| | | | Une de ces choses que nous cachent la grammaire et l'usage banal : le mot n'est pas un reflet de la vie, il est une vie à part, aussi proche de l'essentiel, peut-être, que le regard. Comme de theoria on aboutit au regard, de logos on se condense dans le mot. Non sans déchirement, puisqu'il y a toujours « un conflit entre le regard, cette métaphore centrale de la vérité philosophique, et la langue »* - H.Arendt - « die Unverträglichkeit zwischen der Anschauung – der Leitmetapher der philosophischen Wahrheit – und der Sprache ». | | | | |
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| | | | Il ne faut pas qu'un aphorisme se mette à compter dans la vie ; qu'il résonne, pour tester l'acoustique de ton âme, mais qu'il ne raisonne pas, pour que l'esprit ne se prenne pas pour son seul interprète. Que l'esprit soit chef d'orchestre, et l'âme - et l'instrument et l'interprète. | | | | |
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| | | | Dans toute tentative d'insuffler la vie aux mots il y a une part du travail de l'empailleur. Tout portrait, vu sous un certain angle, est un épouvantail ; mais ton champ doit être profondément labouré et porter de la bonne graine, prometteuse de hauteur. | | | | |
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| | | | Le mot, dans ce livre, s'oppose tantôt à l'action sur les choses, tantôt au reflet prévisible des choses, tantôt au discours au niveau des choses. Il y perd, respectivement, en étendue, en précision et en pertinence, en ne gagnant qu'en hauteur. Ce qui est peut-être la première fonction du langage : « La langue apporte aux représentations une plus haute existence »** - Hegel - « Die Sprache gibt den Vorstellungen ein höheres Dasein ». | | | | |
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| | | | On reconnaît un mot par la difficulté de sa traduction, il se trouve à mi-chemin entre une pensée et une poésie : la traduction d'une pensée est une récréation, celle d'une poésie - une recréation. « Dis-moi ce qu'est pour toi la traduction, je te dirai qui tu es »** - Heidegger - « Sage mir, was du vom Übersetzen hältst, und ich sage dir wer du bist ». | | | | |
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| | | | Quand une pensée prétend pouvoir se passer de plume, elle ne s'envolera jamais. La plume est la marche même, la plupart des pensées n'étant que des cannes. | | | | |
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| | | | Le mot couronne et dévitalise la vérité du sot, il initie et anime la recherche de la vérité du sage. | | | | |
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| | | | Le sage est celui qui pose des équations avec le plus grand nombre d'inconnues et avec les plus vastes domaines de leurs valeurs. Pour le sot, le mot est une constante, pour le sage - une vaste variable. Poétiser, c'est imaginer des relations impossibles entre variables imaginaires. Penser, c'est indiquer des classes de solutions. | | | | |
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| | | | Pensée possible dans un climat de mots, mots obligatoires dans un paysage de pensée - j'opte pour la première démarche. | | | | |
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| | | | Prouvé par l'expérience : quand une pensée est ressentie si grande, que son enveloppe verbale serait sans importance, elle s'avère être creuse. Les penseurs sont persuadés du contraire. Qui a assez de front pour reconnaître, que l'épaisseur d'une pensée ne se constitue que de mots ? Aucune pensée ne naît nue. La force des mots fait surgir des pensées, et très rarement l'inverse : « Sur une pensée irradiant la puissance, les mots, comme des perles, viendront s'enfiler » - Lermontov - « На мысли, дышащие силой, как жемчуг, нижутся слова ». | | | | |
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| | | | Une pensée est d'autant plus remarquable que les détours verbaux, au-dessus d'elle, sont plus hauts. Que plus grande est la méfiance du mot prédateur avant qu'il n'y plonge ses griffes. | | | | |
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| | | | Le mot est migrateur, il écoute les saisons de l'âme et se détache soudain du climat ambiant. L'idée est sédentaire, elle s'attache au paysage dessiné par l'esprit. | | | | |
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| | | | Les murs, l'acoustique, l'auditoire, ce sont des idées. La voix, retentie parmi les premiers, amplifiée et embellie par la deuxième, provoquant un écho dans le troisième, ce sont des mots. Et le style en est l'architecture. « L'idée tue l'inspiration, le style fige l'idée, le mot rend superflu le style » - Benjamin - « Der Gedanke tötet die Eingebung, der Stil fesselt den Gedanken, die Schrift entlohnt den Stil ». | | | | |
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| | | | Dans leurs idées, ils prônent l'esprit de profondeur sans avoir ni la profondeur d'esprit ni la hauteur d'âme ; c'est l'âme de hauteur qu'on devrait sentir à travers tes mots. | | | | |
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| | | | Le rapport entre l'idée et le mot est celui entre eidos et eikon, entre représentation et expression, entre idole et icône, entre langage parlé et langage parlant. Platon, en donnant sa préférence à eidos au détriment d'eikon, nous voue aux idoles. Mais Heidegger, n'accordant de manifestation à son fantomatique être qu'en tant qu'un devenir-mot (« Wortwerden des Seins » ou « Offenbarung des Seins durch das Wort » – « révélation de l'être à travers le mot »), charge le mot d'un faix ou d'un fait impossibles ; à moins que ce fantôme ne soit qu'une ivresse qu'on provoque rien qu'en manipulant des étiquettes. | | | | |
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| | | | Le mot a deux entrées et deux sorties : il s'imprègne de la représentation et porte la volonté du locuteur ; il renvoie aux concepts et traduit les états d'âme ; ces deux courants s'entre-croisent, et pour les démêler on fait appel à la déconstruction. | | | | |
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| | | | Heidegger entretient notre intérêt pour l'être grâce aux enveloppements morphologiques ou poétiques autour de ce mot, tandis que l'ennui des Antiques ou des Modernes provient du développement de l'idée. Les raseurs ramènent l'être au devoir-être, au pouvoir-être, au vouloir-être, au savoir-être, tandis que, plus que l'éthique du devoir, plus que la volonté du vouloir, plus que la puissance du pouvoir, plus que la profondeur du savoir, c'est le talent, c'est à dire le haut valoir seul, qui justifie nos illuminations ou nos élucubrations. | | | | |
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| | | | Plus on touche à la prétendue profondeur des idées, plus on aspire à la délicieuse surface des mots. La meilleure possession naît des meilleures caresses, et celles-ci se dévouent plus efficacement à la peau sensible qu'aux fonds insondables. | | | | |
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| | | | Le mot ne vaut que par le genre de contact, de prise de langue, que tu établis avec lui et qui devrait électriser son lecteur. Contrairement à l'idée qui contient en elle-même toute la charge. | | | | |
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| | | | Quel beau paradoxe : le maître du mot, Valéry, est l'auteur des idées les plus profondes ; ceux qui se consacrent entièrement aux idées (Platon, Nietzsche, Heidegger) ne laissent derrière eux que de belles métaphores ! | | | | |
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| | | | Dans une langue on peut puiser, peser ou poser. On en est maître lorsque ces trois désirs s'équilibrent et coopèrent. | | | | |
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| | | | Une entrée de dictionnaire peut servir d'estampille, de symbole ou de conducteur pour communiquer avec les hommes, avec l'homme élu ou avec Dieu. Dans le dernier cas on peut s'adresser à Dionysos ou à Apollon, en langage de la volonté ou de la raison. Pour Allah, il vaut mieux y ajouter le gourdin : « Les chemins qui mènent à Dieu sont deux : le discours ou la guerre » - Averroès. | | | | |
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| | | | Le mot qui ne s'associe pas avec une idée - pour s'en moquer, de préférence - n'a pas beaucoup de chances de produire un effet. Mais l'idée qui se désintéresse du mot qui l'annonce, n'en a aucune. « Je ne confie mes pensées qu'à mes propres idées débarrassées des mots » - Berkeley - « I confine my thoughts to my own ideas divested of words » - l'indigence verbale conduira irrévocablement à l'indigence mentale. | | | | |
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| | | | Pour l'admiration, le mot est ce que l'idée est pour le respect. L'admiration s'atténue lorsque le mot se met à se justifier et elle se mue en respect quand le mot est prêt à se défendre. L'idée développe l'exprimé, le mot enveloppe l'inexprimable. | | | | |
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| | | | L'antique Chaos païen et le Commencement évangélique - l'Idée, le Substantif, et le Mot, le Verbe. Le jalon et le souffle. On est chrétien, peut-être, quand on reconnaît, que le Mot sauveur est à l'origine des idées païennes ; mot inchoatif face à l'idée terminative. L'éternel – par le commencement ; le commencement – dans l'éternel. | | | | |
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| | | | Les mots devraient faire deviner ton âme comme les caresses qui sculptent un corps ou comme le regard qui cligne à Dieu et dédaigne de s'attarder même sur l'air. Le mot, c'est Orphée, l'idée, c'est Eurydice ; et l'on sait ce que doit devenir l'idée, une fois que tu lui auras adressé le regard définitif. | | | | |
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| | | | Quand tu sais posséder l'idée par un mot ardent, tu ne la laisseras jamais t'obséder. | | | | |
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| | | | Pour le mot, l'idée est moins qu'un motif, elle n'est qu'une matière, malléable à souhait. Même l'or ne rachète pas le manque d'alchimie du verbe. | | | | |
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| | | | La poésie devrait se vouer entièrement à ses mots et se moquer de ses idées ; le mot poétique est la musique, « l'idée de la poésie est la prose » - Benjamin - « die Idee der Poesie ist die Prosa » ; la prose qui suit la musique, même en traînant ses idées, devient poésie. La langue, c'est la logique munie de musique. Le désir excite la poésie qui enfante l'idée ; le mauvais amant confond effets et causes : « La poésie est une volupté couvrant la pensée » - Vigny. | | | | |
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| | | | Il y a des mots qui narrent et des mots qui chantent ; dans le monde, il y a des paysages à décrire et des climats à vivre, le savoir à organiser et le visage à exprimer ; obscure doit être la nuit, lumineuse veut être la méditation, mais le regard vaut surtout par ses jeux des ombres ; les connaissances doivent être dites, mais « la contemplation est indicible » - Jean de la Croix - « la contemplación es indecible » ; la contemplation est une méditation se passant de mots ; comme un grand sentiment, cette cible indicible, ce point de mire invisible, et que le mot vise, par sa corde hyperbolique et sa flèche métaphorique. | | | | |
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| | | | Deux plaisirs de l'écriture : la jouissance dans le mot émancipé des choses et l'émerveillement devant l'inespéré écho des choses se reconnaissant dans le mot. | | | | |
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| | | | C'est la présence d'une voix qui élève à la dignité du mot. Le bruit porte le reste. | | | | |
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| | | | Le français ne sera jamais, hélas, mon complice. Nous sommes tels sages conspirateurs qui ignorons tout l'un de l'autre, de sorte que toute trahison, sous la torture, ne serait qu'un faux témoignage. | | | | |
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| | | | Pour un Russe, écrire en français, c'est être sur la Bérézina et ne pas savoir si l'on vit une débâcle ou une délivrance. | | | | |
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| | | | Seuls des médiocres prétendent, que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable, et sa tâche est d'autant plus chevaleresque. | | | | |
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| | | | Le russe et l'allemand sont pleins de mouvement, leurs phrases sont hérissées de protubérances vers l'extérieur. Ce n'est pas bon pour l'aphoriste qui veut isoler ses gemmes. Mais celles-ci doivent être animées par une harmonie dynamique et maîtrisée à l'intérieur. Et c'est ce qui manque à l'anglais. La belle pensée n'est indépendante et noble qu'en français. | | | | |
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| | | | En aucune autre langue on ne traduit si bien l'état d'âme qu'en russe. L'allemand est bien doté pour le maintien d'un souffle poétique, l'anglais - pour l'ironie distante, le français - pour l'harmonie délicate, claire et inexplicable. | | | | |
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| | | | Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses digressions, en anglais - par son ambiguïté, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan. | | | | |
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| | | | La phonétique des langues s'illustre le mieux par l'anatomie : le français - le nez, l'italien - la bouche, le russe - le palais, l'allemand - le diaphragme, l'anglais - les dents, l'espagnol - les lèvres. | | | | |
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| | | | La terrible clarté du français : Gelassenheit et Abgeschiedenheit (Maître Eckhart) sont de pures métaphores invitant l'intuition ; délaissement et détachement sont des concepts d'une effroyable précision produisant des formules. De même pour Abbau (Heidegger) et déconstruction. « Le français : l'heure sans écho-rappel, l'allemand – plutôt le rappel que l'heure (l'appel) » - Tsvétaeva - « Französisch : Uhr ohne Nachklang, deutsch – mehr Nachklang als Uhr (Schlag) ». | | | | |
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| | | | Wirklichkeit, действительность, viennent du verbe agir ; réalité vient du nom chose. C'est pourquoi le Français préfère agir dans l'éphémère, tandis que l'Allemand et le Russe se passionnent pour des choses de l'imaginaire. | | | | |
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| | | | L'expérience, en français, viendrait d'épreuve ; en allemand - de voyage (Erfahrung - Fahrt) ; en russe - de torture (опыт – пытка). Contraintes, mouvement, souffrance comme trois contenus possibles de l'expérience. Artiste, chroniqueur, martyre. | | | | |
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| | | | J'aime la complétude des maîtres allemands : le même peut passer pour Lebemeister (maître de vie) Lesemeister (maître de lecture), Lügemeister (maître de menterie), Liegemeister (maître de la position couchée). | | | | |
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| | | | Toute chose dite ou apprise est transformable en médite et méprise et nous fait, tôt ou tard, déchanter si elle n'est pas chantée. | | | | |
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| | | | La référence : une réponse langagière au désir, à la focalisation, à l'intention de désigner un objet ou une relation ; d'autres l'appellent intentionnalité. La signification : un renvoi pragmatique, hors du langage, à partir d'un fait conceptuel, établi par l'interprétation d'un discours, renvoi vers les objets réels. Wittgenstein nage, au milieu de ses binômes, et s'y noie, faute de trinité salutaire : langue, représentation, réalité. Et Heidegger, non plus, ne voit pas que l'appel des choses et des relations retentit avant que ne soit prononcé le premier mot : « Aucune conscience ne précède la langue » - « Der Sprache geht kein Bewußtsein voraus ». Et que St Augustin est brillant, avec la plus exacte des images : « Les mots ne font que nous avertir pour que nous cherchions les choses »** - « Hactenus verba valuerunt, quibus ut plurimum tribuam, admonent tantum, ut quaeramus res » ! | | | | |
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| | | | La vraie richesse d'une langue consiste en sa capacité d'accueillir de nouvelles métaphores. L'anglais paraît être le mieux placé pour se hisser au-dessus des autres. | | | | |
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| | | | Maîtrise n'est pas un concept russe. On trouve, en russe, ces emprunts : maître (en esprit), master (en économie), Meister (en cérémonies, en héraldique, en maréchaussée, aux échecs), maestro (en musique, en danse). | | | | |
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| | | | Deux mots qui ne se touchent plus : considérer et désirer, et qui auraient pu signifier : être d'accord avec les astres ou se laisser guider par des astres. Sur terre, le premier peut tout de même accompagner quelques musicastres, le second te voue au dés-astre, au silence, pour les autres, de ta musique née ailleurs. | | | | |
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| | | | Je ne pouvais me permettre ce que se permit ma compatriote, comtesse de Ségur : sans avoir cherché à m'enraciner dans le français, j'en réclamai des fleurs. L'arbre français me répondit par le silence de ses ramages ; je dus lui inventer un souffle, pour que mes feuilles bruissent. Sans entendre la musique à ses nœuds, accords des mots justes, je dus confier mon visage aux couleurs de ses mots troubles, juchés près de la cime ; mais je n'envie pas ceux qui, à l'inverse, peuvent dire : « Je ne suis que parole, il me faut un visage » - Jabès. Je dois me résigner à n'être connu que par l'extérieur, puisque « l'intérieur de l'homme se révèle par la musique de sa parole » - Böhme - « das Innerliche arbeitet stets zur Offenbarung durch den Schall des Worts ». | | | | |
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| | | | Entre les mots et le cœur le gouffre est plus infranchissable qu'entre les mots et l'âme. Il faut être plus sceptique avec l'expression de nos sentiments qu'avec la peinture de nos états d'âme. | | | | |
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| | | | Dans ta langue maternelle, les mots résultent de deux courants opposés mais équilibrés : tu l'écoutes et tu la fais parler. « L'arbre, au lieu de se dissoudre en représentations, peut me parler et susciter une réponse » - Levinas. Une langue étrangère est souvent, hélas, muette, et tu la mets sous question et cherches à faire passer ses aveux pour spontanés et sincères. Comment t'enraciner dans une langue qui ne connaît pas ton enfance ? - et sous une torture verbale espères-tu une éclosion florale ? | | | | |
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| | | | Le mot devient littéraire lorsqu'il ne s'identifie plus ni avec la chose ni avec le concept. Ce troisième univers, ce refuge des mots exilés, la Métaphorie Intérieure, a ses propres horizons et ses propres raisons. Le concept serait une métaphore fixe (« usuelle Metapher » de Nietzsche). « Tous les termes philosophiques sont des métaphores, des analogies figées »* - H.Arendt - « Alle philosophischen Termini sind Metaphern, erstarrte Analogien » - la philosophie ne peut donc être que poétique. | | | | |
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| | | | Avant d'évaluer un discours, il faut en fixer le but : intellectuel ou artistique, conceptuel ou langagier. Après son interprétation adaptée, il ne doit te rester que des métaphores et des renvois aux représentations. S'il n'y a plus de métaphores, c'est que le discours n'est ni poétique ni philosophique, il serait de la science ou du bavardage. Si aucune subtile représentation n'en ressort, c'est que le discours est irresponsable, il ne serait ni philosophique ni intellectuel, il serait de la poésie ou du bavardage. | | | | |
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| | | | Ne méritent d'être écrits que les mots qui viennent chez toi à la place de quelque chose d'autre, plus vital, plus ample, plus entier, plus involontaire et qui aurait pu aussi bien être rendu par des mélodies, des couleurs ou d'imperceptibles mouvements d'âme. Et ce trop plein sans paroles, toi, en attente de mots, tu es tenté de l'appeler - vide mélodieux et salutaire. C'est ce que crée Mozart. Logopoeïa et phanopoeïa doivent être subordonnées à mélopoeïa. | | | | |
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| | | | Les faits n'ont ni voix ni volume ni rythme ni intensité. Autant dire que le mot devrait n'y voir que, tout au plus, - un champ de résonances, un écran plat, et prendre sur soi-même tout souci d'harmoniques. L'accord entre les deux – dictum – factum – ne peut être qu'abracadabra ! | | | | |
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| | | | La totalité du langage se réduit aux formules logiques et aux références d'objets et relations (de l'un et du multiple ; la grammaire universelle engendrant une langue interne). Pas de quoi fouetter un chat. Mais, tel un musicien, tu l'interprètes, face à ton univers silencieux, et ton âme, en chef d'orchestre ou en casserole attachée à ton corps, fait entendre une mélodie ou un grincement, un soupir ou un bâillement. « En langage poétique, le signe acquiert une valeur à part, créant une espèce d'accompagnement du signifié » - R.Jakobson - « In poetic language, the sign takes on an autonomous value and creates a sort of accompaniment to the signified », et comme dans un opéra, la musique libre l'emporte souvent sur le livret imposé. « Même l'interprétation et l'emploi des mots suppose une création libre » - N.Chomsky - « Even the interpretation and use of words involves a process of free creation ». | | | | |
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| | | | La division en enthousiastes ou grincheux suit l'ambiguïté du mot monde, qu'on salue ou maudit. Ce mot peut désigner la matière, la vie, les hommes - trois objets auxquels on devrait réserver des organes de vue et de langage différents : le cerveau, l'âme ou la rate. | | | | |
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| | | | Le test de la justesse d'un mot hautain : déclamé en contrée basse, il est inaudible. | | | | |
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| | | | Ces balivernes : le Sujet n'existerait pas en dehors de l'intentionnalité, il n'existeraient que des Objets déséquilibrés par le Verbe. La conscience est faite surtout d'intensité, musicale et picturale, et la musique et l'image peuvent se passer d'objets. | | | | |
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| | | | Le tournant linguistique du siècle dernier s'expliquerait par la lecture à la lettre de l'acte de perception, dans des langues européennes. En allemand, wahrnehmen, percevoir ou prendre pour vrai, pousse à la phénoménologie ; en français (par faux rapprochement avec percer) - à la pénétration ; en russe (вос-приятие - prendre de haut) à une prise de hauteur. | | | | |
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| | | | L'instructive trajectoire du Parti Communiste (PC) : Permis de Construire, Permis de Conduire, Poste de Commandement, Personnel Carcéral, Plaque Commémorative, Privé de Cimetière. La marque collective est reprise par Political-Correctness, Personal Computer (PC), Philosophie Continentale et Ponts et Chaussées. | | | | |
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| | | | Même la beauté formelle du mot, et non seulement la qualité de son message, le doit, en partie, au modèle au-dessus duquel le mot se profile ou plane. Le mot est poétique quand l'évacuation du message laisse, tout de même, assez de joie, sans souci du modèle. | | | | |
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| | | | Les évolutions respectives du fond et de la forme : le premier a donné fondamental (telle théorie de représentations des groupes compacts), le second - l'italien formoso - beau (et le formaggio, pour les ironistes). | | | | |
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| | | | Il ne suffit pas de préconiser la forme et de se moquer du fond ; le souci de la forme peut aller de pair avec la bassesse, tandis que la plongée dans le fond peut être haute ; et l'on exhiberait le ridicule des hauts-de-forme ou témoignerait du respect des bas-fonds. | | | | |
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| | | | L'anachronisme linguistique, coloristique et éthique : la compassion sanguine tournant, imperceptiblement, vers l'incolore sympathie. | | | | |
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| | | | En dessinant produire du chant - tâche du mot à portée seulement des meilleurs interprètes ; la langue est là pour « porter le sens et le chant » - Hölderlin - « deuten und singen ». Les mots substitués aux taches et sons pour générer un arbre unificateur – « échange pur autour de son essence » - « um das eigne Sein rein eingetauscht », comme l'appelle Rilke. La naissance de cet arbre est fascinante, puisque la loi de son espace est dictée par le caprice de son temps : « Tout signe linguistique se positionne sur deux axes : celui de la simultanéité et celui de la succession » - R.Jakobson - « Every linguistic sign is located on two axes : the axis of simultaneity and that of succession » - notre interprète linguistique débrouille tant de voisinages imprévisibles et de renversements de chronologie (dus aux précédences des opérateurs linguistiques), avant de former des racines, des ramages et des canopées. | | | | |
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| | | | Il n'existe pas de miroir fidèle pour refléter l'homme ; la brisure ou la réfraction est dans chaque mot. C'est la routine des reflets-clichés qui fait croire en justesse de certains traits. Toute entrée dans l'univers des mots est métamorphique. | | | | |
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| | | | Avec l'idée on épuise les choses, en les saisissant par leur centre. Avec le mot on les caresse en surface. La vraie possession est profonde et basse, la vraie caresse est superficielle et haute. Vertige des armes, vertige des charmes. | | | | |
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| | | | Je ne songe pas à m'annexer le français, j'en suis un hôte discret et son confort nocturne hérisse mes rêves mieux, que son hospitalité diurne ne les calme. | | | | |
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| | | | L'étrange confusion, dans les pourquoi français, anglais, russe, italien, entre la raison et le but d'une action. L'allemand (warum, worum) y remédie légèrement, seul l'espagnol (porque, porqué) le tranche. | | | | |
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| | | | Rapprochements inacceptables : les sens et le sens, Sinn et Sinne. En anglais et en russe, ces mots ne se touchent pas, s'excluent. | | | | |
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| | | | L'ambivalence du mot hôte, en français, est parmi les mieux réussies : être maître ou intrus, au choix. | | | | |
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| | | | Le même mot pour fin-cible et fin-limite ! Pourquoi s'étonner que le Français soit si raisonneur en fourrant partout cet intrus de causalité racoleuse ? Et si la fin-limite était derrière nous, avant notre premier pas ? Et si la fin-cible servait à aiguiser notre regard et non nos flèches ? | | | | |
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| | | | Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis – Er-äugnis – Nietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être – со-бытие, ou vers leur fusion dans le soi qui serait une événement d'appropriation : Er-eignis der Er-eignung – Heidegger). « Le regard, c'est une flèche visuelle décochée vers l'infini »*** - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c'est l'absence des choses qui fait de l'infini une vraie cible. Dieu même, au moins le Dieu des Grecs, hésite entre le regard (theoro – je vois) et l'action (theo – je cours). | | | | |
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| | | | On aime une langue pour sa capacité de dévier, de grimacer, de faire mine, de feindre. Plus l'impression d'une fidélité à la vie réelle est forte, plus inexpressive est la langue. Le mot ne t'apprend presque rien sur le réel ; il te donne le goût du rêve. Les mornes réalistes, ignorant ces deux versants de la vie, proclament : « La vie se déploie en actions et non pas en mots » - A.Pope - « Life happens at the level of events, not of words ». | | | | |
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| | | | Ceux qui calculent les fréquences des voyelles, la place des pronoms ou la longueur des périodes n'ont rien à avoir avec mon intérêt pour le langage. La vraie passion du langage commence par la reconnaissance de la merveille de son absurdité, de l'immensité qui le sépare de la réalité, de l'émoi qui se fie à lui et de l'émoi qui y naît. C'est l'existence, incontournable mais presque translucide, de modèles, entre le langage et la réalité, qui est la vraie relation qui lie le mot à l'être et que ne voit pas Protagoras : « Le langage est séparé de toute relation à l'être ». Les sophistes abusent de la liberté du langage qui s'adapte au libre arbitre du modèle ; mais les idéalistes font pire : le modèle serait préétabli, asservi et adopté par la réalité. | | | | |
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| | | | Tous les beaux temps et modes du Verbe divin finissent par ne plus se conjuguer qu'au passif. Tous les beaux noms de la jeunesse finissent par ne plus se décliner au vocatif emphatique et succombent à un instrumental bien plat. | | | | |
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| | | | Déchristianisation des lieux et des événements : enfer - embouteillage, paradis - défiscalisation, purgatoire - concours, immaculé - au casier judiciaire vierge, révélation - marchandise, baptême - prise de fonctions, sermon - brimade d'écolier, Transfiguration - nouvel emploi, Croix - ennuis du métier, résurrection - recapitalisation, stigmates - résurgences de l'humain chez le robot, Ascension - réussite, Apocalypse - krach. | | | | |
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| | | | Mes mots-ennemis : compter et conter. Mes amis : coter (mettre des points d'exclamation) et quoter (mettre entre guillemets). | | | | |
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| | | | Croissance, l'un de ces mots que j'abhorre tant : s'étendre sans entendre, tourner sans se retourner, phases sans emphase. | | | | |
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| | | | La langue de bois, la façon la plus directe de faire oublier, que l'homme est un arbre ; elle n'en fait qu'un ensemble de nœuds mécaniques et d'arêtes creuses. | | | | |
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| | | | Orateur - os + ratio - raison de la bouche. Je lui préfère la raison de l'œil - le regard. La pire, c'est la raison de la cervelle - oraculisme, où l'on réinvente soi disant et la bouche et l'œil. | | | | |
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| | | | Trois livres médiocres - trop de mort dans Les Mots (où vingt belles pages s'incrustent, en corps étranger), trop de langage dans Les Mots et les Choses (où la belle Table des Matières ne sauve pas le reste) et trop de vie dans Les Choses (où il n'y a rien à sauver) - ces livres dévaluèrent trois beaux titres. Ces hypothèses intenables : croire que le mot représente notre vie ou bien notre monde. Le mot ne fait qu'interroger ; il a sa propre vie et son propre monde. | | | | |
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| | | | Joli palmarès du mot si anodin, déroute : essuyer une déconfiture, être décontenancé, changer de route. Quand on parvient à en faire trois synonymes, on vit mieux le difficile triomphe de l'immobilité - otium cum dignitate. | | | | |
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| | | | La plus forte joie de vivre m'est communiquée par ces faux sceptiques chez lesquels le naïf lit une démolition de tout élan, tandis qu'ils ne font que reconnaître, humblement, l'impossibilité de trouver un mot aussi prodigieux que l'enthousiasme. La reddition du mot sonne souvent le triomphe de l'émotion. « Ne te courbe que pour aimer » - R.Char. | | | | |
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| | | | Fonder sa vie sur la reproduction de moments uniques ou sur la production de choses pratiques ? - non, sur la traduction de messages cryptiques ! La félicité et l'action comme messages à traduire, d'une langue toujours étrangère. Ne pas être aussi mauvais traducteur que ces Latins, qui traduisirent par réalité l'energeia grecque. Les gouffres les plus infranchissables, entre l'Orient et l'Occident européens, sont creusés par ces traductions : « Le déracinement de la pensée occidentale commence avec cette traduction » - Heidegger - « Die Bodenlosigkeit des abendländischen Denkens beginnt mit diesem Übersetzen ». La prose latine défigura la poésie grecque. | | | | |
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| | | | Curieusement, plus tu doutes de toi-même, plus ferme devient ton mot. Une raison de plus de te débarrasser de tes duveteuses certitudes. | | | | |
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| | | | Ils ne savent pas ce qu'ils font reproche-t-on même à ceux qui savent, que ce qu'ils font n'est pas ce qu'ils disent. (Aujourd'hui, chacun sait ce qu'il fait - le pardon devint plus problématique.) | | | | |
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| | | | Toute la littérature est dans le sens changeant de mots. Le mot changeant de sens est sans intérêt. | | | | |
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| | | | Les chiffres et non pas les mots sont le miroir de l'esprit. Les mots sont la vie de l'autre côté de ce miroir. Les chiffres font comprendre l'esprit, les mots - le reproduire. | | | | |
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| | | | Deux regrets : premier en sentiment qui est dernier en forme, premier en forme qui ne trouve pas son sentiment. Désir : premier en forme enfante d'un sentiment premier. | | | | |
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| | | | Le mot est un entrebâillement minuscule dans les murailles des actes non-tentés, dont tu t'entoures. La lumière n'y pénètre guère ; tu y colles les yeux, tu vois, par-delà créneaux et meurtrières, - tout l'Univers en armes, à la recherche d'un panache rassembleur. | | | | |
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| | | | La poésie est le Phœnix du mot. Donc elle est cendres, la plupart du temps. | | | | |
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| | | | Oui, le mot est un faussaire sur le marché du sentiment, où règne un troc délicieusement indicible. Sa convertibilité, entre fauchés des monnaies stables, permet des échanges déséquilibrés et enrichissants. | | | | |
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| | | | Le mot en pointillé crée des états d'âme éclectiques ; mais modulés par la trajectoire des idées (l'idée est l'acte du mot), ils doivent prendre une forme syncrétique, nuage de points orienté. L'idée organique traduit une image d'une seule pièce, le mot thaumaturgique la recrée de toutes pièces. « Les idées sont des créatures organiques ; la forme leur est donnée à la naissance, et cette forme est l'acte » - Lermontov - « Идеи - создания органические : их рождение дает уже им форму, и эта форма есть действие » - les formes fécondes en idées (Valéry). | | | | |
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| | | | L'âme n'a pas de mots à elle. La poésie seule, en bousculant les dictionnaires, peut jouer à l'interprète imposteur, l'illusion naissant dans l'étrangeté des arabesques et des idéogrammes, à la prononciation gutturale imprévisible. Toute illusion de la vie est plus sonore que la vie, question de la disposition des bonnes cordes. L'âme n'a que des ailes : « L'amour, c'est la paire d'ailes, dont Dieu a pourvu l'âme pour qu'elle s'élève à Lui » - Michel-Ange - « Amore ‘mpenna l'ale, né l'alto vol al suo creatore, l'alma ascende ». | | | | |
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| | | | L'inspiration démocratise les dictionnaires. Quand un sentiment riche et châtié voisine soudain avec la misère des noms et s'encanaille dans une liaison avec la vulgarité des verbes. | | | | |
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| | | | Il s'agit de coller les mots à la vie imaginaire (la vie réelle étant vouée à recevoir nos maux). Il est plus fécond d'en envelopper un lien plutôt qu'une chose. Le lien, à ses extrémités, est bardé d'inconnues ; la chose est trop liée à son essence, à son noyau constant, sans perspective de belles substitutions. Saussure : « Le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique » - mais les mots eux-mêmes ne sont pas des liens, mais des aliments de notre appétit d'images et d'émotions ; tout lien est dans le modèle. | | | | |
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| | | | Un mot est vraiment dernier non pas parce qu'il clôt une chaîne d'autres mots, mais parce qu'il n'a pas besoin d'un suivant. L'idéal est qu'il soit, en même temps, la consécration du premier. Par l'humilité d'une conclusion en points de suspension recueillis. | | | | |
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| | | | Parler de choses qu'on n'a jamais vues est plus honnête que d'en dépeindre les bien aperçues. L'œil dédouble la plume, l'imagination l'aiguise. | | | | |
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| | | | Le langage des contraintes décrit en l'air de belles demeures, c'est en cela qu'il est plus noble que celui d'échafaudage de buts. La vue du but interpelle le calcul, la sensation de la contrainte sollicite l'âme. Les contraintes sont semblables à ces belles combinaisons échiquéennes qu'on ne voit pas sur l'échiquier, mais qu'on devine derrière les coups positionnels joués. | | | | |
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| | | | Le langage sert à approfondir la réalité ou à rehausser le rêve ; dans le premier cas, il est outil et il doit disparaître, une fois le but intellectuel atteint ; dans le second cas, il est contrainte et il doit persister, pour être le seul support de l'émotion. Le seul à distinguer nettement ces deux fonctions fut Valéry. | | | | |
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| | | | Le mot a toujours en vue ce qui le nie. L'idée, c'est une solide frontière avec l'idée contraire. Le mot est donc dans le regard, l'idée - dans les mesures : distances, surfaces, volumes. | | | | |
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| | | | L'idée entache l'âme, le mot donne à l'esprit une chance de pureté. Mais chercher à lessiver l'idée pour faire apparaître le mot use le cœur en manque de blanchisseuses. Si la naissance du mot n'est pas suivie par vagissement de l'idée, autant étouffer ce mot au berceau, il n'est pas viable. | | | | |
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| | | | Plume à la main, prendre langue avec la réalité devrait ne te servir qu'à conduire le courant de tes mots. Le reflet est une opération trop floue pour peindre avec précision tes fantômes. Mais l'ordre musical des idées reste étrangement en prise avec l'ordre phénoménal des choses. | | | | |
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| | | | L'une des plus immenses merveilles humaines : dans les cas les plus intéressants, on ne sait pas d'où vient l'irrésistible musique de notre regard - de la perfection du réel ? de l'intelligence du représenté ? de l'élégance de l'exprimé ? L'esprit le plus rare – celui qui vit une fusion de ces trois sphères, dans un accord divin, et, tout en reconnaissant leurs mutismes problématiques, nous enivre de leur musique recréée, recommencée, mystérieuse. « Les mots, parfois, ont besoin de musique, mais la musique n'a besoin de rien »* - E.Grieg. | | | | |
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| | | | Tentatives de pléonasmes : puissance potentielle, volonté velléitaire, anomalie anormale, vertu virtuelle, événement éventuel, matière immature. | | | | |
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| | | | La vie, et aussi les mots, peuvent être vécus en longueur, en largeur ou en profondeur. Il suffit de garder les yeux, comme le voulut le Dieu du jour, tournés vers le bas. Quand on les ferme ou les tourne vers le haut, comme le veut le Dieu de la nuit, on vit ou l'on délire en hauteur. | | | | |
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| | | | Une morphologie et une phonétique pauvres, qui ne discriminent pas les catégories syntaxiques ([rajt] en anglais, [rõ] en français, [vajs] en allemand - verbe, nom, adjectif ?), forcent le recours anormal aux astuces mécaniques - l'ordre des mots, les mots auxiliaires, les règles de concordance. Inlacrimabiles - ceux qui ne peuvent pas être pleurés - un mouvement synthétique vibrant, décomposé dans une suite analytique sans vie. | | | | |
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| | | | Des curiosités de l'origine des mots : désespoir - épuiser l'espoir ; Verzweiflung - aller au bout du doute ; отчаяние - rejeter tout espoir. Déception - éloigner du sens, Enttäuschung - se débarrasser de l'illusion, разочарование - cesser d'être subjugué. La dernière triade est évocatrice : la logique, le rêve, la passion se chargent de la même chose. | | | | |
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| | | | Sans intelligence ni poésie, tout dithyrambe au langage sonne faux et creux. Il n'est juste, à double titre, que chez Goethe et Valéry. | | | | |
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| | | | Les mots aux trajectoires trop bien calculées peuvent donner l'impression d'un vol de chauve-souris, d'un vol au radar. Tandis que tu cherches de vastes survols ou amorces de piqués. Le mot est plus proche d'un oiseau de proie, à l'œil hautain, visant le gibier à une distance vertigineuse. | | | | |
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| | | | Dans chaque question il y a du bruit linguistique ou conceptuel qui, inévitablement, entache la réponse. Pourtant, c'est dans la réponse qu'on lit la vérité. Comment peut-on faire endosser la vérité au réel et non pas au langage ? | | | | |
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| | | | On ne peut opposer au langage que la pensée ou l'émotion. Il triomphe haut-la-main de la première et se décourage devant l'ineffabilité de la seconde. Mais sans ces retentissantes défaites il n'eût jamais appris à produire de la pensée et de l'émotion. | | | | |
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| | | | Il faut commencer par prendre un livre au mot pour finir par le prendre à la lettre. | | | | |
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| | | | La sincérité dans les mots : quand la sonorité d'une phrase est au diapason d'un état d'âme vibrant. Je n'aime l'authenticité que naissant à l'article de la suffocation. | | | | |
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| | | | La parole fut donnée aux vulgaires pour traduire leur pensée (Talleyrand), aux sages pour la déguiser (Dante et Machiavel), aux intuitifs pour la découvrir, en passant. Les uns forment, avec la vérité, un couple, les autres s'en réjouissent comme d'une maîtresse, enfin les troisièmes l'approchent en dilettantes et vivent les faveurs des Muses comme promesses de rendez-vous. Convention (la règle), religion (la honte), superstition (l'extase). La poésie est la superstition du mot. | | | | |
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| | | | Le geste ou l'idée qui, bien tassés, n'entrent toujours pas dans un seul instant ou dans une seule maxime, sont condamnés à finir dans la platitude. | | | | |
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| | | | La poésie, c'est l'interception de regards de l'éternité, regards qui suggèrent des formes (mots ou sons) et promettent l'attouchement du fond (bonheur ou enthousiasme). | | | | |
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| | | | Personne ne se rend mieux compte de la petitesse et de l'immensité des mots, de leurs messages cristallins ou indéchiffrables, de leur inutilité et leur vitalité que le poète, qui est le seul à ne fréquenter que leurs recoins extrêmes. | | | | |
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| | | | Ce que tu bâtis devrait pouvoir se muer, à tout moment, en abri, en ruines, en fonts baptismaux, en mausolée. De l'architecture polyvalente en mode synchrone, abri des exilés, des momies, des relaps. | | | | |
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| | | | Ton ombre (mot) doit être droit, que tu sois, toi-même, brisé ou écrasé. | | | | |
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| | | | On ne te lira jamais comme tu veux, comme si les mots venaient d'être inventés. Pourtant c'est bien ainsi qu'on est tenté d'écrire. Forcer l'oubli des trajectoires connues des mots, les vouer à la destinée des hapax, esquisser des pointillés qui en feraient pressentir envolées ou chutes. Le verbe créateur ne connaît pas de continuité, tandis que « La nature ne fait pas de bonds » - Leibniz - « Natura non fecit saltus ». La hauteur n'habite que le verbe ; il faut se méfier jusque du ciel : « Sur terre - des arcs brisés ; au ciel - des cercles parfaits » - R.Browning - « On the earth - the broken arcs ; in the heaven - the perfect round ». Et saluer le Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais non pas mon verbe ». | | | | |
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| | | | Le mot qui n'impose pas sa hauteur, est une girouette. Retenti en altitude, il provoquerait des avalanches ; le même, entendu dans des tréfonds, disparaîtrait sans laisser d'écho ni d'avalanches. En stratégie littéraire, la marge de l'artilleur est plus prometteuse que la charge du chasseur. | | | | |
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| | | | La contingence guette les mots sans attache. Le hasard du verbe n'est domestiqué que par sa subordination à la hauteur de ton regard interrogatif. Et c'est le regard pré-langagier et non pas le hasard des mots, qui persiste et nous fait abandonner tout ce qui est fixe. La symétrie pascalienne : « le hasard donne les pensées et le hasard les ôte » - est fausse. | | | | |
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| | | | Le mot, comme la musique, devrait faire oublier l'époque. À l'heure astrale, ignorer l'heure est signe de hauteur de l'instant, où vibre le mot ou la note. C'est la hauteur qui fait du mot – une mélodie : « Le ton, c'est le mot en hauteur »** - R.Schumann - « Töne sind höhere Worte ». | | | | |
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| | | | Différence entre le mot et la note : la lumière de la musique ne projette aucune ombre, les ténèbres du mot n'ont pas de témoins. La pensée, d'habitude, manque de lumière et le sentiment - d'ombre. « Plus on s'approche de la lumière, plus on se connaît plein d'ombres »** - Ch.Bobin. | | | | |
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| | | | L'idée atteint son objet de plein fouet et l'on finit toujours par se dire qu'il aurait mieux valu le rater pour tâter un autre angle d'attaque. Le mot, lui, vise un état d'âme et le rate pour se perdre le plus loin possible. Au milieu de ses ombres et non pas dans l'éclat de son orgueil : « L'écrivain qui réalise ses ambitions se perd dans son éblouissement » - S.Johnson - « A writer who obtains his full purpose loses himself in his own lustre ». | | | | |
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| | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - la Bible. | | | | |
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| | | | Glissades orthographiques utiles pour la science de l'ironie : âme - âne, Seele - Esel, nóos (intellect) - ónos (âne). | | | | |
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| | | | Une passion te remplit et les fuites sont inévitables : la tranche de chaque mot dévoile des couleurs et épaisseurs inattendues - le langage l'emporte sur la sincérité. | | | | |
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| | | | Le mot sans ailes m'est aussi hostile et sans vie que les yeux secs. Agiter sa plume, même trempée dans une larme, ne garantit, hélas, pas l'envol. | | | | |
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| | | | L'étranger et la patrie : le premier est décrit avec des verbes - profiter, tirer les marrons du feu, se frotter les mains ; la seconde avec des adjectifs - naïve, franche, généreuse. Pour être impartial, on aurait dû ne comparer que les signes de ponctuation : déficits de points d'interrogation, abus de points d'exclamation, sérieux du point de suspension, solidité du point final. | | | | |
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| | | | De l'enthousiasme du cœur à celui des mots, le cheminement est hasardeux et vacillant. Une paix d'âme, par contre, se traduit immanquablement dans la prompte impassibilité des mots. | | | | |
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| | | | Je ne serais apprécié ni lu que par ceux qui savent ce que c'est qu'un langage inventé : Cioran ou un polyglotte. Entre ceux qui s'affirment et ceux qui s'inventent - pas de communication possible. | | | | |
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| | | | Formé sous l'influence des langues indo-européennes, le regard philosophique européen sur la structure du langage - sujet, verbe, objet - est sans intérêt. Tout langage doit offrir trois types de références : d'objet, d'attribut et de lien entre objets. Les catégories - syntaxique du sujet, lexicale du verbe, sémantique de l'objet - sont purement linguistiques, sans rapport avec le modèle conceptuel. La langue fournit le noyau (verbes, quantificateurs ou connecteurs) de l'axe syntagmatique, l'axe paradigmatique étant alimenté par le modèle. | | | | |
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| | | | Quatre merveilleuses machines qui donnent naissance à la compréhension du discours : la syntaxique (intentions, types de coordination, ellipses, synecdoques), la logique (négation, quantification, évaluation, connexion), la sémantique (typologies de liens, métonymies, qualification, accès aux objets), la pragmatique (métaphores, goût, conjoncture). La merveille est dans leur coopération, en parallèle, et dans leur contact permanent avec le modèle conceptuel qui les valide et prépare l'émergence du sens. « Pour atteindre le sens entier du discours il faut atteindre le sens du modèle de la réalité » - Searle - « Any complete account of speech requires an account of how the mind relates to reality ». | | | | |
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| | | | Les sorts inégaux du mot : en français, il s'associe avec l'esprit ; en russe - avec le Verbe ; en anglais, il sert de refuge à l'inaction d'Hamlet ; en allemand, étant multiplié, il peut bifurquer soit vers le dictionnaire, Wörter, soit vers le Verbe, Worte. | | | | |
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| | | | Le mot naïf retrouve son étymologie dans la grogne. Le mot évolué penche pour le Verbe pré-existant aux choses et étables. | | | | |
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| | | | « J'aime le mot oiseau, car il a toutes les voyelles » dit un soi-disant poète, à l'oreille orthographique. Et le mot lézard lui fait entendre flemmard ou hagard, et non quart, stars ou lare. Quelles oreilles frappées par la machine ! | | | | |
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| | | | De la prédestination néfaste de certains mots : prenez tribu et ses dérivatifs : tributaire, distribuer, tribunal, contribuer, tribune, attribuer, - si modernes et si grégaires. | | | | |
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| | | | Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau, où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée. | | | | |
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| | | | Logos signifierait chose chez les Grecs, acte chez les Hébreux, entendement chez Tolstoï. Comment échapper à la manie des hommes de ne pas nous laisser un seul mot qui ne serait voué qu'au rêve ! Res vaga refusant de devenir res publica. L'étendard de rêve devenant standard de vie… | | | | |
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| | | | « Au commencement était le Verbe » - on peut en ricaner sur trois niveaux : en syntaxe - les substantifs n'ont qu'à bien se tenir (on est avec les logiciens) ; en sémantique - les relations précèdent les sujets/objets (on est avec les structuralistes) ; et en pragmatique - il n'y a rien à chercher avant le mot, tout peut être réduit au mot (on est contre Platon). | | | | |
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| | | | Ils appellent idée un discours avec un grand degré d'abstraction dans les termes. Activité à portée des machines ! Le mot, en revanche, est un discours qui intrigue par sa construction, où la structure, la logique, la proximité des termes quelconques appellent une interprétation par des outils imprévisibles. | | | | |
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| | | | Je dis être en présence d'un mot lorsque j'ai la sensation, que l'exigence d'une fine oreille se transforme imperceptiblement en l'acquiescement d'un haut regard. | | | | |
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| | | | Pour deviner les rapports de l'Européen avec la connaissance, il suffit d'examiner son verbe-fétiche : under-stand (humilité), ver-stehen (pénétration), com-prendre (universalité), по-нять (hauteur). | | | | |
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| | | | Dans le mot ni l'on ne se dénude ni l'on ne se dissimule, dans le mot on crée, on crée une requête, nécessairement ironique (ironie voulant dire interrogation) et dans laquelle tu dois briller soit par ta présence soit par ton absence. Au cours de l'interprétation de cette requête se produisent des rencontres inattendues des objets qui, hors de ton discours, pouvaient s'ignorer. Parmi les subjugués par le mot, on trouve surtout poètes ou tyrans : « Les mots bâtissent des ponts vers des régions inexplorées » - Hitler - « Wörter bauen Brücken in unerforschte Gebiete ». | | | | |
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| | | | On devrait définir une grammaire de hauteur se moquant de celles de surface ou de profondeur, grammaire générative de vertiges et de métamorphoses, transfigurative plutôt que transformationnelle, grammaire des textes nous exemptant du contexte. | | | | |
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| | | | La langue et la représentation du monde : la langue influe sur l'organisation du modèle conceptuel (qui est le seul à représenter le monde !). Aux hiérarchies de nature linguistique d'une langue peuvent correspondre des hiérarchies psychiques d'une autre. Ce qui se réduit au structurel ici peut n'être que descriptif ou déductif la-bas. On peut avoir un nœud unique dans un modèle à la place d'un beau branchage dans un autre. Mais tous les arbres possèdent les mêmes cryptotypes, de la racine aux fleurs. | | | | |
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| | | | Le regard doit davantage aux organes de reproduction et de réflexion qu'aux organes de vue. C'est pourquoi, conception du monde est plus voyante que Weltansicht (résultat), Weltanschauung (processus), мировоззрение (les deux). | | | | |
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| | | | On aurait dû avoir trois mots différents à la place du verbe exister, appliqué à la réalité, au modèle et au discours. Dans la réalité n'existent que des combinaisons d'atomes et des manifestations de l'esprit (la phusis et le logos, un couple, où le genre en dit long sur le rôle du géniteur respectif, et dont les définitions ne vont pas au-delà de :« What is mind ? No matter. What is matter ? Never mind. ») ; dans le modèle existent des objets ; dans le discours existent des références d'objets renvoyant, par substitutions, aux objets du modèle. | | | | |
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| | | | La licorne n'existe pas : dans la langue, cela voudrait dire, que l'étiquette licorne n'est associée à aucun concept du modèle ; dans le modèle – que le concept licorne n'a pas été modélisé (mais il aurait pu l'être, pour exister au même titre que vache) ; dans la réalité – qu'aucun genre d'être vivant (corps organique) portant ce nom n'existe (et n'aurait pas pu exister). Hegel et Sartre (ou, avant eux, - Parménide et Platon) nagent au milieu de leurs avortons de termes – non-être, néant, négation, exister – qu'ils sont incapables de définir et se contentent d'un verbiage borborygmique et difforme. | | | | |
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| | | | Un verbe surchargé d'ambiguïtés - douter. Vérifier la véracité d'une proposition, hésiter entre deux modèles concurrents, ignorer les attributs d'un objet, mettre en cause l'interprète, changer de langage - autant de contenus irréductibles. | | | | |
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| | | | Les formes personnelles du verbe être n'ont rien à voir avec l'infinitif, en exprimant, respectivement, le cogito (je), la proximité (tu), le regard (il), la tribu (nous), l'autre (vous), l'intelligence (ils). Curieusement, en russe, c'est le seul verbe, où l'infinitif (есть) serve de forme personnelle pour toute personne ! | | | | |
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| | | | Aucune langue ne m'accueille plus, un permis de travail à la clé. Apatride des idées, je suis devenu apatride des mots - et ma collection des exils s'en voit allongée. | | | | |
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| | | | Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille, tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans la prise de risques insensée par ma bouche. « Dans la bouche, les mots produisent un effet, et dans l'oreille – un autre » - Manzoni - « Le parole fanno un effetto in bocca, e un altro negli orecchi » - et il est impossible d'effacer la mémoire collective, où se produit l'effet dévastateur idiomatique. | | | | |
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| | | | La passion primesautière disparaissant des entreprises des hommes, l'étymologie de pro-jet (Ent-wurf, на-бросок) devient de plus en plus incompréhensible. Mais la Entworfenheit (ouverture au monde ou, mieux, disponibilité) heideggérienne paraît être un bon terme pour désigner la première fonction du langage – traduire l'élan de la conscience en une structure ou en un chemin d'accès des choses. | | | | |
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| | | | Le langage, en mode routinier, n'est qu'un code d'accès, et très rarement, en mode-rupture, - une courroie de création. L'esprit possède et les langages et les modèles, et le premier critère de sa qualité est le contenu de ses modèles auxquels renvoie un langage. C'est une question de goût et d'intelligence - avec quoi peupler ses modèles dynamiques : avec des fantômes ou avec des bases de connaissances, avec des déductions ou avec des faits. | | | | |
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| | | | De plus en plus on fait appel à leurs initiales pour désigner les vedettes littéraires ou politiques. Mais il y a des usurpateurs, tels que IT (Information Technology), FD (File Descriptor) ou LT (Line Transfer), qui nous obstrueront Ivan Tourguéniev, Fiodor Dostoïevsky ou Léon Tolstoï. | | | | |
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| | | | Tous savent, aujourd'hui, ce que veut dire CBS (sauf quelques mathématiciens, qui y subodoreraient l'inégalité de Cauchy-Bouniakovski-Schwarz) ; j'y lis : civilisé-barbare-sauvage – les trois rameaux de l'amour de Ch.Fourier, amour qui serait un arbre, que toute autorité s'efforcerait d'ébrancher ; notre phalanstérien, en abusant de constantes et en négligeant les variables, privait cet arbre des qualités des dragons à têtes multiples, sans parler de Phénix. | | | | |
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| | | | Il n'y a rien à comprendre dans le discours de ceux, qui ne voient dans le mot qu'un moyen de se faire comprendre. | | | | |
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| | | | L'être, c'est-à-dire l'âme, est destiné au regard, c'est-à-dire à la prière et au rêve. Mais ils en firent l'objet culte de leurs syllogismes bancals, où le tragique se banalise et la logique s'enlise. | | | | |
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| | | | L'ambiguïté du mot modèle : source ou reflet ; à comparer avec les clairs et expressifs Vorbild et Nachbild (les deux se retrouvant dans Urbild). | | | | |
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| | | | Le message poétique naît soit du mot (du dialogue), soit de l'esprit (de la harangue), soit du regard (du monologue). Du don, du travail, du rêve. Se saouler, ciseler, s'isoler. Je reconnais n'avoir ni don ni zèle, - que des ailes. | | | | |
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| | | | Si je parle si souvent de ruines, c'est en partie à cause de mes rafistolages au sein de l'équipe de la tour de Babel, dont la charpente se prête mal à l'architecture des tours d'ivoire (il paraît qu'en sacrifiant la hauteur à la profondeur, un recyclage soit possible : « Nous creusons la mine de Babel » - Kafka - « Wir graben den Schacht von Babel »). Et mes ivresses publiques ne rappellent que vaguement le miracle de la Pentecôte. | | | | |
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| | | | Mes ressources verbales ne sont évidemment pas dans la langue française, mais à côté d'elle. Ce à côté ambigu que je verrais et lirais bien - au-dessus. | | | | |
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| | | | Tout en n'étant qu'une étiquette, le mot permet d'accéder à ce qui va au-delà de la chose. L'étiquette qui ne fait qu'indiquer le prix de la chose est moins que la chose. L'idéal, c'est soit une étiquette qui se substitue au flacon et apporte de l'ivresse, soit celle qui se lit sur une bouteille jetée à la mer paisible, refuge des naufragés de la sédentarité sans patrie. | | | | |
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| | | | Aucune langue européenne n'est aussi désincarnée que le français. Quelle aubaine pour un ami des fantômes fuyant tout contact avec les choses ! Il n'y a que le mot français qui ne cherche aucun miroir empirique pour se lire ! | | | | |
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| | | | La seule fidélité, avec les mots, est la hauteur scintillante et discrète ; le reste n'est que sacrifices, - à l'usage, à la fatuité, à la fausse droiture. | | | | |
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| | | | Les mots sont comme l'éther, vitaux mais inertes. Il faut savoir susciter de violentes tornades ou de doux courants évoquant de lointaines contrées ou emportant vers de hauts horizons. Il faut y mêler des arômes ou en nourrir une flamme. Et l'art des contraintes consisterait à s'appuyer sur les choses aérostatiques, pour progresser et rendre aérodynamiques les choses dignes d'être caressées. Pour le regard, les poumons peuvent s'avérer plus porteurs que les yeux. | | | | |
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| | | | Le cheminement de l'interprétation moderne d'un mot : une lettre (un son), un mot, une référence (de lien ou de modèle), un réseau, une relation de ce réseau avec un autre, l'intention, la preuve de la relation, les substitutions dans la preuve, le sens des substitutions, l'action s'inspirant du sens. On retire les deux dernières étapes - on est dans le langage intellectuel (antique) ; on en retire les deux premiers - on est dans le langage angélique (médiéval). | | | | |
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| | | | Le mot n'est signe ni de la chose ni du concept. Le mot est volonté de désigner la chose, volonté qui ne débouche sur la chose qu'en transitant par le concept (et le concept, non plus, n'en déplaise à Aristote, n'est pas signe des choses ; le concept est la connaissance même de la chose). Le mot n'est ni similitude ni représentation, mais symbole évocateur, excitant, référençant, focalisant. Le mot est une forme travaillée par un désir de fond. | | | | |
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| | | | Dans l'esprit s'entrechoquent des images, dans l'intellect - des représentations (idoles), dans la langue - des signes. Trois voies (voix ?) vers Dieu. Le mot, au sens noble, est un habile et haut réseau de signes, s'inspirant ou s'adressant aux images ou représentations profondes. | | | | |
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| | | | Dans l'esprit se déroulent des métaphores de l'illumination, indexées de désir, sans noms ni verbes, ne relevant d'aucune langue et pointant sur des objets, liens, variables (nomena nescio), valeurs de vérité. La langue le transforme en références (d'objets et de liens) et en formules logiques. Elle y introduit le temps, joue avec des qualificatifs, la négation, l'ellipse, bref avec ce qui n'apporte presque rien à la pensée. | | | | |
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| | | | Tu te sens porteur d'une musique, mais tu dois la confier aux mots. On peut avoir une idée du désastre en tombant sur d'effarants livrets accompagnant les meilleurs morceaux de Mozart ou Tchaïkovsky. Les arpèges des mots sont souvent souillure d'une partition vitale. | | | | |
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| | | | L'étrange chute du sacré dans la hiér-archie. | | | | |
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| | | | La langue même d'un bel écrit devrait être travaillée en hauteur et non pas en profondeur. En la labourant on lui découvre l'odeur de la terre natale et l'on perd l'attrait des horizons d'exilés. Aux pensées déracinées - des mots déracinés ! | | | | |
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| | | | Pauvreté lexicale au service de l'imaginaire : corde, en français, s'appliquant au violon, à l'arc et au suicidaire. Après tout attouchement tu peux y étendre tes ailes mouillées. | | | | |
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| | | | De l'inconvénient du renversement trop mécanique des tendances hostiles : tu cherches à retourner, à la lettre, le mauvais slogan du parti pris des choses, ad rem, et tu obtiens - mer-da… Et objet, lui-même, sème le doute avec T'ai-je beau … | | | | |
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| | | | Bonheur, liberté, amour - en français, ces mots feraient penser à une plage des tropiques ; en allemand - à un archipel métaphysique ; en russe - à une île déserte. | | | | |
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| | | | Le sens naît d'un dialogue, donc d'un partage. La langue allemande ne s'en trompe pas, voir l'admirable série : Urteil, Vorteil, Mitteilung - jugement, préférence, message - provenant de teilen - partager. La philosophie est la poésie du dialogue. « La philosophie n'est qu'un moyen pour atteindre ce qu'est la poésie » - F.Schlegel - « Die Philosophie ist nur ein Mittel zu dem, was die Poesie selbst ist ». | | | | |
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| | | | Toute métaphore traverse le langage, le modèle et la réalité. Elle s'appellera mot lorsque l'essentiel de ce parcours est langagier et débouchant sur un état d'âme réel. Elle s'appellera idée lorsqu'elle s'attarde au milieu des objets-concepts du modèle. | | | | |
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| | | | Quand des savants de la connaissance, que sont Claudel, G.Marcel ou Ricœur, produisent leur jeu de mots gynécologique de co-naissance, j'ai envie d'enchaîner, sur le même thème hygiénique, par con-aisances. | | | | |
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| | | | En français, le débordement, en tant que mode d'expression, m'est interdit ; je dois me contenter de la fontaine. Des ambitieux parent la leur d'écriteaux alarmants ou rassurants, Poison ou Eau potable, je ne promets qu'une bonne soif près de la fontaine. | | | | |
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| | | | J'use de mon français comme j'use de mon algèbre ; des Bourbaki littéraires relèveront des bizarreries dans la notation de mes opérandes, mais ils devront s'incliner devant mes opérateurs aux singularités mieux dessinées que les leurs. | | | | |
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| | | | La langue n'est pas une pensée extérieure, comme la pensée n'est pas une langue intérieure. La langue prend en charge la pensée ; le contenu de la pensée naît hors toute langue et se forme dans un langage conceptuel. La langue interroge ce que la pensée crée. | | | | |
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| | | | Si, une fois épuré de tout ce qui est héritage ou tradition, ton mot continue à vibrer, étinceler ou scintiller, c'est qu'il est apparenté au Verbe. Le Commencement fut toujours opposé à la tradition, qui est un euphémisme pour routine ou plagiat. | | | | |
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| | | | Même dans le clan des amateurs de la citation je ne suis qu'un exilé. Qu'ai-je à partager avec ces juvéniles calculateurs ou ces séniles collectionneurs ? Le barbare repeupla la patrie dévastée de Plutarque, d'Érasme et de Montaigne. | | | | |
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| | | | Le ridicule du Selbstsucht (enquête sur soi), le trop sérieux du Selbstzucht (requête sur soi) - il faut se tourner vers l'ironie du Selbstwucht (quête de soi), - ni chercher ni cultiver, mais peser. | | | | |
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| | | | Destin n'évoque que l'arrivée (destination), Schicksal - que le départ (schicken - envoyer), судьба - que le parcours (banc des accusés dans un tribunal - суд). | | | | |
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| | | | Trois mots-parasites - liberté, désir, être - prolifèrent sur le bel arbre du rêve ascendant et de la sève descendante et en cachent et occultent la vue, arbre que le philosophe aurait dû défendre avec autant de conviction, que le chante, avec foi, le poète. | | | | |
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| | | | Le relief du français fait ressortir les concepts avant les relations, l'anglais fait l'inverse, l'allemand et le russe entourent les deux d'une même indétermination. Le nombre de concepts dépassant, de loin, celui de relations, le français est la langue idéale du genre aphoristique. | | | | |
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| | | | L'admirable langue allemande sachant si ironiquement rapprocher le sens des sens : be-stimmen, définir - munir de voix, ge-hören, appartenir - munir d'ouïe, ent-sprechen, correspondre - interdire de parole, be-greifen, appréhender - tenir avec les mains. Et ces belles oppositions : gestimmt (accordé) - bestimmt, aufhören (cesser) - gehören, versprechen (promettre) - entsprechen, angreifen (attaquer) - begreifen. | | | | |
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| | | | La mémoire allemande (Ge-dächt-nis) s'appuie sur ce qui fut pensé, la mémoire russe (па-мять) compte sur ce qui peut toujours être imaginé. | | | | |
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| | | | L'idée platonicienne (eïdos) nous renvoie à ce que les choses ont de visible ; à ce qui est lisible nous renvoie le mot (logos). Le Logos bicéphale aristotélicien correspond très exactement à ce qu'est une maxime : l'union de la forme et de la formule ! | | | | |
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| | | | Les mots sans frontières nettes auraient dus être réservés à la poésie et interdits aux graphomanes ; tel le logos, permettant aux bavards grecs de nous enquiquiner avec la fichue équivalence de l'être, du penser et du dire. | | | | |
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| | | | Ce bel appel à l'humilité dans cause remontant à chuter, tandis que l'allemand fait penser aux choses (Ur-sache) et le russe - à l'action (при-чина). | | | | |
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| | | | Le langage résulterait d'un débordement (Hölderlin avec Heidegger) ou d'un vide (Mallarmé avec Badiou) - pas de contradiction entre les deux : les émotions naissant dans l'élément liquide et les pensées - dans l'aérien. | | | | |
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| | | | Valéry part d'un concept improvisé, effleurant à peine les choses, pour aboutir à un mot poétique. Heidegger part d'un mot improvisé, ignorant les choses, pour aboutir à un concept prosaïque. Privez le langage de suffixes, vous coupez toute source d'inspiration de Heidegger. Oubliez toute la culture, la cible de Valéry garde toute son excitabilité. | | | | |
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| | | | Heidegger se serait régalé, s'il écrivait en russe, où l'insignifiance du verbe être est récompensée de métamorphoses stupéfiantes, par intrusion de préfixes : pour – oublier (за-быть), oui – se procurer (да-о-быть), de – partir (от-быть), dans – se maintenir (пре-быть), trans – séjourner (про-быть), à – arriver (при-быть), près – diminuer (у-быть). L'ontologie représentative ou l'anagogie interprétative ridiculisées par la gabegie langagière. | | | | |
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| | | | Les mots, les choses et les dons se retrouvent, étrangement, dans l'étymologie de con-dition (donné avec), de Be-dingung (doté de choses : « Die Dinge bedingen die Sterblichen » - Heidegger) et de у-словие (près des mots). | | | | |
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| | | | L'étude des passions s'appellerait patho-logie, celle de l'amour – philo-logie, celle de la proximité – topo-logie et celle de l'art – techno-logie. La technique, la mathématique, les lettres, la santé venant au secours d'un Logos défaillant. | | | | |
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| | | | Les notions minéralogiques de matière, de logique ou de patrie remontent, étrangement, à la Sainte Famille : Mère, Logos et père. | | | | |
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| | | | Je sais que c'est en moi, et non pas dans le monde bien entretenu, que se déposent des matières polluantes, mais toute bonne écologie de l'ego aboutit, pour moi, à l'égologie. | | | | |
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| | | | L'origine linguistique de la honte : ce qu'il y a de meilleur en nous n'a pas de langage et reste un appel inarticulé, une forme en puissance, une pure disposition sans ressources ni outils. L'invention d'alphabets, l'adamisme et l'ésopisme, la genèse de nos mondes ratés. | | | | |
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| | | | Mes litanies de la hauteur devraient peut-être s'appeler acméisme, (acmé - apogée). Pasternak le définissait comme : « hauteur résistant à la vicissitude de la rue ». Et son contraire s'appellerait – acrophobie, phobie de la hauteur. | | | | |
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| | | | Sénèque et Racine écrivent pour la déclamation, Shakespeare et Corneille - pour la lecture ; Molière et Tchékhov - pour la scène. Les métaphores déclamatoires ou livresques ont l'univers entier pour source ou cible, les métaphores scéniques - le hasard des planches. | | | | |
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| | | | Au sujet du bien et du mal qui le rasaient passablement, un philosophe professionnel français n'eut d'autre exemple à formuler que : j'ai bien mangé et j'ai mal à la tête. Comment bâtir, en français, une éthique ? | | | | |
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| | | | À quel point le Français se laisse guider par le mot et non pas par le concept, on peut le voir à l'exemple aberrant de ce colloque philosophique dédié à l'engagement (de l'idée – à l'acte) et à la sagesse (intelligence dans l'action), et auquel on invite un général, pour parler d'engagement (contrat avec l'Armée et contact avec l'ennemi), et un pédiatre, pour expliquer pourquoi le môme doit être sage. | | | | |
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| | | | Curiosité psycho-linguistique : l'exemple sert de modèle pour le Russe, de jeu pour le Français, de mesure pour l'Allemand ; mais le mot exemple, en français, remonte à modèle, en allemand (Beispiel) - à jeu, en russe (пример) - à mesure. | | | | |
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| | | | Le succès peut être vu comme l'issue (ré-ussite) d'une poursuite (Er-folg) haletante (у-спех). | | | | |
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| | | | L'idée de salut est élitiste en français (sauver - sauf) et en allemand (retten - reißen - arracher), grégaire en russe (спасти - пасти - paître). | | | | |
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| | | | Comment ne pas m'aliéner des choses, si chose, en allemand et en russe, - Ding et вещь - nous renvoie aux assemblées publiques (thing et вече) ! | | | | |
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| | | | Pour sculpter ton regard, tu prends le bloc de ton être, tu en élimines tes actes, pour n'en laisser que tes mots et ta voix (« verba et voces » - Horace, si loin de la devise américaine : « acta non verba » !). En paraphrasant S.Beckett, tu diras, que ton style se dégagera des réponses à ces questions en marbre : Où irais-je, si je devais aller ? Que serais-je, si je voulais être ? Que dirais-je, si je pouvais avoir une voix ? | | | | |
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| | | | Comment on voit ce qui est actuel : en français - assis (pré-sence), en allemand - plié (Gegen-wart), en russe - debout (на-стоящее). | | | | |
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| | | | On traduit, mécaniquement, Aufklärung par siècle des Lumières. Mais la Aufklärung (courant humaniste, populaire et chaud) gît en ruines, au milieu des machines, tandis que les Lumières (règne de la raison, froide et élitiste) triomphent à tout bout de champ, dans les têtes de loups. L'Allemand y hérite de la tragédie grecque, et le Français – du droit romain. | | | | |
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| | | | La position couchée est une méthode comme une route l'est pour les autres, mais elle en est une méta-route (hodos - route en grec). | | | | |
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| | | | Suivre ses idées - création autodestructrice, à portée de tout ingénieur ; obéir aux mots - création autocréatrice, réservée aux ivrognes et aux poètes. Dès que la musique des mots est trouvée, leur sens vient tout seul, sous forme d'idées. L'inverse, « Occupe-toi du sens, les sons s'occuperont d'eux-mêmes » - L.Carroll - « Take care of the sense and the sounds will take care of themselves » - est inepte. | | | | |
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| | | | L'Allemand se fascine par le primordial - sa langue lui tend le préfixe originel de Ur (d'où Ur-Wort - logos) ; le Russe déborde sur l'achèvement - et sa langue l'y invite avec le préfixe infini de до (d'où до-бро - le bien) ; le Français tient à l'harmonie du milieu - peu de préfixes y opposent quelques timides aspérités, vite maîtrisées par l'aplatissante morphologie. | | | | |
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| | | | Notre soi le meilleur n'a pas de mots ni de langage fidèle de gestes. La vraie littérature naît de la sensation d'une traduction, d'une mimesis de ce fond innommable, indicible et ineffable dans la même langue. Sinon on plonge dans une langue étrangère. | | | | |
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| | | | Prôner l'an-archie des choses, pas de prééminences, et la pan-archie des rêves, que des éminences. Vivre de l'éternel retour du seul verbe palindrome français – rêver ! | | | | |
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| | | | Ma patrie marâtre est la langue, contrée régie pourtant par des logophores étrangers ou hostiles. Je suis un apatride des drapeaux, phobique des assemblées, réprouvé des recensements. | | | | |
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| | | | La substitution victimale nous fait entrevoir en toute trag-édie un bouc providentiel et dérisoire. | | | | |
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| | | | Mieux on sait se passer de guillemets explicites, mieux on sait s'appuyer sur les guillemets implicites. | | | | |
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| | | | Le con-cret ne promet que du béton ! Sans emploi plausible pour l'habitué des ruines. Le dis-cret est béant de lacunes à travers lesquelles peuvent briller des étoiles. Con-fluence des masses, in-fluence des astres. | | | | |
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| | | | Ironie viendrait d'interroger, mais c'est plutôt s'arroger le droit régalien d'élever toute interrogation à la dignité d'aporie. | | | | |
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| | | | Si, par ton discours, tu cherches à représenter l'arbre entier, tu n'aboutis qu'à un organigramme, aux nœuds et flèches sans vie. Il faut que tu enracines une seule fleur ou affleures une seule racine, pour que l'âme de lecteur reconstitue la vitalité entière de l'arbre. | | | | |
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| | | | Le monde qui ne te chante plus est un monde sans merveille ni magie - désenchantement = Entzauberung = разочарование. | | | | |
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| | | | Valéry a de la répugnance pour ce moi impur, moi qualifié, et lui oppose l'ange pur, Dieu sans nom, la femme sans ombre, l'homme sans qualités ou les qualités sans l'homme. Mais il oublie, que tout qualificatif (satellite de syntagme), dans un autre langage, peut aboutir à une pureté conceptuelle (paradigme). | | | | |
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| | | | Le cheminement de la pensée : désir - tache - contour - charge - mot - chose (poète - philosophe - peintre - amoureux - écrivain - acteur) - autant de langages ! Qui aura la patience et la sagacité à traduire le geste d'acteur en émotion de poète ? | | | | |
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| | | | Comment bâtir une morale, en français, sans disposer du mot Schuld (вина) - la honte primordiale te retenant sur un banc des accusés, tantôt synonyme tantôt antonyme d'innocence ! Faute implique forcément un acte, ce qui est bête. Et être-en-dette fait trop penser à un créditeur contingent. | | | | |
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| | | | Un autre mot-gigogne qui empêche le Français d'avoir des rapports plus abstraits avec la morale – le mal ; en français, ce mot désigne aussi une douleur, le sens que n'ont ni evil ni Übel ni зло. | | | | |
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| | | | La foi sauvage, méprisée par la foi policée, est traitée de hautaine (super-stition), incertaine (Aber-glaube), vaine (суе-верие). De cet étrange bouquet aurait pu naître l'aristocratie ! | | | | |
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| | | | Mes révérences à l'arbre : au hêtre suprême, au chêne de ma cellule, au bouleau exténuant, au saule prénatal. | | | | |
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| | | | La langue française n'est pas ma terre mais mon ciel d'accueil : sans savoir où y mettre mes pieds je cherche à y déployer mes ailes. | | | | |
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| | | | Personne ne rit chez Homère ; l'amour, chez Platon, n'est que charnel ; l'enfer de Dante n'est pas plus effrayant qu'un musée minéralogique - et l'on en garde le rire homérique, la passion platonique, la vision dantesque. Se méfier des adjectifs, cette cinquième colonne du hasard antonomastique. | | | | |
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| | | | Dans l'aveu s'entend la voix d'avocat (ad-vocare), dans le Ge-ständnis se voient les pieds de l'accusé, dans le при-знание se conçoit le cerveau du juge. | | | | |
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| | | | Qu'attend-on du jeu ? Le Français - une il-lusion, l'Allemand - un exemple (Bei-spiel), le Russe - une victoire (об-ыграть). | | | | |
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| | | | Pour accabler quelqu'un, le Français l'accule aux causes (ac-cuser), l'Allemand s'en plaint (an-klagen), le Russe le couvre de fautes (об-винять). | | | | |
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| | | | Le métier d'écrivain non-maniaque devrait s'inspirer de la mélomanie et de la graphomanie, pour se définir comme musicographie. | | | | |
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| | | | L'humilité te fait renoncer au courage (De-mut), te promet la paix (с-мирение), te tourne vers l'humus (qui est aussi à l'origine de l'homme) - et finit par s'identifier avec la hauteur, où la paix est rare et le découragement fréquent. | | | | |
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| | | | Tu es sûr de la divinité de ton Enfant ; tu sais, que Sa Mère, la langue, s'offre à tout le monde ; mais tu en fais une Vierge et de ton message - une Bonne Nouvelle. | | | | |
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| | | | Le langage s'adresse au discontinu et la vie est continue ; l'art est une vie en pointillé. Et la « continuité première de l'éden » (Mallarmé) y tourne en brisures infernales. Mais l'éden est fait d'un seul arbre, dont les brisures unifiables me sont plus chères que les brisées d'une forêt unifiée des autres. | | | | |
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| | | | L'action et l'otium - les formes de vie du marchand ou du poète ; mais leurs fonds se retrouvent dans les rejets : la nég-ation ou le neg-otium. | | | | |
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| | | | L'origine la plus féconde d'un nouveau langage : se faire source de la pensée qu'on reçoit. | | | | |
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| | | | Bon discours, poétique ou philosophique : le verbal (explicite) renvoyant au conceptuel (implicite). Mauvais, anti-poétique et professoresque : le verbal sans attaches échafaudant le conceptuel gratuit et ad hoc. Le verbal sans contre-partie conceptuelle est du faux-monnayage. | | | | |
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| | | | Pour aboutir à un effet d'aimantation, ils laissent les mots se frotter entre eux. Moi, je porte en moi cette aimantation, que j'essaye de transmettre à un mot qui n'aurait pas besoin des autres pour exercer son attirance. | | | | |
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| | | | Mes mots : forme de réponses et fond de questions. « Tu voues ton regard, dépourvu de questions, à l'heure qui dissout tout regard » - G.Benn - « Du hast fraglosen Aug's den Blick gewendet in eine Stunde, die den Blick zerstört ». | | | | |
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| | | | Incroyable homogénéité orthographique, en anglais, pour les mots se trouvant à l'origine de toute philosophie, les mots en wh : who, what, when, where, why. Seul how échappe à la règle ; mais on applique une permutation à who, à la fois littérale et psychique, le premier devenant le dernier, et l'on obtient how. | | | | |
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| | | | On devrait appeler mot toute idée, dans laquelle le verbal (le style) l'emporte sur le minéral (les choses) et le vital (la solitude) - sur le social (l'inertie). | | | | |
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| | | | S'agissant de la matière, les points de vue de chimie ou de physique semblent incompatibles. La même chose frappe les mots, où il faut choisir entre l'(al)chimie (le style des questions) ou la (méta)physique (l'étendue des réponses). | | | | |
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| | | | Le calembour paraît être stérile sous toutes ses formes : le sémantique - « le cœur a ses raisons, que la raison ignore » (Pascal), le morphologique - « die Eifersucht ist eine Leidenschaft die mit Eifer sucht, was Leiden schafft » (Schleiermacher), l'orthographique - « the Nature, which to them gave goût, to us gave only gout », le syntaxique – « se perdre dans sa passion – perdre sa passion » (St Augustin) ou « le sceptique ne se doute de rien » (Claudel). Son inertie intellectuelle signifierait-elle sa longévité ? - « Au commencement était le calembour » - S.Beckett. | | | | |
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| | | | Le malheur de notre époque est que le mot se rapproche trop de la chose. Jadis, à travers le mot, l'homme entrevoyait encore le rêve ; aujourd'hui, il y voit déjà la chose. | | | | |
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| | | | Curiosité adverbiale et spatiale de la phrase de Buffon : « Bien écrire, c'est bien penser, bien sentir et bien rendre » - la bonne écriture, c'est la hauteur, la bonne pensée - la profondeur, le bon sentiment - l'étendue, le bon rendu - la largeur. Maîtriser le style, c'est maîtriser l'espace. | | | | |
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| | | | Le Logos est bien un Verbe des langues latines et non pas un mot (Word, Wort, Слово) des langues germaniques et slaves. Le verbe détermine l'essence grammaticale, la rection articulée, tandis que le mot n'en est qu'un membre désarticulé. Dieu inventa une grammaire de la création ; l'homme en produit des prières, des chants ou des modes d'emploi. | | | | |
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| | | | Inévitablement, il nous arrive de nous sentir esclaves du langage ; le bon écrivain s'insurge et renverse les rôles pour en devenir maître. C'est pourquoi « la vérité m'appartient » (Pascal - je possède le langage !) est plus fier que j'appartiens à la vérité (S.Weil - le langage me possède !), malgré les apparences. | | | | |
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| | | | La routine et l'inertie empêchent de comprendre, qu'un discours en langue de bois ou un discours fortement métaphorique sont séparés de la réalité par un gouffre du même ordre. On se sert de sa propre invention ou de celle des autres ; le langage onirique ou le langage statistique planent à une même hauteur, c'est le propriétaire des ailes qui les discrimine. | | | | |
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| | | | À partir des trois éléments, eau, feu, terre, on fit trois armes : lance-à-eau, lance-flammes, lance-pierres. Le quatrième, l'air, n'est que leur porte-paroles. | | | | |
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| | | | Les tentations du langage - soit il est une échelle, pour monter aux cieux, soit un pont, pour communiquer avec le monde, soit des catacombes, pour mieux situer tes ruines. | | | | |
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| | | | On peut voir dans l'avenir (Zu-kunft) : une origine (Her-kunft), une arrivée (An-kunft), un (r)enseignement (Aus-kunft) - mouvement, immobilité, empreinte. | | | | |
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| | | | L'émotion des hommes, provoquée par une idée, ce n'est qu'une émeute de rue ; l'émotion d'un homme, qui a trouvé son mot, c'est presque une révolution de son palais. | | | | |
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| | | | Le cirque ou la jungle se réduisirent aujourd'hui à un laboratoire : le clown n'est plus que clone et le cowboy - cobaye. | | | | |
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| | | | Ce sont ceux qui n'ont pas leur propre souffle, pour enfler leurs basses voiles, qui dénoncent la hauteur d'un ton boursouflé ou enflé. Quoi qu'en pense St Augustin : « Dieu créa le souffle, il appartient à l'homme de lever les voiles », Dieu n'est ni dans le souffle ni dans les voiles, mais dans le pathos de nos messages confiés à la dernière bouteille. | | | | |
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| | | | La langue a deux composantes : la logique et la tropique ; tout nouveau trope, inéluctablement, rejoint, sous le poids de l'habitude, la première. Avec de telles contraintes, seul un maître peut encore magnétiser par la métaphore estimative au lieu de se neutraliser dans des syllogismes narratifs. | | | | |
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| | | | Que peut-on attendre de l'injection, au beau milieu de Paris, d'un enfer russe (« ad » - « ад » en russe) ? - Par-ad-is : « Ajoutez deux lettres à Paris : c'est le paradis » - J.Renard. | | | | |
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| | | | C'est par des échos communs des sources lointaines qu'on se rapproche sans se heurter. Écrire, c'est être accompagné de ton Virgile, que tu conduis. Con-duire, c'est tra-duire ; dé-duire, c'est intro-duire. | | | | |
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| | | | Leurs mots sont reflet de ce que leurs yeux ont déjà vu dans les forums et leurs oreilles - entendu. Les miens - un regard déréistique, dont le reflet ou l'écho chercheraient leur siège en toi-même. « L'objet de tout ton désir est déjà en toi-même » - Angélus - « Alles was du willst, ist schon zuvor in dir ». | | | | |
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| | | | Dans la chute : « amore, more, ore, re » (« amour, mœurs, paroles, actes ») on dégringole non seulement en lettres et en esprit, mais aussi en hauteur. Surtout si l'on ne rebondit pas à temps en « clamore » (« hurler »). | | | | |
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| | | | Tout énoncé a l'ambition de tourner en arbre. L'arbre de l'esprit-requêteur va s'unifier avec l'arbre de l'esprit-interprète. Les cas stériles : l'arbre de départ sans variables, cas minéralogique, ou l'arbre d'arrivée n'ayant pas gagné en ramages, cas prosaïque. Le mot, c'est une pensée se reconnaissant dans un arbre vivant, cas poétique. Il devient regard à hauteur d'arbre lorsqu'à l'arrivée on se trouve avec plus de variables qu'au départ. « Comment ne pas vivre au sommet de la synthèse quand l'air du monde fait parler et l'arbre et l'homme ? »** - Bachelard. | | | | |
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| | | | Rien d'étonnant dans la vision de la poésie comme d'une charrue (Mandelstam) : la poïésis voulant dire labeur, labourage de sillons (versus - vers). La vie étant la terre (le premier humus) retournée par l'homme (le humus second). On retrouve de beaux parallèles avec l'être et la pensée : « La pensée trace des sillons dans le champ de l'être » - Heidegger - « Das Denken zieht Furchen in den Acker des Seins ». Toutefois, l'être et la pensée ne sont que déchéances de la vie et de la poésie. | | | | |
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| | | | Ton mot qui réussit à s'échapper au silence de Proserpine, tu le respecteras sur le mode orphique : tu lui jetteras ton dernier regard en arrière avant qu'il ne te laisse en souvenir que le nom d'Eurydice. « L'homme des mots, le chanteur, s'en retourne vers le trésor des ombres chères » - G.Steiner - « The man of words, the singer, will turn back, to the place of necessary beloved shadows ». | | | | |
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| | | | Méfie-toi, que la construction de ta tour d'ivoire (statue, tour de Babel - столп - столпо-творение) ne devienne pas une œuvre collective (attroupement - толпа - с-толпо-творение). | | | | |
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| | | | Quelle belle science aurait pu être l'astro-nomie, si l'on se souvenait, que nomos signifiait non seulement loi mais aussi chant ! Et l'on apprendrait non seulement à regarder une physio-nomie mais aussi à l'entendre. | | | | |
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| | | | L'état m'intrigue plus que le processus, sinon j'aurais pris le terme heideggérien de ruinance (die Ruinanz) pour apporter du faux dynamisme de rue à mes ruines désertiques. | | | | |
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| | | | L'expressivité a deux sources : l'ordre conceptuel et le désordre langagier. La vie en soi de l'écriture est dans l'équilibre entre les deux ; la stérilité – dans l'oubli de l'une des deux. La pensée est un moyen d'expression (structure en surface) ; l'expression est une contrainte de la pensée (structure profonde). | | | | |
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| | | | Quand on attend de la langue une tâche de représentation, on est plongé dans un emboîtement de matriochkas, une galerie de Dresde, une mise en abyme. Le mot n'est pas signe mais métaphore, tableau référentiel hors galeries facticielles. | | | | |
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| | | | « Erlebnis », ce qui a la vie pour source ; « переживание », le contenu d'une traversée de la vie ; « le vécu », ce qui en résulte, - comment peuvent-ils s'entendre en logique, si le psychique les sépare tant ? | | | | |
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| | | | « Aller aux mots mêmes » (le symbolisme) est plus bête que « Aller aux choses mêmes » (la phénoménologie), ce qui est plus bête que « Aller aux concepts mêmes » (l'idéalisme). À toute cette bougeotte j'oppose « S'immobiliser dans la métaphore même », à égale distance des trois. | | | | |
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| | | | Stratagème de l'écriture : faire oublier, que le mot (verbum oratio) est corps de l'idée intelligible (verbum ratio) et faire croire qu'il est âme d'une sensibilité indicible. | | | | |
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| | | | Le plumitif médiocre : je maîtrise l'essentiel, dont le mot n'est qu'un mercenaire malléable à merci. Un maître : la terreur devant l'essentiel intraduisible et l'adhésion servile à ce révolté de mot, en vue d'un nouvel esclavage. « Ce n'est pas moi qui maîtrise la langue, c'est la langue qui me maîtrise complètement. Elle n'est pas la servante de mes pensées » - K.Kraus - « Ich beherrsche die Sprache nicht ; aber die Sprache beherrscht mich vollkommen. Sie ist mir nicht die Dienerin meiner Gedanken ». | | | | |
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| | | | En français et en russe, la pensée (мысль) est au féminin, elle est en attente du mot qui la pénètre. En allemand (der Gedanke) et en italien (il pensiero), elle se masculinise en vue d'inséminer le mot efféminé (la parola) ou neutre (das Wort). | | | | |
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| | | | Dans l'émergence d'un nouveau concept, les mots ne sont presque pour rien. Le concept doit sa détermination à la place dans un arbre (graphe) conceptuel, à ses liens sémantiques avec d'autres concepts, à ses attributs, aux rôles qu'il pourrait jouer dans des scénarios impliquant d'autres concepts. Les mots ne servent que de mode d'accès plus ou moins paraphrastique aux objets. Dire que « ce n'est pas la science, mais le langage qui donne les concepts » (Benjamin) est une ânerie inimaginable ! | | | | |
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| | | | Pour les uns, penser et écrire sont du même genre ; pour d'autres, le penser-maître déniaise l'écriture-servante ; enfin, pour les meilleurs, l'écriture-Muse inspire le penser-poète. | | | | |
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| | | | Avec les mots, hélas, on construit ; mais le discours de rêve aspire à ce qu'on en dise ce qu'on dit d'un arbre - il ne se construit pas, il croît. La tour d'ivoire ou la Tour de Babel : créer ou seulement toucher le ciel. Mes ouvriers mélangent leurs idiomes, mais ils ne font que hanter mon chantier sans en dicter ni hauteur ni cadences. | | | | |
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| | | | Patrie - où se sentent chez eux nos pères ; Heimat - où nous nous sentons chez nous ; родина - où est chez elle ma mère. Air, chair, terre. | | | | |
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| | | | Une aile accrochée au mauvais endroit peut servir d'excellent ballast : bonne foi, bonhomme, bon sens – une chute de foi, d'homme, de sens. | | | | |
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| | | | Aucun équivalent français pour rendre völkisch ou народность ; racial, populaire, national – trois fausses pistes menant vers l'hormonal, le social ou le tribal au lieu de plonger dans le viscéral. | | | | |
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| | | | Le langage est donné à l'homme pour qu'il chante ce qu'il est. Au lieu de cela, il narre ce qu'il fait, ce qu'il voit ou ce qu'il opine. | | | | |
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| | | | Guillemets de bienvenue, déconstruction verbale, monstres de morphologie – l'activisme de Heidegger. Je lui préfère cet immobilisme - monstres de grammaire de la création, conception métaphorique, points de suspension en guise d'adieu… La déconstruction est toujours la même manie de (-re)bâtir un système, en ne comprenant pas que seuls les commencements métaphoriques et émotifs sont dignes d'être portés par notre souffle, vers une fin qui n'est pas à nous. | | | | |
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| | | | Pour juger si une abstraction vaut une passion, le chinois paraît être un test étonnamment efficace : non seulement on n'y trouve pas être, mais vérité et liberté brillent fièrement par leur absence. | | | | |
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| | | | Heidegger chercha le fond commun de tous les emplois du verbe être, de l'ontologique au copulatif, et prétendit l'avoir trouvé en l'existence. Or ce fond est complètement vide. Qu'on en juge, en faisant des intersections soi-même : 0. Socrate est avant toute représentation, 1. le méta-concept (classe ou relation) est, 2. l'homme est, 3. Socrate est une méta-instance, 4. Socrate est, 5. l'homme est un mammifère, 6. Socrate est un homme, 7. la calvitie est à Socrate, 8. Xanthippe est à Socrate, 9. la toge est à Socrate, 10. l'idée est à Socrate, 11. le chien est un ami de l'homme, 12. Socrate est mon ami, 13. l'homme est mortel, 14. Socrate est mortel, 15. l'homme est bête, 16. Socrate est intelligent, 17. la taille de Socrate est de 4 coudées, 18. la proie de l'aigle est un ami de l'homme etc. Tous les verbes ont autant de droits à supposer une existence d'objets que cet avorton d'être. Référencer la relation genre/espèce, classe/instance, l'attribution, la possession, l'appartenance, l'évaluation d'attributs, l'unification d'objets – c'est un abus de suremploi. | | | | |
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| | | | Chez les sots, l'auteur se lamente de l'indigence du porte-parole ; chez les délicats, ils forment une indissoluble société par (in)actions. | | | | |
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| | | | Ils se disent submergés par des idées se refusant au verbe. Cas clinique des sots incurables. Je n'ai jamais vu le cas contraire : « Il se prépara un grand vocabulaire - et attendit toute sa vie une idée » (N.Barney). | | | | |
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| | | | Je ne prête l'oreille aux sermons ou dissertations que si je sens, à leur origine, un désert et non pas des bibliothèques ou cimetières. On peuple de silence le désert du soi, désert d'initiés. Ce bon silence (das rechte Schweigen de Heidegger, si proche de celui de Wittgenstein), que seul un maître sait traduire en mots : « La philosophie est la reconversion du silence et de la parole l'un dans l'autre »*** - Merleau-Ponty. | | | | |
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| | | | Le talent est peut-être faculté de concentration ; c'est pourquoi le silence qu'on s'impose est capital : « Parler distrait, se taire recueille » - Jean de la Croix - « El hablar distrae, el callar recoge ». | | | | |
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| | | | Le langage comme forme est inépuisable, informalisable ; le langage comme substance est presque entièrement décrit par la grammaire. Le conceptuel et le réel l'animent et le statufient ; le formel l'abîme et le pétrifie. | | | | |
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| | | | Le poète écoute ses cris et soupirs, d'où naissent des sonorités, couleurs ou mots, au milieu desquels éclosent des métaphores ouvrant l'accès aux pensées, ces invitées de dernière minute, l'espace d'un matin. À comparer avec les penseurs, se penchant sur leurs pensées-maîtresses pour les reproduire le plus fidèlement avec des mots moulants et coulants. Penser – l'un de ces verbes-parasites sur lesquels le cartésien veut bâtir sa santé ! | | | | |
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| | | | Le caquetage assourdissant de l'auteur moderne, frappé de logorrhée aigüe, pour se persuader qu'il est en train de pondre des œufs. « Il pond des poncifs comme des œufs, mais il oublie de les inséminer » - Canetti - « Er legt Sätze wie Eier, aber er vergißt, sie zu bebrüten ». | | | | |
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| | | | Dieu aurait dit un seul mot – qui se trouverait être un Verbe – et ce fut son Fils (Jean de la Croix : « Una palabra habló el Padre, que fue su Hijo »). On devrait en prendre un exemple, éviter tout mot désincarné. | | | | |
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| | | | Comment le noumène perturbe le phénomène ? – captation par des sondes ou captivation par des ondes. Une lame de fond, une âme de forme. | | | | |
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| | | | Pour faire avaler leur charabia cacographique, les philosophes évoquent la science, les théories, le langage, tandis que je soupçonne l'essentiel de ces choses indigestes être dû aux mauvaises traductions du grec en latin. Que l'aphasie pyrrhonienne nous manque pour nous moquer du mot être flexible à volonté ! | | | | |
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| | | | Dans le cycle antique, mystère - problème - solution, le mystère retrouva son sens originel d'un simple métier. Tout mystagogue devint problem-solver. Rien de cyclique, ni sacrifice ni fidélité ni chutes, - qu'une exécution linéaire de plats algorithmes : la coutume imitant la raison et limitant l'inspiration (« Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l'inspiration » - Pascal). | | | | |
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| | | | Une sympathie pour le ciel ne suffit pas pour créer un vrai pathos, cette tension ayant besoin d'une apathie, égale en intensité, pour la terre ; ce qui t'empêchera de chuter, avec le ciel, dont tu portes les symptômes (tomber ensemble). | | | | |
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| | | | Autant de modèles, énonciateurs ou contextes - autant de significations. La signification unique des énoncés, proclamée par les phénoménologues, est un fantôme impossible. Toutefois, de gros invariants sont propres aussi bien aux modèles qu'aux situations et aux langages du genre humain, et un noyau dur des significations existe bien. | | | | |
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| | | | Dans la perception d'un énoncé, le mouvement - des mots vers le sens - en termes d'intérêt ou d'intensité, peut être ascendant, plan ou descendant. Tantôt on confère l'expression et tantôt on la remplit. Sur cette échelle, la poésie et la philosophie sont aux antipodes. | | | | |
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| | | | La falsifiabilité du mot juste : ce qui rehausse un sanglot devrait échouer face au bâillement. C'est pourquoi la psychanalyse est charlatanesque : elle s'applique également à l'univoque et au loufoque. Prenez cette aberration psychique : « le trajet de substitutions subliminales » qui est une métaphore intellectuelle de première bourre, à la Valéry ! | | | | |
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| | | | Tout avis commun, la doxa, peut gagner en intérêt moyennant une bonne traduction en para-doxe. | | | | |
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| | | | La vraie hauteur, comme la vraie fierté, commence par l'inintérêt pour le comparatif, l'ironie du superlatif, le désengagement face à tout adjectif, l'entente avec un substantif nu, sans cuirasse verbale. | | | | |
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| | | | Dans l'espace verbal, l'éternel retour est une réfutation de Flaubert et de sa façon finale et parfaite de décrire un porte-allumettes (après – gloire et éternité - Valéry) : en polissant ton verbe, par le paradoxe, l'ironie, la négation, tu finis par te retrouver avec le message initial, le vitalisme se jouant du verbalisme. | | | | |
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| | | | On commence dans l'étendue des chutes – Logos astral, le Verbe, le mot ; on continue dans la profondeur ascensionnelle – le mot, le Verbe étoilé, Logos ; on aboutit à la hauteur des ruines – Logos, le Verbe et le mot ombrageux, couchés sur le papier, face à l'étoile immobile. On devient enfant tombé du ciel, astro-lapsus, tel l'enfant d'Abélard. | | | | |
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| | | | Le mot emporté par un bon souffle et gonflant une bonne voile – le rêve du naufragé des idées, au fond de son épave. | | | | |
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| | | | Seule la Naturphilosophie garde encore une trace de l'origine du mot nature. En russe, при-рода, nous rappelle qu'il s'agit de ce qui accompagne toute naissance. | | | | |
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| | | | Beau remonterait au diminutif de bon. Mais c'est ce qui se passe en russe, avec хорошенький et хороший ! | | | | |
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| | | | La mathématique est la seule science, où le conceptuel coïncide presque d'avec le langagier et où les modèles ne représentent pas la réalité, mais sont des produits de notre esprit. Et les représentations algébriques sont beaucoup plus élégantes que les représentations empiriques. « La mathématique crée des mondes, dont la beauté intérieure fascine, mais refuse toute tentative de traduction dans une langue naturelle » - Manine - « Математика создаёт миры, поражающие внутренней красотой, но противящиеся попыткам описать
их на естественном языке ». | | | | |
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| | | | Au commencement était le verbe ? – non, au commencement étaient les intentions (desseins ponctués), suivies des conjonctions/disjonctions d'énoncés ; le verbe ne vient qu'en troisième position, et le douteux sujet cartésien – quand il s'y trouve, par extraordinaire ! – n'apparaît qu'après. Le Verbe n'est premier qu'en énoncés élémentaires. | | | | |
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| | | | Même en matières théoriques le regard cède à l'ouïe et aux choses vues, au culte des déjà-vu et encore-entendu. Pourtant, théorie signifierait je vois Dieu. | | | | |
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| | | | Le mot n'est pas du tout « une pièce dans le jeu d'échecs » (Wittgenstein - « die Bedeutung der Figur im Schachspiel » ; Saussure fut du même avis), mais une allusion pour qu'on se concentre sur un aspect de la position échiquéenne, l'action et le succès relevant de nos modèles et non de nos verbes. | | | | |
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| | | | L'idéal de l'écriture : chercher à donner au poids des mots la fonction des ailes. Le ratage : le poids continue à tirer vers le bas les idées ; la victoire : une aspiration vers le haut, aspiration devenue en elle-même une idée. | | | | |
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| | | | Les sym-boles naissaient par la résignation : en brisant un sceau en deux, sur terre, pour les réunir au ciel. Le diable unit sur terre, pour nous cacher le ciel : sumbolon – diabolon. | | | | |
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| | | | Le mot libre s'apparente aux rythmes, l'idée des esclaves – aux algorithmes. « Le déclin de la pensée accroît le pouvoir des mots » - H.Marcuse - « The decline of thought increases the power of words », mais ce qu'il ne dit pas, c'est que la réciproque est aussi, hélas, vraie, et que la pensée et les mots, ici, sont collectifs ; mais quand tous les deux sont personnels, l'exclusive est encore plus flagrante. | | | | |
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| | | | Exemple d'un éternel retour : la vérité de Dieu se muant subrepticement en dévoilement de l'être (aléthéia – éclaircie - vérité). Pitoyable est le dévoilement qui se voile ; on devrait ne cacher que les contraintes et non pas l'être. | | | | |
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| | | | La première fonction du langage est la requête du modèle, non de la réalité. Plus on est intelligent, plus près du moi, et plus détaché de la réalité, est le modèle. Et je finis par remonter du mot vers sa source intérieure en moi au lieu d'en chercher une projection extérieure. | | | | |
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| | | | Tout mot, renvoyant à un concept, aurait dû être accompagné d'une liste de concepts antonymes, pour que nos interprétations soient sensées (l'affirmation ne valant que par ce qu'elle nie…) ou efficaces. Dressez cette liste interminable pour penser et être, et vous vous rendrez compte du creux béant du cogito. Et la notion de différance de Derrida y est la bien-venue, elle serait « un tissu de différences », à la base d'un discours bien bâti. | | | | |
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| | | | Les meilleurs enthousiasmes ne sont ni réalisables ni verbalisables ; pour vous y inviter, verbalement, le stratagème le plus efficace est, que le mot se moque de lui-même ; c'est le secret de l'art extatique de Cioran. | | | | |
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| | | | L'orthographe, créatrice de belles pensées : mettez l'accent grave dans le ou de : « Il est libre ou il n'est pas » ! « Le bonheur est là où tu n'es pas »** - Schubert - « Dort, wo du nicht bist, da ist das Glück ». | | | | |
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| | | | Le genre des mots âme et esprit est le même dans toutes nos langues – nos vibrations et élévations se ressemblent. Mais non nos chutes, puisque le cœur est féminin en anglais et neutre en allemand et russe. | | | | |
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| | | | Aucun moyen de te singulariser dans l'être ; il reste « le mot, pour te multiplier dans le néant » (Valéry). | | | | |
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| | | | Trois types assez nets de philosophie : autour des substantifs, adjectifs ou verbes. Comparez ce qu'on bâtit autour de intensité, intensif, intensifier : l'ennui ravi, l'ennui rivé, l'ennui crevé (Wittgenstein l'a très bien vu : « Il serait intelligent de diviser un livre traitant de philosophie par parties de discours »). Le malheur du verbe est sa fâcheuse tendance de s'incarner, de se subst |
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