Bellérophon ne voit plus l'intérêt de s'attaquer aux Chimères ?

Une curieuse déviation des plus impétueux des poètes, esclaves de leur noblesse - Byron, Hölderlin, Lermontov - la litanie pour la liberté et la paix.

La philosophie - nostalgie des ruines au milieu de tout ce qui prétend se tenir debout.

Je dénigre tout chemin, car toutes les constantes universelles - vitesse, gravitation, quantum d'action - s'y donnent rendez-vous. Je leur oppose mes variables inexistentielles de la complémentarité, décorant l'arbre déchu de la causalité.

Le regard, ce serait cet outil de mesure qui perturbe le phénomène et obstrue l'objet ; l'observateur devient la seule réalité, digne qu'on n'en fouille pas les causes.

Je ne touchais aux arbres - de connaissance, de vie, de création - qu'une fois sorti de ma forêt natale qui me cachait tout arbre.

Ce sont des pensées à reculons qui sont encore les plus efficaces pour envisager l'avenir sans trop d'épouvante. Comme pour plier le monde, rien ne vaut des « pensées à pas de colombes » - Nietzsche - « Gedanken die mit Taubenfüssen kommen », ou même des « illusions berçantes de la colombe » - Kant - « die Taube, die sich in der Illusion wiegt », dont se serait nourri Platon.

L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, d'anesthésier les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière – similia similibus curantur.

Ils disent : enlevez la poussière, la buée, la gangue et vous atteindrez à l'authenticité. Si celle-ci existe, je la verrais plutôt dans ce que vous cherchez à enlever, dans ce qu'inventent notre mot ou notre larme.

Il faut réserver l'ironie aux choses nobles et n'adresser aux choses basses que des vociférations. Bloy fut plus intelligent que Flaubert : « Ma colère est l'effervescence de ma pitié ».

Les hommes, face aux portes closes, se démènent dans la recherche de bonnes clés. Dans mes ruines, j'ai une belle collection de clés, pour lesquelles j'invente de secrètes serrures. « Quand tu maîtrises la clef, tu trouveras de la grandeur dans tout écrit » - Novalis - « So ist uns alles eine große Schrift, wozu wir den Schlüssel haben ».

Remuant activiste de l'immobilisme.

Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes.

Héros sans problème, mathématicien sans théorème, poète sans poème ? - on se met à y croire et se proclame philosophe.

L'homme esthétique admirerait ce qui est hors de lui, l'homme éthique - ce qui est une réplique de lui-même, l'homme religieux - ce qui est en lui (Kierkegaard). Que l'homme ironique, sans longue-vue ni miroir ni baume, leur est supérieur - admirer sa capacité d'admirer !

L'ironie de l'espoir : préférer que le navire coule mais que l'ancre reste.

Plus un système cohérent est élevé, et mieux il se traduit sur un mode lacunaire. Rien ne doit relier les sommets d'un relief hautain ! « Dans les hauteurs, le chemin le plus court va d'un sommet à l'autre : les aphorismes doivent être des sommets » - Nietzsche - « Im Gebirge ist der nächste Weg von Gipfel zu Gipfel : Sprüche sollen Gipfel sein ».

À la découverte d'un nouvel état d'âme, s'attribuer un prix d'excellence. Comme un prix Nobel couronne tout inventeur d'un nouvel état de matière.

L'abus de causalité : admirer le papillon, renifler la chenille, pondre un poncif.

Tu t'agrippes à l'arbre, te prenant pour un rossignol ; tu ouvres les yeux, t'observes et te découvres caméléon qui, ailleurs, serait trop visible ; tu refermes les yeux et te flagornes de n'être qu'une chauve-souris ou une chouette.

La paix d'âme est un objectif minable, indigne d'un vrai ironique, qui est anti-irénique. « La paix d'âme est une vilenie d'âme »** - Tolstoï - « спокойствие - душевная подлость ». Elle stérilise non seulement l'âme, mais aussi l'esprit : « … telle une vague nostalgie … la philosophie est le contraire de toute tranquillité »* - Heidegger - « … als Heimweh nach … Philosophie ist das Gegenteil aller Beruhigung ». Le sage antique, en affirmant le contraire, rejoint le sot moderne. « L'esprit est inquiétude ; l'inquiétude est la vraie attitude face à la vie » - Kierkegaard.

Tu découvres ta caverne - tu touches à la profondeur ; tu en fais des ruines - tu deviens accessible à la hauteur. « Ton essence vraie n'est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi »**** - Nietzsche - « Dein wahres Wesen liegt nicht tief verborgen in dir, sondern unermesslich hoch über dir ».

L'arbre de vie, réduit aux seuls tronc, branches et sève (Lulle), est juste bon pour représenter un tout-à-l'égout. Que faire des fleurs et surtout des feuilles mortes ? Le corail de Darwin n'en rendait pas compte, en tirant vers la profondeur ce dont la raison pourtant fut dans la hauteur. L'arbre du savoir ne mène qu'aux vastes forums ou à la forêt profonde ; j'aime surtout l'arbre de l'homme solitaire, à hauteur de ses ruines.

Il ne suffit pas de prouver, que le Père céleste est un père Ubu ; il faut que ton verbe soit moins absurde que Son Fils.

L'inaboutissement extrême qui te place devant un fait inaccompli, que tu reçois avec une résignation inexploitée.

Toute prétention à la nouveauté aboutit à l'une de ces deux questions : qui n'as-tu pas lu ? ou qui as-tu pillé ? « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? »* - St Paul.

Le regard d'artiste, contrairement à l'homme de réflexion ou de prospection, va du présent vers le passé et non pas du présent vers l'avenir. C'est pourquoi la farce, parmi ses impressions, précède la tragédie.

Ils manquent d'espace ou de temps pour développer leurs idées ; moi, pour envelopper mes mots, je n'ai besoin que de deux lignes en relief, une page entière me flanquant l'ennui et la trouille. « Qui ne pense pas pense qu'on n'aurait une pensée que lorsqu'on la tient et qu'on la revêt de mots. Il ne comprend pas, que ne la tient que celui qui a le mot, dans lequel s'incruste la pensée » - K.Kraus - « Der Gedankenlose denkt, man habe nur dann einen Gedanken, wenn man ihn hat und in Worte kleidet. Er versteht nicht, daß nur der ihn hat, der das Wort hat, in das der Gedanke hineinwächst ».

Dans la vie comme dans l'algèbre : pour connaître tes racines, transforme ton bric-à-brac d'inconnues disparates en une équation annihilante et par substitutions impitoyables atteins des solutions en arbre moqueur, qui te fera comprendre, que dans la vie non-mécanique il n'y a pas de solutions (au moins, dans l'intelligible : « La solution du mystère de la vie se trouve hors de l'espace et du temps » - Wittgenstein - « Die Lösung des Rätsels des Lebens liegt ausserhalb von Raum und Zeit »), il n'y a que des mystères.

Pour t'élancer à l'assaut des cieux, toute échelle, même celle de Jacob, même sans marches, est dérisoire. Rien ne vaut, en matière d'ascensions, un bon altimètre pipé, au milieu de bonnes ruines, où tu restes couché.

Même dans la mort il faut imiter l'arbre : mourir debout (« stantem mori » - Suétone), et continuer à projeter des ombres, à tendre vers le ciel et à s'accrocher aux racines.

L'orfèvrerie de l'absurde, sur trois plans : la platitude, la profondeur, la hauteur - Pénélope, les Danaïdes, Sisyphe.

Je ne me considérerai vraiment sans abri que le jour, où se sera accomplie la vision de Lucain : « Les ruines mêmes ont péri » - « Etiam periere ruinae ».

Tu te prends pour un hérisson (« un être sphérique » - Parménide), mais, aux yeux des autres, tu n'es qu'une « boule lisse » stoïcienne (« atque rotundus » - Horace), ou, pire, un « atome lisse de la volupté » de Lucrèce.

Tout ce qui monte, en continu (une prière, un appel, une révolte), est voué à la chute dans le néant, sans illumination aucune. Pour atteindre une hauteur honorable, ton élan doit se tourner vers l'intérieur et projeter au ciel tes ombres discrètes.

Je ne suis ni l'homme de la lumière, ni l'homme de l'un des quatre éléments, ni l'homme de la quintessence - je suis l'homme du septième jour, homme du dieu couché et désœuvré, réfléchissant sur le Verbe à venir.

L'enfer est chaud et traversé d'éclairs. Comment ne pas chercher le paradis dans un froid balayé de ténèbres ?

Intellectuel : perversion citadine du rustique philosophe.

L'abus de négation : « Je pense, donc je n'existe pas » est concevable, quoique « Je ne pense pas, donc j'existe » soit plus que douteux.

Vive l'e-book - enfin on navigue dans un livre comme on naviguait sur une toile ! L'art linéaire se rétrécira encore le jour, où l'on surfera sur une musique.

L'homme, cette quintessence, ce cinquième élément, et les rois des animaux dans l'élément respectif : le requin règne dans la profondeur des eaux, l'aigle s'attarde dans la hauteur de l'air, le lion rôde dans l'étendue du désert en feu - l'homme fit son choix, il s'installa dans le bureau, bien terre-à-terre, refuge du mouton et musée du serpent.

Confusion des genres : la vie est bien une œuvre poétique, que la plupart des hommes perçoivent comme un mode d'emploi.

La superficialité est le privilège des grands ; projetée d'une profondeur, elle est grise, - elle est d'azur, projetée de la hauteur.

Prendre de la hauteur - décoller les choses élevées de leur inévitable côté niais tourné vers le bas : la foi, la bile, l'orgueil.

Il faut disposer d'une réelle différence, pour réussir à feindre l'indifférence.

Ce qui est sans prix mérite souvent qu'on l'acquière coûte que coûte.

Le cadre de vie sain de l'arbre : la lumière de l'ironie et l'ombre de la honte, la hauteur des cimes et l'épaisseur du feuillage. Le malheur du Bouddha, c'est de n'être illuminé qu'au pied d'un arbre et non pas à sa hauteur.

L'ironie modale : qui peut perdre son esprit l'aura sauvé ; le scepticisme biblique : qui veut sauver son âme la perdra.

Les citations de ce livre ne jouent que des rôles de comparses. De mon banc des accusés, je cite à comparaître ces témoins à charge (Messieurs Teste), qui me rappellent des faits, que je n'ai pas accomplis. « J'avoue être cerné par la menace des fautes, que je n'ai pas commises » - Cocteau.

L'ironie du portraitiste : refuser de regarder et de reproduire la vie en face, car les traits de noblesse vont mieux aux profils. Le bon Dieu biblique refuse de faire voir Sa Face, mais promet de montrer Son Dos. Le Dieu coranique est plus libéral et franc : « Tout passera, seule subsistera la Face de ton Seigneur ».

Don philosophique : laisser de bonnes questions sans réponse ; don poétique : laisser de bonnes réponses sans question ; don logico-ironique : ne s'intéresser qu'aux questions contenant leurs propres réponses, comme une équation contient en elle-même ses solutions (à chacun ses domaines de valeurs, ses lemmes et ses interprètes). Et Musil : « Que tes réponses aient l'exigence du philosophe et l'art de poser les questions - du poète » - « Habe in den Antworten das Anspruchsvolle des Philosophen und die Fragestellung des Dichters » - commet une gaffe !

Progrès de l'ambition : suivre l'aiguille qui marque les secondes, les minutes, les heures, les siècles ; être un astre pour gouverner les cadrans ; se réfugier à l'ombre de sa propre étoile ; faire ciel à part.

Plus un sentiment est ardent, plus abstraite doit être la métaphore qui cherche à l'épouser. « La poésie est aujourd'hui l'algèbre supérieure des métaphores »** - Ortega y Gasset - « la poesía es hoy el álgebra superior de las metáforas ».

Le fragment a une chance de rendre l'être entier, la dissertation n'en a aucune. Il n'existe pas de passages continus entre la marche et la danse, la parole et le chant, entre la prose et la poésie.

La pureté, la traversée filtrante des quatre éléments : tu succombes aux bacilles de l'eau, t'entaches de la suie du feu, te contamines du virus de l'air et finis par te donner au ver de la terre.

Justification gödelienne des élucubrations poétiques : dans un langage clos, le vrai est plus vaste que le démontrable. Et le vrai n'est qu'une plate projection langagière du beau, haut et indicible.

Vouloir, pouvoir, devoir s'associent, bêtement, avec, respectivement, la vie (Nietzsche), l'intelligence (F.Bacon), l'éthique. Il serait plus intéressant de parler de vouloir un type de pensée, de pouvoir révoquer notre suffisance, de devoir faire danser la vie.

Des candidats à l'éternité se trouvent surtout autour des choses qui ne demandent pas de lendemain.

Du bon usage de nos sens : tu te bouches les oreilles - le monde danse sous tes yeux ; tu clos tes yeux - ton âme se met à chanter ; tu fermes ta bouche - et découvres de nouveaux arômes ; tu te pinces le nez - un pressentiment d'un bon goût t'envahit ; tu refuses de toucher aux choses - et tu en es touché par les meilleures.

Le profond ajoute du nécessaire ; le hautain élève le possible ; l'ironique multiplie le suffisant.

Quand on évalue l'ennui de ne trouver autour de soi que ce qui existe, ou, pire, l'horreur d'être cerné uniquement par ce qui cogite, on reconnaît à Descartes l'immense mérite d'un dualisme vivifiant. Avec lui, enfin, on peut penser l'inexistant et exister sans penser. Et en bon mathématicien, contrairement à Nicolas de Cuse ou à Spinoza, il n'abandonne pas l'homme aux seuls réalité ou langage, mais le force à passer par la représentation.

Si, de ta caverne, tu exhibes, à l'extérieur, tes ombres, elles pourraient produire un effet pittoresque. Mais prétendre maîtriser la lumière, reflétée sur les murs de ta grotte, ne peut être que grot-esque.

Trois raisons pour qu'une voix porte plus loin : plus de souffle intérieur, une meilleure acoustique extérieure, de meilleurs amplificateurs du son. Le sot de naguère devait s'époumoner ou tambouriner devant des princes ; le sot moderne, apaisé, est plus bruyant à cause des micros et caméras.

La honte des acolytes renégats aura assuré la gloire posthume à Socrate et Jésus : Platon et Xénophon, ainsi que les Apôtres, s'enfuient au moment du drame final de leur maître.

Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ».

Les gouffres apocalyptiques modernes ne me font pas pousser les ailes ; l'abolition du Jugement dernier ne me décloue pas du banc des accusés.

La vie t'apprend la navigation, la philosophie - la gestion du naufrage, la poésie - l'art de confier à une bouteille aléatoire et providentielle le vertige des fonds ou l'horreur des crêtes. L'ironie te cloue au rivage.

Les meilleures pages de philosophie et de poésie perdent de leur beauté et force, quand on les développe ou justifie. « S'il faut expliquer la chose, il ne faut pas l'expliquer »** - Hippius - « Если надо объяснять, то не надо объяснять  ». L'expliqué est ce qu'on peut passer outre : « Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer » - G.Braque. Sous une belle forme, on peut toujours découvrir un bon fond, mais il vaut mieux ne pas l'exhiber. « Ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas grand-chose »** - Nietzsche - « Was sich erst beweisen lassen muß, ist wenig werth ». La poésie, en elle-même, est ex-plication de ce qui n'existe pas (l'im-plication dans ce qui existe étant anti-poétique) ; la soif de l'inexistant pousse les plus naïfs à le chercher dans la négation : « nier ce qui est, expliquer ce qui n'est pas » - Poe - « deny what is, and explain what is not ».

Pour un sage, l'ironie est sa vraie patrie, dont il remplit son exil, qui est sa vraie philosophie. F.Schlegel, en inversant les rôles : « la philosophie - la vraie patrie de l'ironie » - « Philosophie - die eigentliche Heimat der Ironie », referme le paradoxe (mais la naturalisation de l'ironie lui fut retirée, depuis que le néfaste droit du sol se substitua au noble droit du sang). L'ironie a une forme philosophique, tandis que la philosophie ne peut avoir qu'un fond ironique.

Plus fermement ils tiennent à l'authenticité, plus indiscernables - et même robotiquement artificiels ! - ils deviennent. Se fier franchement à un maniérisme quelconque dévoile mieux une personnalité.

Te contenter de ta démesure, faire étalage de ta modestie.

J'ai refermé sur la première page, sans retour ni regret, la plupart des livres, une fois ouverts ; je les ai nég-ligés, pas lus. L'intuition ne me désavoua presque jamais, mais j'aurais pu ne jamais lire ni Bloy, ni Sartre ni Thibon.

J'enchaînai sur les thèmes de mes ex-compatriotes, pour prouver que le destin des rois maudits ou le hasard du général Dourakine reproduisent la même trajectoire. Ce qui reste vrai après la substitution des rois par poètes et du général par capitaine d'industrie. À moins que l'on se sauve dans le pointillé.

Tu maîtrises l'étendue en jouant de l'accommodation de tes yeux ou des foyers de ta loupe ; en profondeur, tu prendrais plutôt un microscope de ta tête, et en hauteur - un macroscope de ton âme.

In vinum veritas ? - non, la vérité est dans l'étiquette, dans le vin il n'y a que le vertige !

« La pâleur de l'hostie obstrue la liqueur écarlate » (H.Böll) ; la communion par le pain (de ce jour) au lieu de la communion par le vin (faisant oublier ce jour) ; le solide social évinçant le liquide vital.

Le moule solidaire engendra la foule solitaire.

L'écoute de nos silences détermine souvent si nous nous entendons.

Être souffleur, souffreur, persifleur de sa vie ? La tailler, la bâiller, la railler ? Pour la quitter, le regard rouillé à l'intérieur, souillé par l'extérieur, mouillé sur la surface…

Avoir touché le fond n'apporta aucune mesure supplémentaire à ma sensation de hauteur.

Ton travail de conception doit garder toute sa valeur, quel que soit son aboutissement, son dernier pas (à ne pas faire !) : une Nativité miraculeuse, un avortement précoce ou une bâtardise démasquée.

Vu mon goût de ruptures et de capitulations, rien d'étonnant, que je suive à l'endroit la règle ; sauter pour mieux reculer, que tout le monde applique à l'envers.

Les ruines ont un double avantage : que ce soit face aux chaumières ou aux châteaux - on y adopte plus facilement l'attitude anti-stoïcienne : ne jamais commencer à mourir, à tout moment essayer de commencer à vivre. « Qui sait mourir à tout, trouve la vie en tout »*** - Jean de la Croix - « Quien supiere morir a todo, tendrá vida en todo ».

Les hommes apprécient ce et ceux, principes ou hommes, qui font bouger le monde ; ô combien plus intéressants sont ceux qui y dénichent quelque chose de délicieusement immobile, invariant, apparenté à l'éternel ! « Ceux qui peuvent saisir ce qui est toujours égal à soi sont philosophes »*** - Platon. « L'immobilité, ce seul fragment de notre ressemblance à Dieu qui nous reste du paradis »** - F.Schlegel - « Müßiggang, einziges Fragment der Gottähnlichkeit, das uns noch aus dem Paradies blieb ».

Le cœur à hauteur d'arbre - la devise d'une école d'arts martiaux extrême-orientale ; quand je survole toute l'étendue de mes capitulations, j'atterris à cette défaite supplémentaire : le regard, de toute évidence, ne se réduit pas au cœur. Mais c'est à la lueur du drapeau blanc que s'illuminent les guerriers de l'ombre.

Dis-moi dans quel état tu te laisses aller - l'ivresse ? la lucidité ? le désespoir ? - je te dirai ce que valent tes productions. L'ironie paraît être l'état rêvé des meilleurs. Une soif entretenue, une ivresse appelée de ses vœux – le contraire d'Aristote : « Nous devons quitter la vie comme un banquet - ni assoiffés ni ivres ».

Sois poète avec toute passion : cherche à faire durer ses premiers soubresauts en lui attachant le titre de platonique, suivant l'idée platonicienne - en séparant la musique - des cordes ; la poésie, c'est l'écriture de points d'orgue.

L'ultime sagesse débouche, le plus souvent, dans de triviales platitudes. Que la sagesse dans la vie (Lebensweisheit) ou dans l'art, par exemple, n'y apporte presque rien, et que le talent dans le second et la passion dans la première nous exemptent, en général, de passions, dans l'art, et de talent, dans la vie.

Pour aller en enfer, il faut une barque et un nautonier expérimenté ; pour atteindre le paradis, il suffit quelquefois un bon souffle et une bonne voile, au-dessus même d'une épave.

L'avance technologique de l'âme sur le corps ne doit pas dissimuler ce paradoxe fondamental : l'âme n'est qu'un matériel qui n'est mis pleinement en valeur que par le génie logiciel du corps.

Pour ne pas couler à pic ni s'embarquer sur un esquif de passage, il faut faire coïncider les moments où tu perds pied et où tu retrouves tes ailes. C'est ainsi que tu peindras les charmes d'une île déserte à être confiés à une bouteille de détresse.

Le bavard viole l'ineffable ; le laconique caresse l'indicible.

La relation sagesse-folie manque de symétrie : si le Socrate fou est bien Diogène, le Diogène assagi devint directeur commercial ou sous-préfet.

J'aborde les sons et couleurs en termes si abstraits, que mon discours n'intriguera que les sourds et aveugles – le point zéro des sens et du sens.

La familiarité légitime avec la pensée te rend impuissant du verbe ; l'intimité – viols ou rendez-vous secrets – avec la langue, la fait enfanter de pensées inattendues et proches. « Les pensées qui naissent, sans être recherchées, sont les plus précieuses » - Edison - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ».

Certains de mes édifices méritent leur titre de ruines non pas à cause de l'architecture mais de la voierie : tout chemin partant d'eux menant vers le seul lieu digne de nos rendez-vous avec l'arbre, vers nulle part, impasse pour les uns et chantier pour les autres, les meilleurs (Holzwege de Heidegger ?).

L'ignorance étoilée est souvent le dernier recours pour ne pas laisser le savoir éteindre le scintillement de ta dernière espérance. L'étoile étant le contraire de jovialité, la poésie, paradoxalement, est, à la fois, l'ignorance étoilée hyperboréenne et le gai saber méridional !

Le fond est trop paisible ; la profondeur – trop soumise aux courants du jour ; il ne reste que la surface, où la hauteur puisse vivre sa houle et sa nuit étoilée.

Aux autres, ton âme est une boîte noire ; pour repêcher son épave, savoir quels nombres y sombrent ou quelles fibres y vibrent, présente le même intérêt.

On est tellement habitué à dénigrer le paraître qu'on oublie, que c'est pourtant le seul moyen de faire entrevoir l'être, le créatif non le reproductif. « Pour vouloir paraître, il te faut un sacré être  » - Beethoven - « Man muß was sein, wenn man was scheinen will ». L'authenticité traduit l'espèce, l'apparence exprime le genre.

Regarder la mort ne sert qu'à provoquer une traîtrise hystérique de ta plume. Pour sa maîtrise ironique il suffit de regarder le cimetière.

Ce livre est un chant des ruines, avec l'acoustique d'un château en Espagne, avec un auditoire moitié fantômes des combles moitié lépreux des souterrains.

Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité – la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience – source de toute poésie ; l'intensité de la conscience – critère de la liberté (Bergson).

Les grands vivent en amateurs et meurent en maîtres ; les sots sont de plus en plus professionnels dans la vie, ce qui rend leur trépas d'autant plus amateur et grégaire.

On ne se retrouve au milieu des ruines qu'à la suite d'une chute ; dans le seul cas, où je les salue, la chute fut due non pas à la pesanteur terrestre mais à la grâce céleste.

L'originalité ironique : tu trouves une égalité entre le nouveau et l'ancien ; l'originalité grave : tu en prouves l'inégalité.