| | | | Les hommes d'action apportent des solutions (réponses), les philosophes dénichent des problèmes (questions), l'artiste devrait créer un mystère (langage ou état d'âme) qui traduit les questions et interprète les réponses. | | | | |
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| | | | La vérité ou la justice sont, littérairement parlant, des cibles médiocres. L'art devrait réserver ses flèches à ce qui se cache. Le pointage et le bandage font un bon archer. Viser haut, le souffle coupé. « Vivre tendu en permanence comme une flèche toujours prête à jaillir à la recherche d'une cible » - Ortega y Gasset - « Vivir en perpetua tensión como una flecha dispuesta siempre a salir lanzada en busca del blanco ». | | | | |
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| | | | Réduire tout à une seule facette de la vie - au mystère, au problème ou à la solution - c'est poser des bornes trop étroites. Le tempérament d'artiste se reconnaît dans l'entrain des passages d'un plan à un autre. « L'artiste est celui qui, d'une solution, peut produire un mystère » - K.Kraus - « Künstler ist nur einer, der aus der Lösung ein Rätsel machen kann ». | | | | |
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| | | | Les regards dont je parle ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale, que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n'est pas du « courage de l'aigle qu'aucun Dieu ne regarde » - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l'angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée, où elle prendrait ses parois pour un bon miroir : « Je me sens regardé, ce qui est le sens second et plus profond du narcissisme » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| | | | Si je m'épanche, c'est surtout parce que Quelqu'un m'écoute ; mais si s'y mêle la bile, c'est parce qu'aucune oreille d'homme n'est en vue. Ce siècle maudit ne prête l'oreille qu'au fait divers des cloaques ou au compte-rendu des colloques. | | | | |
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| | | | Le plumitif type : un rebelle orgueilleux dénonçant le monde raté. Toi : un raté échouant à supporter dignement le monde réussi. | | | | |
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| | | | Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres), dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de rengaine ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité : « Le destin funeste de la métaphore – la chute dans le réel »*** - Baudrillard. | | | | |
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| | | | Couler en bronze ses pensées, pour qu'on n'en puisse pas défalquer la moindre virgule ? Ils pensent, que c'est très intelligent et digne. La seule chose à laquelle je tiendrais, moi, et encore, c'est de retrouver le lendemain parmi mes mots en cendres quelques points d'exclamation non éteints. | | | | |
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| | | | Trois approches de l'écriture : par l'opinion, pour le trémoussement et près de la hauteur. Se manifester, se fêter, s'effacer. | | | | |
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| | | | Penser = produire - une des plus horribles équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir - est sa réciproque. Le seul mérite que je reconnais à la pensée est de produire des sentiments plus déliés. Mais le sentiment ne devrait pas voir son propre mérite dans la libération du devoir de penser. L'écrivain devrait jouer sur le registre des syllogismes avec le même entrain que sur celui des véhémences. | | | | |
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| | | | La création, c'est la rencontre de la pesanteur et de la grâce d'où la grâce sorte vainqueur. Triomphe du pneumatique sur le grammatique. « L'art est le regard sur le monde dans l'état de grâce »** - H.Hesse - « Kunst ist Betrachtung der Welt im Zustand der Gnade ». | | | | |
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| | | | L'ironie relève, elle aussi, du pneumatique : dégonfler la pompe du réel (le monde) et enfler le silence de l'imaginaire (le moi), pour donner de ton propre souffle à tes voiles. | | | | |
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| | | | L'art aura été le dernier lieu de la persistance de l'humain dans les affaires des hommes. La palpitation se parque dans des gymnases et fuit le Verbe. Le souci du siècle est de ne vénérer le Logos saignant qu'en tant qu'un concept respiratoire, coloristique ou culinaire. | | | | |
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| | | | On est en présence de l'art lorsque la verticalité (l'individualité) l'emporte sur l'horizontalité (l'historicité). Le non-artiste est tout entier dans la projection sur la platitude. | | | | |
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| | | | Le rêve de tout artiste : peindre un tableau apollinien d'une fête dionysiaque - être absent dans ce qui t'est le plus cher. Et comme le rêve, cette ambition ne connut jamais de succès. | | | | |
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| | | | L'écriture banale : un amas de choses sous la main dont la plume scrute les frontières. L'écriture doctrinale : un moule imposé au contenu ou aux contours. L'écriture paradoxale : partir des frontières dans le vide, dont on remplit les régions contigües inexplorées. Étreintes, empreintes, contraintes. | | | | |
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| | | | Les signes les plus faciles à manipuler en littérature sont le plus et le moins et le plus difficile - l'égalité, ou l'unification d'arbres, ou l'anagramme conceptuelle, l'art de substitution de feuilles ou de branches. Jardin ou forêt opposés à l'arbre. | | | | |
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| | | | Le propre d'un son original est de se répandre en mille échos différents. Parce que le vrai original n'est que dans l'originel. | | | | |
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| | | | Tout l'art est dans le parcours (imaginaire) du grain à l'arbre. Tu as beau n'évoquer que des rameaux, des fleurs ou des ombres, on doit pouvoir remonter au grain et deviner l'arbre. L'art classique, c'est se concentrer aux extrémités ; l'art romantique, c'est se réfugier dans les ramages. La sensation d'éternité, le sentiment qu'il te reste peu de temps à vivre. | | | | |
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| | | | Un style parfait : faire sentir la matière des sentiments en ne maniant que la géométrie des images. Un mauvais style : ne voir que la géométrie. Pas de style du tout : n'exhiber que de la matière. | | | | |
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| | | | Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n'est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »*** - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ». | | | | |
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| | | | En littérature, le style, c'est l'emploi individué, conscient, cohérent et maîtrisé, des déviations langagières ; il est l'affirmation de la domination d'une forme nouvelle, face à un vieux contenu résistant. | | | | |
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| | | | Il peut y avoir un bon style de présence de l'auteur comme un bon style de son absence. Quand on déclare qu'il vaut mieux laisser la Nature et l'Éternité agir à la place de l'auteur, agissent, le plus souvent, la matière et la géométrie. | | | | |
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| | | | Le décalage horaire entre le style et la pensée. D'où les artistes, soleils sans aiguilles ni cadran, ou les cuistres, cadrans et aiguilles sans soleil. Les premiers vivent d'empreintes, les seconds d'enregistrements. Le culte du style (juste !) est la meilleure preuve d'insignifiance de toute pensée. | | | | |
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| | | | Le style émerge davantage des facilités évitées que des difficultés vaincues. Aujourd'hui, la chose la plus facile est la négation ; et la meilleure contrainte est peut-être la négation de la négation, la résignation, le divorce définitif entre le nez et la cervelle. | | | | |
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| | | | Le style est la maîtrise du passage du fond à la forme. Le talent et l'intelligence mènent à la naissance imprévisible d'un fond insondable au milieu d'une forme maîtrisée. | | | | |
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| | | | L'artiste est celui qui voit une distorsion imposée dans l'acte et une droiture imposante dans le mot. | | | | |
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| | | | L'art n'est qu'une illusion de plus d'une vie justifiée (seul le savoir des sciences mathématisables n'est pas illusion). Cette illusion se dissipe par deux certitudes opposées : la fausse - l'artiste communiquerait avec l'éternité, et la vraie - l'artiste ne vaincrait que les contraintes d'un langage. Et c'est pour entretenir l'illusion ténue que l'artiste, même l'artiste du souterrain, a besoin du spectateur ou du lecteur. | | | | |
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| | | | Nous avons deux types de cordes : pour produire notre propre harmonie ou pour réagir, en écho, aux mélodies des autres. Les premières se logent plus près des yeux, les secondes - de l'oreille. On ne peut devenir artiste que si l'on sait s'ausculter. Si l'on sait transformer un regard en un son. Si l'on est auteur : « Tout fourmille de commentaires ; d'auteurs, il en est grand'cherté » - Montaigne. | | | | |
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| | | | Dans l'écriture il y a deux actions indispensables : dessiner des voûtes et faire entendre sa voix qui s'y répercute. Être à la fois architecte et - chanteur, tribun, oracle, théurge, momie. | | | | |
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| | | | Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion. | | | | |
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| | | | Vu d'en bas, la poésie, c'est l'imposture. Celle d'une perspective sans mouvement, d'un rythme sans état d'âme, d'une hauteur sans volume. En tout cas, « la poésie est plus haute que l'Histoire, car la première peint le général, tandis que la seconde narre le particulier » - Aristote. | | | | |
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| | | | Devant une feuille blanche, tu as beau t'accrocher à ta cervelle et déverser ton âme, au bout du compte tu vois, que ce que tu aimerais surtout que le lecteur reconnût - c'est ton visage. | | | | |
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| | | | L'unité, qu'elle soit dans celui qui représente ou dans le représenté, dans le climat ou dans le paysage, ne naît que par un effet de bord d'une lutte de l'artiste contre le hasard et d'une résignation du penseur de céder à l'intuition. L'unité n'est donc ni un but ni une contrainte. | | | | |
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| | | | Le but ultime de l'art : que ton image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand tu touches aux deux, tu arrives à l'extase : l'ivresse au-dessus d'un équilibre, l'équilibre en-dessous d'une ivresse – ek-stasis – se tenir au-delà, être hors d'un soi inconnaissable, se faire style ou souffle : « L'âme des choses est insufflée par le style » - Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| | | | L'art : ne pas raconter mais chanter le monde ; ne pas faire marcher mais danser les images ; ne pas frapper les cibles mais apprendre à tendre la corde ; ne pas calculer mais rêver la joie. | | | | |
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| | | | Quand tu sens, que tout objet peut servir de support pour les épanchements les plus intimes, tu touches au mystère de l'art. Et quand tu en fais, machinalement ou naïvement, le centre, tu t'aperçois vite de ta méprise. | | | | |
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| | | | Le seul art noble est l'art romantique, où l'émotion s'équilibre avec l'ironie dans une peinture d'un état d'âme. À la peinture, les abstraits opposent la divination. L'appel des formalistes à ne pas nommer l'objet mais seulement le suggérer est irrecevable. On tombe, fatalement, sur un autre objet quand on évite le bon. Toute relation et tout qualificatif peuvent et doivent se muer en objets à part. Donc, chercher des rapports et couleurs au détriment des objets est également sans objet. | | | | |
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| | | | Il est vrai, que tout objet, aussi bas soit-il, peut véhiculer une haute image. Seulement, la somme de sa hauteur et de celle du regard doit être suffisamment grande. Et quand cette somme est à peu près la même, c'est peut-être le signe d'un bon goût. D'où le besoin qu'on éprouve de toucher le beau inaccessible avec ce qui traîne sous ses pieds, ou la vétille avec une large aile. L'ironie descendante et l'ironie ascendante. | | | | |
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| | | | Avec un vrai artiste, plus il tranche en faveur de l'art face à la vie, plus on vénère la vie qui s'y naît, harmonieuse ou mystérieuse ; avec des tâcherons, préférer la vie signifie le chaos, et préférer l'art – l'ennui, les deux – banals, sans musique ; d'ailleurs, c'est lorsqu'une musique surgit, au milieu des mots ou des coups de pinceau, qu'on reconnaît la présence d'un art ; l'artisanat ne produit que du bruit. | | | | |
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| | | | La culture n'est ni l'art ni l'éthique. Elle est la maîtrise, ou au moins la curiosité, du connaissable dans la vie et la vénération, ou au moins la reconnaissance, de son inconnaissable. | | | | |
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| | | | Une culture grandit par la part de l'irrationnel qu'elle comporte, une civilisation - par la part du rationnel. « La culture est organique, la civilisation – mécanique » - O.Spengler - « Kultur ist organisch, Zivilisation – mechanisch ». Le poète s'opposera toujours au robot, comme le mechanicus, l'homme des protocoles, s'opposait jadis à l'Orateur, à l'homme de la parole (Nicolas de Cuse). | | | | |
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| | | | Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne, sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie. Dans ce monde avachi, la beauté paisible semble être fourbue ; on ne peut plus compter que sur le frisson : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas » - Breton. | | | | |
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| | | | Se sentir tragique et le peindre en comique. Tendre vers le comique et susciter le tragique. Tel est le prix de ton goût des contrastes. | | | | |
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| | | | Tous ces chercheurs de l'intact et du neuf finissent par reproduire, à leur insu, des branches banales d'un arbre littéraire. Sans l'humilité des racines aveugles et irrésistibles, sans le vertige des faîtes vulnérables et inféconds - la littérature n'a pas plus de sens que l'agriculture. | | | | |
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| | | | Ce qui rend particulièrement sceptique, face à la tyrannie des pensées, c'est qu'un défaut de forme est ressenti, le plus souvent, comme un défaut de fond, mais la qualité de fond rattrape rarement la faiblesse de forme. | | | | |
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| | | | Créer, en français, c'est tout simplement interpréter, dans les deux sens : musical et logique. L'acte de traduction qui affiche ses lettres de noblesse. | | | | |
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| | | | L'artiste est celui qui s'inspire de belles choses pour créer de belles représentations. Mais on ne parvient jamais à représenter les belles choses, et les belles représentations ne renvoient qu'aux choses imprévues. L'art accompli, c'est l'homme imaginaire moins les choses réelles (F.Bacon fut un mauvais arithméticien : « l'art est l'homme ajouté à la nature » - « ars, homo additus naturae »). | | | | |
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| | | | L'artiste, c'est le présent vivant du passé ; le journaliste - l'avenir schématique du présent ; le philosophe - le passé mystérieux du présent, l'attouchement à la source, la justification de la poésie. | | | | |
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| | | | Les moyens de l'art - l'abduction ; le but de l'art - la séduction ; les contraintes de l'art - la traduction. L'artiste est un phénomène de la conductivité. « Au préfixe près, il n'y a de philosophie que de la Duction : la déduction, dans l'aire logico-mathématique ; l'induction, dans le champ expérimental ; la production, dans les domaines de pratique ; la traduction, dans l'espace des textes » - M.Serres. | | | | |
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| | | | Il y a bien trois catégories d'écrivains : du départ (commencement, genèse), du parcours (structures, devenir), de l'arrivée (être, finalités) - les pensifs, les poussifs, les pontifes. L'impasse ou l'égarement y ont partout la même densité et présence ; il est faux de croire, que « les erreurs sont toujours initiales » - Pavese - « gli sbagli sono sempre iniziali ». | | | | |
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| | | | Trois races d'écrivain-éponge : ceux qui s'adressent aux contemporains (solution temporelle), aux pairs (problème spatial), à soi-même (mystère vital). Le message universel ne naît que chez les derniers : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et leurs morts, étrangement espacées chaque fois d'un demi-siècle précis… | | | | |
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| | | | On comprend ce qu'est un bon écrivain en confrontant les plaisirs comparables à la lecture de Nietzsche ou de Valéry : le premier écrit avec son corps, sans se soucier du mental ; le second occulte le corps et ne fait que sonder les états mentaux, mais j'y retrouve le même homme, hors tout cadre temporel ou spatial, l'homme seul, résumant tout l'univers. | | | | |
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| | | | Trois types d'écrivain-fontaine : ceux qui épluchent leur mémoire, ceux qui relatent un paysage, ceux qui répandent leur climat. Inventaire, invention, initiation. | | | | |
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| | | | Trois sortes de bons écrivains : ceux qui font défiler beaucoup de choses et dans toutes on devine un beau regard d'homme ; ceux qui n'exhibent qu'eux-mêmes, mais on arrive à y reconstituer le regard sur beaucoup de choses ; ceux, enfin, dont le regard donne rendez-vous au vôtre à une hauteur inaccessible aux choses. Quant aux mauvais, le plus décevant spécimen est celui qui nous laisse trop longtemps en tête-à-tête avec des choses. | | | | |
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| | | | Obscure hypothèse : entre l'écriture et le Verbe existerait le même rapport qu'entre le vrai de l'homme et la Vérité divine, entre le visage d'homme et la Face de Dieu. Prosateurs et fanatiques vivent, chacun, dans une des extrémités de ce lien, le poète est le lien lui-même. | | | | |
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| | | | « Tout est merveilleux pour le poète » - H.-F.Amiel - non, le poète est absent du non merveilleux, comme le saint l'est du non divin et le héros - du non grand. | | | | |
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| | | | Une règle du noviciat dans l'écurie de Pégase : le premier geste est toujours une ruade. Contre ceux qui caracolent déjà, mais sans panache. | | | | |
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| | | | L'écriture ne doit pas être vécue comme une revanche des défaites de la vie (« Les écrivains ne réussissent leurs livres que dans la mesure, où ils ont raté leur vie » - P.Morand), mais une défaite de plus, une défaite glorieuse. | | | | |
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| | | | Pour un non-artiste, l'univers est ce qui dicte ses choix ; pour un écrivain, l'univers est ce qui s'anime autour de son livre. | | | | |
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| | | | L'art est ce qui peut être ; l'artiste - ce qui veut être ; la science - ce qui doit être ; la vie - ce qui est. | | | | |
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| | | | Tout art naît du refus de regarder en face et de la volonté de créer l'ombre provenant de ton propre astre. Le choix de ce qui la projette est d'importance secondaire, mais l'air autour doit être pur, d'où l'attirance de l'altitude. | | | | |
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| | | | Tenir au sacré dans l'art est une question de goût : tout souffle d'ailleurs justifie une part du salé ou de l'amer dans tes épanchements ; sans le sacré il ne reste que du sucré quand ce n'est de l'insipide. | | | | |
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| | | | La sensation du novice : la vie est pleine, la plume n'a qu'à l'écouter. Signe que la vie est passée dans ta plume : la sensation que l'écriture précède la vie. | | | | |
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| | | | Avec les mots, notes ou coups de pinceau on ne fait que tenter de se greffer à la vie. L'art est la merveille des greffes réussies, mais on ne sait jamais de quoi il est plus proche : de la vie ou de la greffe. | | | | |
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| | | | Le secret de la supériorité de l'écriture sur la vie : où trouver, dans la vie, des équivalents des parenthèses, des guillemets, des points de suspension ? Avec la certitude de son point final, la vie coupe toute verve ironique. | | | | |
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| | | | Jadis, le type de pathos de chaque époque pouvait être défini en fonction de sa tâche privilégiée : chercher une idole, ériger des temples à l'idole sacrée, abattre les idoles. Le premier créait, le deuxième priait, le troisième ricanait. J'ai peur, que ce cycle, aujourd'hui, soit brisé et sonne ainsi la fin de l'Histoire. Et l'artiste, dont le métier fut fabrication d'idoles (« Ce que l'artiste produit n'est pas l'eïdos en tant qu'idéa, mais idolon » - Heidegger), n'a plus d'emploi justifié. | | | | |
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| | | | Sur l'influence des astres dans la littérature - on distingue nettement quatre types d'écriture : matinale, diurne, vespérale, nocturne. Cultivant l'espoir, la clarté, la chute ou le songe. Naissant de la paresse, de l'action, de la mélancolie ou de l'insomnie. Vivant hors lumière, surgissent des inclassables : Homère, Milton, Joyce, Borgès ; hors mélodie : Beethoven, Goya. | | | | |
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| | | | Mon écriture est matinale : le soleil de la raison eut juste le temps de faire briller la rosée du rêve ; je ne veux pas assister à son évaporation ; je laisse tomber ma plume à côté de la rose. « Ô ma Rose secrète, abrite-moi parmi tes pétales, loin du chaos de mes rêves défaits » - Yeats - « Most secret Rose, enfold me beyond the tumult of defeated dreams ». | | | | |
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| | | | Le rationnel se répand et envahit la vie au point, que le métier d'artiste - prospection, extraction et raffinage de l'inutile - perdit toute rentabilité. | | | | |
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| | | | Tout sentiment esthétique est statique, et l'art est la transposition de la dynamicité des choses en staticité des empreintes. Savoir s'immobiliser est une qualité divine, vouloir traduire en action ce qui point vaguement dans l'âme - est diabolique. | | | | |
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| | | | Deux conflits polissent une œuvre : entre le fond et la forme et entre la forme et la matière. Quand on comprend, que le premier se réduit au second, on a des chances de devenir artiste. Non seulement « la matière aspire à la forme » - Aristote, mais la forme appelle le fond (Gestalttheorie). | | | | |
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| | | | L'élision du dernier pas et la majuscule du premier - signes du respect pour la phonétique et l'orthographe divines. | | | | |
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| | | | Sur le dernier pas laissé au lecteur : tu lui tends un rameau, il en fait un oiseau, un arbre ou une saison. | | | | |
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| | | | Toute bonne lecture est de nature érotique : dès qu'on ne veut que comprendre ce que l'on recherche on est frappé de honte ou d'impuissance. Chez les autres, on se découvre des pulsions de voyeur ou se comporte comme dans un lupanar. « Ta bibliothèque est ton harem » - Emerson - « A man's library is a sort of harem ». Livre comme visée, à l'usage des chasseurs (Diane précédant Vénus et même Minerve), ou livre initiateur du premier pas, protecteur de l'intouchable. | | | | |
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| | | | Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain, apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé, si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même pour mieux vivre le naufrage quotidien au milieu des courants hostiles, sans aucune Lorelei en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle, que je maîtrise sans chavirer. | | | | |
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| | | | Un même écrit est vraiment bon, s'il peut servir de baume, de poison ou d'antidote, en fonction de nos plaies du moment (le poison du faible pouvant être nourriture du fort, Nietzsche). Et si, en plus, tu peux te permettre d'alterner les attitudes de guérisseur, de cobaye ou d'immortel… | | | | |
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| | | | Je ressens ce que je veux écrire, et mon lecteur devine ce qu'il peut lire. Mais la bonne écriture, c'est écrire ce que je peux ; la bonne lecture - lire ce que je veux. | | | | |
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| | | | Dans un livre, le sot est attiré par l'inconnu qui s'ajoute au connu, le subtil - par l'imprévu qui complète le vu, le sage - par l'impossible qui succède au possible. | | | | |
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| | | | Au début on pense, que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend, que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur soi-même. Première étape, l'inacceptable : « Les livres sont des lunettes à travers lesquelles on regarde le monde » - Feuerbach - « Bücher sind die Brillen, durch welche die Welt betrachtet wird ». La deuxième, l'acceptable : « Il faut que tu aimes l'art en toi, et non pas toi-même dans l'art » - Stanislavsky - « Любите искусство в себе, а не себя в искусстве ». Mais plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur son vrai soi, qui est toujours artiste. | | | | |
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| | | | Les yeux des hommes sont en permanence ouverts, en quête de conquêtes. Quelle idiotie que d'écrire, au contact des choses, pour que nos yeux s'ouvrent davantage ! L'écriture noble, écriture au contact de l'âme, devrait donner l'envie de les fermer. | | | | |
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| | | | Celui qui écrit pour être aimé dans ses exploits n'est qu'artisan ; n'importe quelle action vise la même ambition. L'artiste écrit pour s'aimer dans la défaite. Pascal voyait du bonheur jusque dans la corde de celui qui allait se pendre. | | | | |
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| | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ta raison face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En toi, parlent tes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers toi s'adresse la voix de tes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| | | | La magie du conçu rendait sans importance le vécu. Désormais, seul le vécu sans magie donne de l'importance au conçu vendable. | | | | |
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| | | | Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé. | | | | |
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| | | | La vie grouillait de rêves silencieux lorsque l'art était plongé dans un sommeil de plomb ; mais dans le Moyen Âge de l'art contemporain, le rêve commun ne reproduit que le brouhaha des foires. « L'art était une utopie ; aujourd'hui cette utopie est réalisée » - Baudrillard – pour nous ennuyer ou nous épouvanter. En lisant certains journaux intimes, on se croit en pleine place publique ; heureusement, dans les tableaux des places publiques, peints par d'autres, on découvre plutôt un journal intime. | | | | |
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| | | | « L'universalité et l'éternité se manifestent le mieux dans la poésie » - qui l'a dit ? - un rimailleur en manque de lecteurs ? - non, le plus fort cerveau de tous les temps, paraît-il (« le maître de ceux qui savent » - Dante - « il maestro di color che sanno »), Aristote ! Mais dès que le poète veut le prouver par un discours sans rythme, il devient aussi mesquin et impermanent que l'historien. L'art de l'éternel est dans la musique, l'objet central d'une bonne philosophie qui ne peut être que poétique : « Seul le philosophe est poète »* - Nietzsche - « Nur der Philosoph ist Dichter » ; « Il n'est permis de philosopher que poétiquement » - Wittgenstein - « Philosophie dürfte man eigentlich nur dichten ». Le pauvre Platon, pâle poète, n'invitant à l'Académie que des géomètres, sans entendre goutte à la mathématique, fut là-dessus plus réservé : « Je mets au défi les passionnés de la poésie de montrer qu'elle est non seulement réjouissante, mais aussi bénéfique à la vie humaine ordonnée ». À moins que le chaos et le spleen soient les seuls éléments dans lesquels la poésie ne se noie pas. | | | | |
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| | | | Heidegger qui voit en poésie « un éveil du regard le plus vaste » - « ein Erwachen des weitesten Blickes », inverse les rôles et se trompe de dimension : c'est un haut regard qui éveille notre fibre poétique ; tout ce qui n'est que vaste finit dans la platitude. | | | | |
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| | | | Les sources du beau sont en nous, mais nos traductions n'étant pas en chaque occasion assez artistiques, devant le beau réussi des autres nous éprouvons l'envie de nous taire, d'arrêter notre discours sans grâce et, confus, de nous reconnaître, enfin, dans la production d'un autre. C'est, je crois, un sens possible du « le beau désespère » de Valéry. Un autre serait la sensation de chute de la trajectoire artistique : de la loi de l'être vers le hasard du devenir, à l'opposé de la science : du hasard de l'être vers la loi du devenir - le vrai rassure. | | | | |
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| | | | Je prône une littérature déplacée, dans trois sens du terme : éloignée des foyers fréquentés, inconvenante à l'endroit de sa parution, n'ayant de coordonnées lisibles ni dans le temps ni dans l'espace. Être bien placé est le contraire de ne pas connaître sa place, ici-bas, de prendre de la hauteur, de « hausser le temps » (Rabelais). Être une personne déplacée ! | | | | |
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| | | | La langue est une œuvre collective et vivante, où presque toute tentative de créer artificiellement des néologismes morpho-lexicaux est de l'enfantillage, voué à échouer lamentablement, comme, par exemple, cette naïve niaiserie de Khlebnikov ou de Joyce, où je n'entends que le grincement de roues dentées qui fabriquent des mots loufoques et visent une profondeur programmée, celle d'un rouage sans vie, dans une platitude mécanique. Le talent n'a que deux moyens de se traduire en actes : le haut style et la profonde intelligence. | | | | |
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| | | | Le débat technique le plus profond, dans l'art, est entre la part du mécanisme et de l'organisme, entre le concept et le signe, entre le symbole et l'incarnation. Et le but inavouable et haut en est de produire une idole incarnée. | | | | |
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| | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit te dévisager et te parler, en anticipant, et t'apporter sa dose de foi et de griserie. Créer à son insu doit avoir sa place, dans la peinture des passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. La langue parlée, dans ce livre, ne retrouvera pas toujours, sur la même longueur d'ondes, la langue parlante (comme les messages hermétique et herméneutique de Plutarque, discours préféré ou discours, Hermès : se savoir un Dieu, mais ne pouvoir être perçu que comme un simple messager des autres Dieux) ; et dans ce couple, avec cette dissonance entre le message et la messagerie, les frictions et rejets mènent si facilement au divorce | | | | |
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| | | | Le besoin d'écrire naît de la honte d'avoir l'œil sec, tandis qu'une larme ravage ton cœur, la honte de marcher droit, tandis qu'une danse fait chavirer ton rêve, la honte de parler tandis que ton fond n'est que chant, soupir ou râle. La résignation : « Le cri ne peut être égal ni à la douleur ni à la raison » - Sénèque - « Non potest par dolori esse, nec rationi, clamor ». | | | | |
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| | | | La charpente triadique d'un beau sonnet rend dérisoire et éculé tout échafaudage d'une dialectique professorale. Que vaut un livre de recettes, si tout ingrédient de ta cuisine n'a de goût que pour toi ? | | | | |
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| | | | L'univers du rêve, tout comme un système de logique, s'évalue sobrement : indécidable, il est le seul fond du vrai art, art de l'insoluble. « Les grands artistes imposent leur illusion » - Maupassant. | | | | |
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| | | | L'étincelle paraît être la seule évocation artistique de la lumière : la hauteur de son éclat, le pathos de sa mort, la profondeur des ténèbres qui l'accueillent et l'ensevelissent. Même le scintillement devrait n'être réservé qu'aux yeux qui la contemplent. L'éclairage convient aux salons et laboratoires, mais dévalorise les ruines. | | | | |
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| | | | Le seul intérêt d'une publication est de t'observer, toi-même, dans un objet plus infidèle mais mieux réfléchissant qu'un miroir, objet extérieur capable d'entamer avec toi un dialogue, objet étranger comme ta propre enfance. Un manuscrit est un confessionnal, un livre - un péché inexpiable. | | | | |
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| | | | L'une des rares choses qui m'empêchent de dire, que l'homme a déjà donné le meilleur de lui-même est l'absence d'un Valéry de l'ironie, de l'invective et du mépris. Toute intelligence est aujourd'hui au service du sérieux. | | | | |
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| | | | L'art devait sa floraison au mécénat des crapules. Confié aux très démocratiques marchands ou ministères, il dégringole au statut d'une brocante ou d'une science sociale. « La littérature n'est plus soutenue par les riches » - Barthes – d'où la prospérité de la pseudo-littérature, issue du journalisme, cet enfant gâté des repus. | | | | |
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| | | | Réveillé par les rayons de l'art le goujat s'ébroue, et le délicat retient le souffle pour préserver l'éclat de la rosée. | | | | |
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| | | | La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement, que je redoute et que j'accepte d'avance, est celui d'un poète. | | | | |
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| | | | Ce que j'attends de la littérature : soit de la matière intelligente relevée par le talent (Valéry), soit un ton qui se prêterait, à la fois, à la lecture à travers les pleurs ou à travers les rires (Shakespeare et Cervantès). Mais ces deux sources, apparemment, ne se croisent jamais. | | | | |
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| | | | L'idéal, jamais atteint, d'une écriture noble, la rencontre des trois dons : du ton, de l'intelligence, du style ; trois hommes brillent, chacun sur sa facette respective de ce faisceau, sans déborder vraiment sur les autres : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et le talent consiste peut-être dans l'art de créer la sensation de plénitude en escamotant les fâcheuses lacunes. | | | | |
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| | | | L'énigmatisation de balivernes, la banalisation de mystères - deux courants d'un art agonal, ars moriendi succédant à ars nascendi, sans soupir ni relief, précédant la morte platitude finale. « Le jour viendra, où nous aurons mis en lumière tout notre mystère et alors nous ne saurons plus écrire »** - Pavese - « Verrà il giorno in cui avremo portato alla luce tutto il nostro mistero e allora non sapremo più scrivere ». Le mystère du créer (ars inveniendi) se mutera en solution du faire (ars fingendi). | | | | |
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| | | | La peinture, la musique et la poésie sont mortes, en tant que sondes ou bouquets de l'âme emplumée. Mais jamais elles ne furent aussi sondées et séchées par des cervelles diplômées. | | | | |
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| | | | La même et étrange intonation, faite du mot distant se reflétant dans lui-même et effleurant à peine la vie, se retrouve chez cette sorte de métèques que sont Casanova, Pouchkine, Nietzsche, Valéry, Nabokov, Cioran. Ne pas être sûr de ses racines ou de ses paysages aide à cultiver le climat de son propre arbre. | | | | |
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| | | | Une métaphore est une idée qui compte non pas par son propos, son étendue, son poids, sa profondeur, sa cohérence mais par une irrésistible impression d'un bel état d'âme. Le pire des mutismes - le manque de métaphores. | | | | |
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| | | | Les plus ambitieux visent la fusion langagière du statufié et de l'exalté : Heidegger, avec ses révérences à Sophocle et Hölderlin, échoue dans un langage pourtant naturel ; Cioran, avec Valéry et Nietzsche en références, réussit dans un langage entièrement inventé. | | | | |
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| | | | Lorsqu'on ne peint que son regard et non pas les choses vues, on ne doit pas craindre la fuite et la perte de ses couleurs (Kafka). On n'écrit ni face à soi-même ni face aux choses - pour, dans les deux cas, n'animer que le vide de la vie - on écrit face à la vie du vide. Ou face à la mort, en faisant semblant de ne pas mourir, dans l'agonie du verbe. | | | | |
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| | | | Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image, que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ta reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Tu te construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? Où mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ? | | | | |
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| | | | La science : la nature comprise comme un hasard (le Zufällig-Wirkliche de Goethe) ; l'art : l'affabulation ressentie comme un destin. | | | | |
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| | | | Un aveu gênant pour tout artiste : par l'art nous cherchons à rattraper ce dont nous priva la vie. | | | | |
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| | | | En littérature, je suis hermétique au souffle de la vie mis dans des valeurs-solutions d'une narration ou dans la résolution de problèmes métaphysiques. Le seul souffle vital, au milieu des mots, est le souffle de l'art, cette faculté fabulatrice, que je ne vois que sous forme d'équations de la vie. Une équation est un beau mystère lorsque sa vue seule est déjà suffisante et n'exige aucun développement. L'art déductif. Un soupir se substituant à une obscure variable. L'ennemi de l'art est la constante. | | | | |
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| | | | Je veux être regardé et pas tellement - entendu (fuir le phénomène des oreilles d'âne - les plus longues et donc les plus hautes !). Le regard, pour atteindre une certaine hauteur et contrairement à l'ouïe, doit avoir traversé un bon cerveau. | | | | |
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| | | | Trois épurations successives de toute missive littéraire : se débarrasser de l'enveloppe, du contenu du message et de ses fulgurances langagières. Si quelque chose en reste sous les yeux du destinataire, cela ne peut être autre chose que la hauteur du regard de l'expéditeur. | | | | |
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| | | | La critique aurait dû être le plus noble des métiers, sa seule cible étant le maniement du beau, tandis que les créateurs croient devoir patauger dans le montage de faits divers pour faire passer le message du beau. La critique : comment naissent, se vivent et se désamorcent les crises ! | | | | |
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| | | | Être performatif ou informatif, c'est tout ce que savent faire ceux qui ne maîtrisent pas la forme. Des entremetteurs, des émetteurs - et pas des commetteurs. | | | | |
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| | | | Une curiosité psychologique : plus quotidienne est l'œuvre - plus grandiloquent est son commentaire par l'auteur, plus haute est l'envolée - plus cafouilleuse est sa défense. Shakespeare commentant son œuvre - inimaginable ou pitoyable ! Flaubert, ce Molière moderne, se rattrape magistralement en gloses qui surpassent l'œuvre. Les Werther et Nouvelle Héloïse ne se trouvent aujourd'hui que dans des journaux intimes. | | | | |
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| | | | Dans l'effort lié à tout art il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'un pressentiment. | | | | |
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| | | | Ils nous versent tant de breuvages enflammants, tandis que nous nous enivrons le mieux en déchiffrant les étiquettes des bouteilles. | | | | |
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| | | | L'impossibilité de goûter de la pensée délayée, étalée. Ce qui ne peut pas se ramasser, se condenser en deux lignes est condamné à la clarté. | | | | |
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| | | | Le concurrent du roman français : au XVIII-ème siècle - le bréviaire, au XIX-ème - l'état civil, au XX-ème - la gazette, au XXI-ème (?) - la gestion de portefeuilles ou le mode d'emploi. | | | | |
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| | | | Le romantisme d'antan, ce fut de faire parler les bêtes ou les choses. Aujourd'hui il faut faire parler les concepts, mais le plus difficile, c'est de faire taire les hommes. | | | | |
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| | | | Le classique : peindre sans horizons ; le romantique : ne peindre que des horizons ; l'ironique : par une prise de hauteur rapprocher l'horizon - de l'herbe sous nos pieds. | | | | |
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| | | | Romantisme : repousser le présent avec les moyens les plus modernes - la meilleure recette pour devenir classique à l'époque suivante. Donner au caprice la force d'une nécessité ; enlever à la nécessité sa couche d'ennui suranné. Affaire de don pour de nouveaux langages. Et Emerson : « L'art classique fut l'art de la nécessité ; l'art romantique moderne porte l'empreinte du caprice et du hasard » - « Classic art was the art of necessity ; modern romantic art bears the stamp of caprice and chance » - manque de finesse. | | | | |
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| | | | Le romantique crée un nouveau lecteur ; le classique en profite pour le combler. On n'est jamais classique, on le devient. On ne devient jamais romantique, on l'est. | | | | |
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| | | | Une écriture est privée de regard lorsque l'œil et l'objet vu se trouvent au même niveau. | | | | |
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| | | | Écrire - avec les moyens d'une fièvre faire aimer le feu caché : « Zeus t'a caché ta vie, le jour où il se vit dupé par Prométhée ; il te cacha le feu » - Hésiode. | | | | |
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| | | | L'ironie est une fuite, une absence. En tant que telle elle fut à l'origine de la plupart des grandes littératures européennes modernes ; en France, avec Montaigne, elle devint abstraite, en Angleterre, avec Shakespeare, - charnelle, en Allemagne, avec Goethe, - romantique, en Russie, avec Pouchkine, - humanitaire. | | | | |
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| | | | Qui ne voit dans la littérature qu'un moyen juste pour faire entendre ses idées, prône la clarté et la vérité. Mais celui qui n'y voit qu'un but injustifiable est porté vers divagations et déviations. Terrain vague ou vague terrain. Nimbes et diadèmes, ou limbes sans baptême. | | | | |
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| | | | Mes rapports avec le beau : c'est comme Roméo ratant son coup, se réveillant, l'estomac en folie, eczémateux, grimace hideuse au visage et bredouillant le nom de Juliette devant des infirmiers hilares et vigilants. | | | | |
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| | | | Dans l'écrit, contrairement à la vie, plus on tient à la lettre, plus on gagne en esprit. La manière qui apporte la matière. | | | | |
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| | | | Pour ceux qui veulent conter compte matière ; ceux qui veulent chanter décantent manière. | | | | |
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| | | | Sache distinguer ce qui doit son charme à ses enveloppes et ne cherche pas à le dénuder. N'habille pas ce qui n'est beau que nu. | | | | |
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| | | | Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse. | | | | |
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| | | | Origine de la poésie - partir de la lettre et se rire de l'esprit. « K'i peüssent gloser la lettre et de lur sen le surplus mettre » - Marie de France. Rendez-vous cryptogames avec les mots, les Muses. Tolérance avec les idées, les prostituées. | | | | |
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| | | | Un style rêvé : donner l'impression de procéder par raccourcis tout en faisant entrevoir un regard sur l'absolu. Un style sans intérêt : se laisser guider par la rigueur d'enchaînement. Ne pas quitter la haute contrée, ne pas goûter les bas-côtés. | | | | |
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| | | | Le besoin d'une mise à plat, non pas au commencement du livre mais en pleine lecture, - indice d'une réelle présence, parmi les pages chiffonnées, - de vastes platitudes. | | | | |
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| | | | Scintillement de mots dans une houle de promesses - littérature d'un ciel abandonné à l'étoile. | | | | |
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| | | | La plus forte des contraintes de l'artiste : subordonner la langue au nez - la saveur au goût. | | | | |
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| | | | L'homme complet : union d'une musique intérieure et d'une géométrie extérieure. La présence, seule, de la première réveille l'artiste. La maîtrise de la seconde prédestine à la philosophie. | | | | |
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| | | | L'exil est l'état d'esprit le plus propice à l'écriture libre. Les Psaumes de David, Pétrarque, Dante, G.Bruno, Rilke, Nabokov, Cioran. La paix d'âme étant devenue une patrie sans faille du Français moderne, la perspective d'un exil intérieur n'attire plus que des Descartes et des Hugo. | | | | |
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| | | | Si tu ne t'adresses qu'aux oreilles, tu finiras par aligner des notes au lieu de faire entendre ta voix qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale. | | | | |
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| | | | J'aimerais, qu'on comprît, que ce livre aurait gardé tout son sens, si je n'avais pas lu un seul des auteurs qui en font le fond lointain ou le cadre immédiat. Nous sommes au temps des orages ; des nuages aléatoires traînent au-dessus de nos âmes réceptrices, chargées d'images et d'émotions ; l'éclair doit ne garder que le souvenir de nos âmes illuminées. Un bon exemple de fortuité des nuages passagers : pour Nietzsche – le bref passage de Schopenhauer et de Wagner, aux fonctions météorologiques. | | | | |
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| | | | On a beau avoir une hauteur de vue, une profondeur de l'ouïe, mais, en dernière instance, c'est bien le sens du toucher qui détermine la place d'une écriture. | | | | |
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| | | | L'art disparaîtra, car tout tend vers un langage unitaire, tandis que l'art est, par définition, la recherche de nouveaux langages. | | | | |
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| | | | Parmi les écrivains reconnus, le clivage entre ceux qui voient et ceux qui entendent. Je ne dresse les oreilles, ni mes yeux ne s'apprêtent à s'enflammer que si je devine, chez l'auteur de la page devant moi, les yeux fermés, au bon moment, ou, surtout, les oreilles bouchées, aux mauvais endroits. La littérature aurait dû être de la musique, c'est-à-dire du bruit de la vie bien filtré, madrigaux exécutés a cappella. | | | | |
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| | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire, que « le cerveau fait sablier avec le cœur » - J.Renard, ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». Aujourd'hui, ces scrupules n'ont plus aucun sens, le danseur et le calculateur (Beaumarchais-Condorcet) exerçant le même métier. « On doit être un logicien et en même temps être plein de musique » - H.Hesse - « Man kann Logiker und dabei voll Musik sein » - à remarquer la judicieuse répétition de être, dans la traduction. | | | | |
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| | | | Ce qui donne un sens à cette écriture, c'est le lecteur idéal, ton alter ego (ou plutôt mon altus ego), celui qui en découvrant ce livre en serait séduit et jaloux. Mais ce sont tes égaux, imaginaires, impossibles, qui te comprendront et pleureront ensemble une défaite prévisible, un amour sans partage possible. « Écrire pour ce peuple qui manque » - Deleuze - et qui ne viendra jamais. | | | | |
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| | | | Aucun auteur ne se tire aussi bien de l'épreuve de modernité que Shakespeare. Quoique d'Artagnan résiste à la transposition en représentant en transistors, la princesse de Clèves s'effondre en secrétaire de direction. | | | | |
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| | | | La musique et la peinture rendent trop facilement jeune ; seule l'écriture, la vraie, oblige à exhiber des rides de mots usés par d'autres siècles. | | | | |
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| | | | Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou. | | | | |
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| | | | Hygiène intellectuelle en littérature : expurger le discours de toute la gangue du savoir parasitaire et froid, non-porteur ni de saveurs ni de chaleurs nouvelles. | | | | |
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| | | | Difficile de rendre mieux la vie que par l'image d'un arbre. Le récit, le plus souvent, te met déjà au milieu d'une bruyante forêt, cachant les soucis de l'arbre solitaire, tandis qu'une formule de deux lignes ne peut se vouer qu'à un arbre fier et silencieux. | | | | |
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| | | | Une voix complice n'apporte rien à la voix créatrice. Il faut dédaigner l'oreille et se faire regard. | | | | |
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| | | | Dieu absent de la nature ? Mais Il est là, chaque fois que tu admires ! Le bon écrivain est dans son œuvre, chaque fois qu'une admiration surgit Dieu sait pourquoi et comment. C'est minable que d'être présent devant des choses ; il faut être présent derrière le verbe. | | | | |
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| | | | Ce qui est déterminant dans le choix de nos genres littéraires, c'est notre imperméabilité à l'ennui. Quelles armures il faut dresser devant les pointes du bon goût pour s'attaquer aux sorties de marquises ou aux comices agricoles ! On est un professionnel quand on entend surtout l'effet du complément d'objet direct et animé dans des phrases comme Je vous aime ! . | | | | |
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| | | | Les Chateaubriand et les Joubert (les Goethe et les Lichtenberg, les Nabokov et les Chestov) semblent être incompatibles. Le second se serait mis à imiter le premier - le rire de l'auteur nous empêcherait de nous émouvoir. Le premier se serait aventuré dans le genre du second - le rire du lecteur compromettrait toute estime. Il est clair qu'entre Chateaubriand et rien il y ait moins d'espace qu'entre Joubert et n'importe qui. Des exceptions : Shakespeare, Voltaire, Nietzsche, Tolstoï. | | | | |
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| | | | Je pratique une large démocratie dans le choix de mon jury de l'ombre : un comte, un secrétaire de direction, un vagabond - Tolstoï, Valéry, Cioran. Eux seuls pourraient comprendre mon attitude de condamné, s'accrochant au banc des accusés, au milieu des étoiles. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas que l'Européen n'aime plus ses contemporains-poètes qui est dramatique, mais ce qu'il a raison. | | | | |
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| | | | Les songe-creux ont toujours tant de choses à dire, dont ils fixent l'être : « Ils n'expriment pas, ils signifient, ils sont » - Ségalen. L'idéal de l'écriture parfaite serait de tout exprimer et de ne rien dire et encore moins d'opérer. | | | | |
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| | | | Balzac n'aurait pas laissé de correspondance, Flaubert n'aurait laissé que sa Correspondance, - j'aurais pu tenir tous les deux pour brillants. Mais chez Balzac, l'homme est bête et l'écrivain subtil ; et chez Flaubert, l'homme est subtil et l'écrivain bête. | | | | |
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| | | | L'objet d'une écriture est la création d'un lieu géométrique d'attirance, créé implicitement par un jeu de contraintes à variables. Et la lecture est son dessin par substitutions successives. | | | | |
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| | | | Tout artiste est un copiste, mais de combien de fibres copiées monte une palpitation ? Là où le tâcheron reproduit la géométrie, l'artiste insuffle déjà une mélodie. | | | | |
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| | | | La vie se compose d'empreintes et de rêves. L'évoquer dans un langage est également ardu, mais la difficulté de la seconde tâche est qu'il faille s'interdire l'usage de miroirs, tandis que la première est toute de miroirs. L'artisanat de l'axe et l'art du levier. | | | | |
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| | | | Le peintre dessine l'arbre ; le musicien en fait sentir les saisons, les joies et râles ; l'écrivain y découvre la vitalité des racines et l'éphémère des fleurs. L'artiste est dans la rencontre avec l'arbre ; les autres - dans l'évasion. « Si la poésie ne pousse pas aussi naturellement que les feuilles sur un arbre, elle ferait mieux de ne pas surgir du tout » - Keats - « If Poetry comes not as naturally as the Leaves to a tree it had better not come at all ». | | | | |
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| | | | La fin de l'art sonnera le jour, où l'artiste aura compris le au nom de quoi pour confier le comment à l'analyste-programmeur qu'il sera devenu. | | | | |
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| | | | L'harmonie et le rythme maîtrisés, l'écrivain-goujat n'accorde qu'une attention secondaire au choix des objets et liens du discours - l'insensibilité à la hauteur. J'évite tout objet, que je ne parvienne pas à faire danser ou chanter. | | | | |
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| | | | L'harmonie inarticulée (la voix divine marmonnant ses théories), le chaos pré-articulé (l'obscure justification de tes modèles), l'harmonie articulée (l'impertinence d'un art imposteur, aspiré vers la théorie par-dessus les modèles) - l'art est l'hymne froid au chaos chaud au moyen d'une harmonie chaude et incompréhensible. | | | | |
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| | | | Chanter l'immobilité est peut-être une ruse due à mon genre, puisque si la cohérence du narrateur est dans le mouvement, celle de l'aphoriste - dans la capacité de n'admettre aucun mouvement provenant du dehors des mots. | | | | |
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| | | | L'œuvre comme affiche, copie ou trace ? Cette image me répugne. Ni poinçon ni empreinte, mais un mode de réfraction des émotions se brisant contre la lame des mots. Une constellation de pointillés dans lesquels tu te concentres, un nuage de points scintillants comme œuvre ! L'état de grâce exclut l'état de traces. | | | | |
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| | | | Ce ne sont pas les traces - ni, à plus forte raison, les preuves ! - qui me font rêver (Char), mais l'imagination de brisées non battues, que je ne profanerais pas non plus avec mes pas affairés. Une mélodie n'est ni trace ni preuve, mais épreuve et race. | | | | |
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| | | | « L'homme de génie écrit pour la génération suivante » - Diderot, « On me lira en 1939 » - Stendhal, « on me lira en 1969 » - Suarès, « il ne faut me lire qu'en 1979 » - Breton, « il faut me lire autour de l'an 2000 » - Nietzsche - « Man wird mich etwa gegen das Jahr 2000 lesen dürfen » ; tous rêvent du legor, legar - on me lit, on me lira ; mais tu te trompas avec le non legor, non legar ; les pires subissant le legor, non legar ; les meilleurs s'illusionnant sur le non legor, legar ; « je travaille pour celui qui viendra après » - Valéry. (Le plus bête est Proust : « Le monde entier me lira ».) On est assez grand tant qu'on peut se boire ou se lire en oubliant les lèvres et les dates des autres (celui qui vint en 1939, 1979 ou 2000 est sot, et celui qui viendra le sera davantage). Virgile, au moins, pensait au jugement d'Homère, et Horace - à Sappho
Ovide a raison : « Qui n'est pas d'aujourd'hui, sera encore moins de demain » - « Qui non est hodie, cras minus aptus erit ». Quant à l'avenir, tout bon art devrait se fier à la « poste de la bouteille », Celan (Flaschenpost), le « pays du cœur » (Herzland) ne manquant pas de rivages. | | | | |
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| | | | Deux tendances anti-artistiques : imputer de la sincérité (mot de débiles) ou de la justesse (mot de serviles) à tout premier regard, tout premier jet, ou bien ne travailler que dans le polissage débouchant sur une œuvre, où aucun détail ne tolérerait plus aucun rééquilibrage sans mettre en péril tout l'édifice. L'artiste s'interdit de désigner le mot premier ou le mot final. Sur papier, la communication entre les choses et les mots n'est possible que des seconds vers les premières. Dans la tête de l'artiste, la chose doit être systématiquement évincée par le regard. | | | | |
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| | | | Chant - conte de fées - mythe - pièce de théâtre - scénario - cahier des charges ; l'art achève sa trajectoire : gestation, gesticulation, gestion. | | | | |
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| | | | Tout texte - autant en poésie qu'en plomberie - est une suite de métaphores : de banales, de mauvaises, de bonnes. Dans la grande littérature, cette proportion est de 90 - 9 - 1 ; chez Nietzsche : 20 - 10 - 70 ; chez Valéry : 30 - 5 - 65 ; chez Cioran : 5 - 10 - 85. | | | | |
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| | | | La valeur finale d'une métaphore se détermine par ses points d'ancrage : des choses, des états d'âme, des mots, des concepts, des sons, des couleurs. Les plus belles restent au large, à égale distance de ces havres. | | | | |
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| | | | L'homme-éponge : une lente et continuelle aspiration, suivie d'une longue expiration ; l'homme-écho : nulle expiration sans la compagnie d'une aspiration. Mais c'est seulement l'homme-poète, l'homme d'inspiration, qui fait sentir le souffle. | | | | |
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| | | | Comme l'œil reconstitue une image spatiale à partir d'un tableau peint en deux dimensions, l'esprit, dans un texte, cette matrice spatio-temporelle à quatre dimensions, doit saisir l'intuition des espaces au nombre infini de dimensions, la fascination des points d'origine, de l'étendue des métriques et de la hauteur des projections. | | | | |
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| | | | J'aurais eu assez de force pour traduire ma lucidité en actes, je serais retourné dans ma forêt natale de Sibérie, sur les traces de mes ancêtres orpailleurs, ou, au moins, j'aurais cherché à me réfugier en Amazonie ou au Kenya. Accepter de vivre d'une illusion - l'écriture comme réceptacle d'un souffle - illusion devenue fatalité, telle est la faiblesse qui est à l'origine de ce livre boursouflé. « Il ne dépend que de nous : vivre dans un monde rassurant d'illusion » - N.Chomsky - « If we choose, we can live in a world of comforting illusion ». | | | | |
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| | | | Trois dons majeurs d'écrivain - un tempérament, une hauteur, une ironie - que possèdent, séparément et sans partage, trois maîtres français : Bloy, Valéry, Cioran (en Allemagne, la morgue et le nihilisme de Schopenhauer et le port altier de Nietzsche ; en Russie, depuis l'espiègle Pouchkine, ironie est synonyme de légèreté). Sans atteindre les sommets de chacun, dans sa spécialité, ce livre aimerait en présenter l'équilibre. | | | | |
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| | | | L'art abductif : ne s'occuper que de la justification musicale, justification bien ramifiée, justification de faits en arbre, et réduire les faits eux-mêmes au rang de feuilles, de variables muettes. Le modus explicandi, ramage le plus profond du modus cognoscendi. | | | | |
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| | | | Ne pas savoir vivre sans écrire - graphomanie ; ne pas savoir écrire sans vivre, c'est-à-dire sans l'envie de rêver, - éthéromanie, nulla linea sine nocte plutôt que nulla dies sine linea. Pessõa : « Mieux vaut écrire que risquer de vivre ; l'écriture est la manière la plus savoureuse d'ignorer la vie » - se trompe. | | | | |
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| | | | Chez le bon écrivain, localement s'impose et subjugue un libre arbitre, mais globalement une sensation de cohérence fatale s'en dégage. Chez le mauvais, localement règne une cohérence mécanique mais globalement, c'est le libre arbitre des écoles, coteries et guildes qui résume tout. | | | | |
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| | | | Tant de livres annoncent, dès la première page, soit de la noirceur soit des arcs-en-ciel. Et combien ne laissent, derrière la dernière page, qu'une grisaille rapidement dissipée. L'artiste est celui qui, devant sa toile, tente de ne pas brandir sa palette. À l'écriture suffisent une tempête du bocal ou de l'encrier : « un verre d'eau aurait les mêmes passions que l'océan » - Hugo. Pour le regard, c'est aussi simple : « Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres » - E.Rostand. Quand le sang ou l'encre vous manqueront, vous vous tournerez, pusillanimes, vers l'univers entier : « Que le cratère de Vésuve soit mon encrier » - Melville - « Give me Vesuvius crater for an inkstand ». | | | | |
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| | | | L'image, en littérature, naît des multiples va-et-vient et cascades, zigzags et saccades, revenez-y et torsades, entre le ressac des mots et le calme de la pensée, d'un dialogue, où des réparties adverses rehaussent le débat, mais le mot final appartient - au mot. | | | | |
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| | | | Que diraient de l'état de nos goûts les générations précédentes, mieux pourvues en talents, si elles découvraient les œuvres des number one français officiels, en philosophie, en littérature, en poésie : Onfray, Houellebecq, Y.Bonnefoy (signes communs : inattouchement par la noblesse, métaphores flageolantes, incapacité d'admirer l'œuvre de Dieu, culte de l'homme relatif) ? Depuis 500 ans on tenait bon, et voilà que de nouveaux barbares déferlent - par quelle brèche ? Se consoler, dans la mauvaise joie, que chez les voisins, avec H.Jonas, G.Grass, S.Hermlin, la dévastation est encore plus désolante ? « Nos pères, pires que nos grands-pères, nous enfantèrent, les dépravés, qui donnerons vie à une progéniture de minables » - Horace - « Aetas parentum peior avis tulit nos nequiores, mox daturos progeniem vitiosorem ». | | | | |
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| | | | Le livre complet correspond à l'exigence toute gastronomique : on le goûte, on le mâche et l'avale, on le digère. Mon penchant pour les amuse-gueule fugitifs fait, que je ne me recueille qu'auprès des avant-goûts, sans promesse de calories ni vitamines. | | | | |
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| | | | Tu veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ta toile, qu'une cage. Et tu balbuties, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau qui soutienne sa cage » - Hugo. « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde – aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ». | | | | |
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| | | | La gymnastique scripturale consiste à éliminer systématiquement tout ce qui est dramatique - l'exception, l'exacerbation, l'extrémisme - et à lui substituer, à doses égales, le tragique et le comique. | | | | |
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| | | | Élever le hasard à la hauteur d'un destin - l'art tragique ; réduire le destin aux bas-fonds du hasard - l'art comique ; lire le destin dans le hasard, rire du hasard dans le destin - l'art ironique. | | | | |
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| | | | L'art, c'est une lutte contre le hasard, mais il comporte, lui-même, deux types de hasards internes : le hasard d'émission et le hasard de réception ; le premier, c'est le coup de dés que toute pensée émet (Mallarmé), et le second, c'est la bouteille à la mer recevant cette pensée ; le drame du message et la tribulation de la messagerie. | | | | |
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| | | | La seule nourriture terrestre est la vie, tout écrit ne vaut qu'en tant qu'un excitant (Valéry jugeant Pascal ou Nietzsche). Mais c'est, curieusement, Nietzsche qui considérait comme excitants pernicieux, barbarica, ce qu'est la vraie vie : « erotica, socialistica, pathologica ». | | | | |
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| | | | Le bon écrivain procède comme tout lecteur : de l'expression à la pensée (et non, comme le préconise Chamfort, l'inverse). | | | | |
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| | | | L'âme d'écrivain, le corps de ses écrits, le vêtement de sa pensée : le désir, avoué, de s'habiller et le désir, inavouable, de se déshabiller. | | | | |
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| | | | Un écrit vaut par ce qui reste, une fois effacées les traces visibles provenant de la mémoire ou de la géométrie (il ne resterait que les « traces de l'absence » - Derrida). Mais à notre époque infovore et vidéosphérique, ne survivent que des narrations conformes au format BD (Bases de Données ou Bandes Dessinées). | | | | |
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| | | | Deux écoles de la littérature française : celle de la liberté ou celle de la contrainte, le XVI-ème licencieux ou le XVII-ème cérémonieux, aboutissant à Rimbaud ou à Valéry. Il faut choisir entre siat et fiat, entre une vie donnée et une vie à donner. L'universalité semblant être dans la liberté, le second courant finira par n'être apprécié que des élites cosmopolites. | | | | |
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| | | | Le diable rôde aux horizons littéraires allemands ; l'ange se suspend au-dessus des plumes russes. Et Pascal a peut-être raison : en faisant la bête, l'Allemand s'éprend de la pureté (Reinheit) angélique ; en faisant l'ange, le Russe se découvre l'arbitraire (своеволие) démoniaque. « Si Lucifer avait été Russe, il aurait choisi être le dernier des anges, ce genre extrême de rébellion » - Ortega y Gasset - « Si Luzbel hubiera sido ruso, habría preferido ser el más íntimo de los ángeles, este último estilo de rebeldía ». | | | | |
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| | | | L'écriture : à partir d'une fleur faire penser au paysage d'un bouquet, au climat d'un arbre ou ni à l'un ni à l'autre (Mallarmé). Dans le dernier cas, la fleur reste en papier. | | | | |
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| | | | Définir fait partie d'écrire ; plus grande est sa part, plus intelligente, en général, est la plume. Une raison de plus de soupçonner la France d'être la patrie de l'esprit ; dans quel autre pays, pour savoir ce qu'est voir, entendre, sentir, on consulterait un dictionnaire ? | | | | |
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| | | | Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de rôder parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : « Les allégories sont au royaume des pensées ce que sont les ruines dans le domaine des choses » - Habermas - « Allegorien sind im Reich der Gedanken was Ruinen im Reich der Dinge ». | | | | |
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| | | | L'esprit désire la même chose que la femme : concevoir dans l'amour, enfanter sans douleur. Et comme la femme, il succombe à la séduction des badauds et se fait avorter des embryons illégitimes. | | | | |
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| | | | L'ironie du mot est la dernière poche de résistance de la poésie. Son premier refuge est parmi les vocables - muse, idée, ciel ; le deuxième en situations - château, combat, solitude ; le troisième dans les attitudes - obscurité, musicalité, intellectualité. Si, au bout de ces pérégrinations, on ne débarque pas auprès de l'ironie, c'est qu'on s'égara en route. | | | | |
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| | | | Manque de goût : peindre en continu où le pointillé aurait suffi ; semer des points ou seule une ligne est féconde. | | | | |
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| | | | Imiter, c'est orienter son regard dans la direction de l'original. Le goût de l'immobilité peut pousser à regarder en sens inverse : les deux mouvements s'annulent et une délicieuse immobilité peut s'ensuivre. | | | | |
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| | | | En dehors de traduire, traduire une voix et une langue qui ne sont pas les miennes, je ne peux pas donner un sens quelconque à créer. Être dans l'état de demande de messages (se sentir ange), ne pas s'attarder dans celui de la réponse (ce que veut le diable). Poétiser, c'est traduire des messages (voix) cryptiques. | | | | |
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| | | | Les liens entre ton sentiment et les mots qui lui sont consacrés devraient n'être qu'allégoriques. Quand ils prétendent être isomorphes ou univoques, on peut être certain de leur imposture. | | | | |
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| | | | Les incompris résument les critiques, qui les éreintent, à ces belles invectives : trop osé, fou, dérangeant. Des mises à l'index imaginaires leur servent de réels coups de pouce, auprès des libraires. Tandis que leur défaut majeur est peut-être tout simplement le manque de métaphores. | | | | |
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| | | | Chercher à s'attirer des antipathies est aussi vain que flatter. Surtout si l'on le proclame a posteriori, quand la sympathie espérée se laisse attendre. | | | | |
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| | | | Je n'aime ni fragments ni miettes ; mes mots ne font pas partie d'un tout qui aurait pu ou dû être narré en récit artistique. Quand on n'a pas d'éclairs, comme Héraclite ou Cioran, on dessine des nuages, on fait du bourrage. On n'a rien à déchirer quand on tisse en l'air. Mais j'aime une alvéole fractale, un motif en pointillé qui tapisserait une surface projetée vers l'infini. | | | | |
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| | | | La grandissime originalité de la culture russe est dans la séparation entre les moyens et les buts, la technique et l'émotion, le visible et le lisible. L'inévidence dans les premiers, l'homme comme le point d'accommodation des seconds. Dostoïevsky semble s'emmêler dans la politique et le fait divers, tandis qu'il joue sur la corde de l'homo credens. Tchaïkovsky nous mène vers un état d'âme, un lieu, tandis que l'émotion éclate ailleurs. Tolstoï disserte sur l'histoire ou la justice, tandis que le vrai discours ne vise que l'homme solitaire. Tchékhov étale des platitudes parmi lesquelles, soudain, naît une émotion irrésistible. Les raisonneurs y voient du décousu ou de l'absurde. | | | | |
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| | | | Le théâtre anglais est dominé par le mot, l'allemand par l'image, le français par la fioriture, le russe par un état d'âme. L'art, la poésie, le décor, l'homme. | | | | |
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| | | | L'image la plus gratifiante est le contraire d'une image classique, inaltérable, c'est celle qui donne l'envie de l'envisager sous de nouveaux points de vue. L'ironie, le refus de chercher l'inaltérable. | | | | |
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| | | | La fantaisie, maintenue par l'harmonie et guidée par la fantasmagorie, - une fantas-harmonie. | | | | |
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| | | | Poésie, travail en grec. (Regardez ces jargonautes modernes aigrefins s'extasier devant la formule soi-disant platonicienne : « Tout ce qui mène du non-être à l'être est de la poésie » ! La visibilité ! Même la Dichtung allemande peut s'entendre comme condensation.) Verdict contre la fainéantise, réhabilitation du travail. Et si tout le reste n'était qu'extraction de mensonges, fabrication d'illusions, service rendu au diable, diffusion de contrefaçons… | | | | |
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| | | | L'objet trouvé dans un livre devrait pouvoir se transformer en outil de vue pour s'apercevoir de nouvelles impossibilités ou compulsions. | | | | |
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| | | | En fait d'art, la connaissance la plus utile, c'est comment naît une larme. | | | | |
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| | | | L'excès de pessimisme donne des ailes à ma révolte, l'excès d'optimisme m'enfle de résignation, celle de prendre un stylo pour me dégonfler. La révolte est comique et la résignation – tragique : « La vie est indigne de notre attachement : l'esprit tragique conduit à la résignation »*** - Schopenhauer - « Das Leben ist unserer Anhänglichkeit nicht werth : der tragische Geist leitet zur Resignation hin » - mais toi, qui ne connus jamais le vrai Dionysos, tu ne comprenais pas, que la résignation devant la vie pouvait signifier révolte du rêve, ce qui comprit Nietzsche. | | | | |
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| | | | Plume à la main, on devrait ressembler au chat qui a toujours quelque chose à se reprocher : un vol (plagiat), un meurtre (de son père), une lâcheté (se défiler, ne pas aller jusqu'au bout). | | | | |
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| | | | Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées – la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad ». On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume ! | | | | |
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| | | | Ce n'est pas au langage, que devraient s'en prendre l'acte, la pensée ou l'élan, mais au mot. Pour reconnaître que leurs propres langages sont risiblement plats. | | | | |
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| | | | Le cadre idéal d'un créateur : sollicité par la beauté, contrôlé par l'ironie, guidé par le goût, motivé par un doigt féminin. | | | | |
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| | | | Maîtrise de son métier : donner à l'exercice l'intensité de la fatalité. Et quand, avec Valéry ou Kafka, on se dit, que la grande œuvre n'est qu'un exercice, on n'est plus fâché avec ces contre-maîtres de constructeurs tout en retournant chez les architectes des ruines. Il se trouve, que leurs maîtres sont les mêmes que ceux qui bâtissent des châteaux en Espagne, mais leur style reste inconnu des apprentis : « Il n'y a aucune règle d'architecture des châteaux en Espagne » - Chesterton - « There are no rules of architecture for a castle in the clouds ». | | | | |
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| | | | Horreur de tout récit ! « Balade exaltante à travers les champs » - ça pue l'ennui ! « Oscillation déprimante auprès des mots » - ça fait dresser les oreilles à la recherche du savoureux. Pourtant, les deux sont également absurdes. Où est la facilité, quel est le vrai test de plume ? Impossible de répondre ! | | | | |
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| | | | L'écrivain médiocre est myope, il écrit au contact avec l'objet. Le bon n'écrit que lorsqu'il réussit à s'en éloigner suffisamment. | | | | |
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| | | | Écrire, c'est faire oublier le levier qui te soulève ; penser, c'est de ne pas le perdre de vue. C'est pourquoi les deux sont difficilement compatibles, à moins d'avoir l'intelligence d'illusionniste ou de prestidigitateur. | | | | |
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| | | | Le fragment et le raccourci sont de mauvais procédés des sceptiques stériles ; c'est la modulation qui est féconde. Ni intervalle ni droiture mais hauteur ! | | | | |
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| | | | Trois belles rencontres en France : un livre, L'Ignorance Étoilée de G.Thibon ; un homme, R.Debray ; une œuvre, celle de É.-M.Cioran. Entre les personnages, aucun point commun en vue. Un vichyssois absolu, un révolutionnaire irrésolu, un indécis dissolu. Des sources d'admiration multiples, sans supervision systématique. | | | | |
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| | | | L'ennui des donc, alors, ensuite, l'attrait des ruptures et de la fragmentation. Toute juxtaposition d'images, quand on est sincère, provoque une perte de hauteur, une chute sans éclat, la triste monotonie des n + 1-èmes pas. Vive le pointillé parataxique ! | | | | |
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| | | | Le contraire d'inspiration n'est pas travail mais calcul. L'inspiré ne transpire pas moins que le calculateur, mais ce n'est pas sa cervelle qui appesantit et chauffe les gouttes. | | | | |
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| | | | On reconnaît une vraie écriture lorsque l'origine du plaisir ne remonte pas directement à la part de l'hallucination ou du calcul dans le livre. Mais sans l'un et l'autre, aucun style ne sauve la mise. | | | | |
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| | | | Type de livre qui me plaît : débouchant sur déshérence plutôt que source à résonances et encore moins à conséquences. Je veux sentir davantage ce qu'on exclut, que ce qu'on enferme. | | | | |
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| | | | Dans la spontanéité, le hasard a plus de place que la nature. Elle n'est donc pas une valeur inconditionnelle et doit subir le même polissage que le maniérisme, la prééminence du calcul devant l'intuition. | | | | |
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| | | | Nous sommes tous condamnés à nous adonner à l'acrobatie avec des signes ; la connaissance met des tapis sous nos pieds pour amortir les chutes, mais l'ironie fait mieux, elle suspend la gravitation et nous arrête en plein vol. | | | | |
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| | | | En italien et en allemand le mot art est au féminin (l'espagnol hésite entre le masculin et le féminin, le russe le neutralise). Dans ces langues, je dirais qu'on devrait en être amant en faussant compagnie à la vie (neutre, en allemand !), cette mégère légitime. | | | | |
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| | | | La sainte sueur devrait transsuder dans l'écrit, celle d'une défaite annoncée, d'un front baissé, non celle d'une lutte avec un mot racorni, furtif et railleur. | | | | |
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| | | | L'idée s'arrête quand l'épithète faiblit. Aller jusqu'au bout d'une idée, c'est accepter un corps à corps avec l'ennui. | | | | |
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| | | | La qualité la plus requise pour un romancier doit être l'imperméabilité à l'ennui. | | | | |
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| | | | Lorsque je devine quelle contrainte surmonte l'auteur, j'éprouve plus de plaisir, que lorsque je constate qu'il avança encore vers son but. Le plus noble but, dans l'art, est peut-être de faire ressentir dans la belle maîtrise des contraintes le vrai enjeu aristocratique de l'œuvre. « Écrire, c'est omettre »** - Cioran. | | | | |
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| | | | L'attente d'un écho, où deux hauteurs se renvoient des messages, t'interdit l'écriture inimitable. Mais l'écho doit tirer son volume des hautes substitutions de tes variables. | | | | |
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| | | | On est en présence de la poésie quand l'inexpliqué d'une image ne la compromet pas. | | | | |
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| | | | L'art n'est possible que parce qu'il est impossible de faire de sa vie une œuvre ni d'être l'artiste de soi-même. | | | | |
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| | | | Quand on perd pied, dans un livre, on a, au mieux, la panique, pas le vertige. Il faut que le livre, qui emmène dans des éléments nouveaux, donne des moyens d'un nouvel équilibre ou d'une nouvelle respiration. | | | | |
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| | | | Le but de la lecture : découvrir en soi des sources cachées d'où aurait pu jaillir la lumière. | | | | |
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| | | | Mauvaise lecture : reconnaître les choses. Bonne lecture : reconnaître le ton. | | | | |
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| | | | Une sensation rare, étrange et magnifique : écrire pour survivre ! Le contraire est banal. Seulement, tôt ou tard, tu comprends, que c'est une illusion du même ordre que la préservation d'espèces vivantes ou l'accumulation d'espèces sonnantes. | | | | |
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| | | | L'élément, fait pour accueillir la musique, semble être l'air : Mozart - la hauteur, Beethoven - l'ascension, Tchaïkovsky - la chute, Verdi - le chant. Dans l'air on danse. Wagner est dans l'eau, on y nage, à moins de savoir marcher dessus, pour témoigner de mythes ou de miracles. Stravinsky est dans le feu, qui consume et te coupe la respiration, et Rachmaninov - en terre, qui te fait chavirer ou chialer, toi, le déraciné. | | | | |
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| | | | Pour l'écriture, la maîtrise des dictionnaires est une facette de second ordre. Le savoir n'est qu'un dictionnaire de plus, au même titre que l'Histoire ou la mythologie. L'intelligence peut les transformer en thésaurus, mais seul le bon goût les remet à leur place, où ils deviennent des arbres translucides pour la vision de forêts. | | | | |
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| | | | L'écho a plus de chances parmi des ruines qu'au milieu d'un château en Espagne. Il faut que tu places ton livre dans celles-là tout en te réfugiant dans celui-ci. | | | | |
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| | | | La hauteur, ce sont des contraintes qu'on se donne sur les foyers des ellipses dessinant le réel, des hyperboles tendant vers la perfection, des paraboles se perdant dans un infini sans contours. | | | | |
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| | | | Le contraire de la poésie, c'est l'intimité, la familiarité, la sensation d'un lieu à soi. C'est pourquoi la poésie est l'exil, la migration, l'errance. Et les ruines sont une solution du problème de la Tour d'ivoire bâtie par le mystère des sans-abri. | | | | |
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| | | | Bien sûr, le mystère de l'homme est au-dessus de l'art, mais il est indicible. L'homme est bien plus grand que le Mot dans le monde de la démesure divine, mais l'art, c'est l'introduction de la mesure humaine. Donc, résignation, l'art pour l'art, l'art qui ne dissimule rien, qui ne traduit rien. | | | | |
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| | | | Le non-art : une lourde préférence donnée à un choix fortuit. Le premier signe de l'art : ce n'est pas le hasard qui dicte le choix ; le second signe : la même maîtrise aurait permis de défendre un choix contraire. | | | | |
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| | | | La vraie maîtrise artistique est l'habileté d'esquiver tout dernier pas pour ne pas s'arrêter. Seul le non fini peut faire pressentir le goût de l'infini. | | | | |
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| | | | L'une des illusions de la naïveté : plus on est libre, plus on est créatif. C'est le contraire qui est vrai ! | | | | |
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| | | | Je ne suis pas du tout fier de venir à cette conclusion : sans les mots il n'y a ni grandeur ni vérité ni émotion (qui, pourtant, sont hors des mots). Mais ne faire que chercher une juste expression de ce qui a déjà une essence ne me réussit jamais. Le mot crée le besoin, érige le but, jalonne des obstacles. Mépriser les mots, c'est glorifier les glandes. | | | | |
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| | | | S'attacher à son œuvre, à corps perdu, est, j'en conviens, de la servitude. Mais s'en détacher entièrement ne peut apporter qu'une fausse liberté. Il est impossible d'en dénouer toutes les attaches, et celle des mots, placée à une altitude propice à un salutaire étouffement ou à une autodestruction non-polluante, est la moins traîtresse. | | | | |
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| | | | Chanter le pouvoir de l'art qui ne fait pas de doute, tout en sachant les limites de tes propres moyens qui ne sont que doutes. | | | | |
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| | | | La naïveté de Dostoïevsky : les hommes, dans la suite de leurs actions, incarnent des idées. La lucidité de Tolstoï : les hommes, dans le chaos de leurs actes, se précipitent, honteux, derrière des idées fuyantes. Chez Tolstoï, au tournant - un somnambulisme, un regard vers le ciel ; chez Dostoïevsky - un psychologisme, un magisme ou un syllogisme. | | | | |
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| | | | Tous habillent leurs pensées. Les habits les plus recherchés sont des feuilles (de laurier, de chêne, de figue) et des plumes (d'oie, d'autruche, d'ange). J'aurais choisi la camisole de force. | | | | |
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| | | | Le lieu d'écriture : un sous-sol ou une tour d'ivoire. Mais la littérature d'aujourd'hui ne se déploie que dans un bureau. | | | | |
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| | | | L'astuce la plus utile pour l'artiste est la rétention du flou qui entoure tout premier emportement. Dès que celui-ci s'en débarrasse, le message devient extérieur et la fabrication remplace la traduction. Traduction ou imitation, mimésis et poïesis, de l'intensité originelle, tel est le vrai nom de la création. Les épigones imitent les résultats et non pas les origines. La noble mimésis (re)crée ce qui ne fut jamais advenu : en matière, en réflexion, en intensité. | | | | |
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| | | | Penser, c'est donner des noms aux choses figurant dans un problème. Résoudre celui-ci est l'affaire de l'artisan, non de l'artiste. L'artiste vit face à l'être, l'artisan - face à la raison. | | | | |
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| | | | L'artiste devrait réagir aux convulsions de son époque et rester impénétrable à ses cadences. Ou, même mieux, refuser net tout écho de la fureur du temps, comme Kafka. | | | | |
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| | | | La bonne mémoire transmet icônes et idoles, de l'amnésie naissent spectres et fantômes. La poésie a grand besoin d'oublis. | | | | |
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| | | | Cœur comme matière exige beaucoup d'impassibilité. Cœur comme outil n'est utilisable qu'en et par pulsions. | | | | |
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| | | | Le désir de s'abandonner est le plus violent et le mieux réussi chez ceux qui voient la volupté suprême dans une maîtrise de soi. | | | | |
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| | | | La poésie est un langage de la faiblesse, de la superficialité et de l'ivresse. Un poète dans l'âme ne peut chanter que défaites et hauteurs. Il est idiot du village dès qu'il veut être sobre et profond : « Dès qu'un poète se réveille, il est idiot. Je veux dire intelligent » - Cocteau. | | | | |
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| | | | Le fragment comme genre est précieux comme une promesse de métamorphose. Ne pas s'appuyer sur la page précédente ; que chaque ligne ne compte que sur elle-même ! La pensée discursive, en continu, traduit le culte de l'habitude, de l'étendue. « Il n'appartient qu'au génie de détacher sa pensée de l'habitude »* - Cicéron - « Magni autem est ingenii abducere cognitionem a consuetudine ». La pensée-éclair, venue de la hauteur, vise, néanmoins, la même perspective : « Il faut voir nettement, que le discours pléthorique et le discours laconique ont le même but » - Épicure. « Quelle que soit la leçon, la brièveté s'impose » - Horace - « Quidquid praecipies, esto brevis ». | | | | |
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| | | | Ceux qui narrent la réalité la chantent comme tous les autres, mais dans un récitatif inorchestrable. La marche du siècle, elle non plus, n'est qu'une sorte de danse, mais où les pirouettes se font passer pour files indiennes. | | | | |
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| | | | Le naïf écrit en vue de solvuntur objecta (disparaissent les objections) ; le présomptueux - en vue de surgunt objectoris (apparaissent des objecteurs) ; l'ironique - en vue d'étaler, en objecteur confus, ses propres objections. | | | | |
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| | | | Les lectures faites d'une seule haleine ne sont qu'un feu de paille. Je leur préfère des interruptions irrécupérables, obligeant de repartir de zéro de la lecture et de lâcher prise d'avec la vie. | | | | |
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| | | | Les seules nouveautés, dans l'art, ce sont des altérations de points de salut ou d'attache. Même une nouvelle paille de salut n'est qu'une combinaison des points existants et qui ne peut être qu'une feuille. L'art de sauvetage de la noyade dans le Léthé, pour produire de l'a-léthéia, proche, toutefois, de l'apocalypse. | | | | |
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| | | | Le récit, ce sont de laborieuses substitutions de variables-feuilles sur un arbre qui n'est beau qu'avec ses frondaisons ombrageuses d'inconnues. | | | | |
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| | | | Je ne peux pas aimer un écrivain qui ne soit pas sa propre matière. | | | | |
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| | | | Toute pensée prend, spontanément, une forme géométrique. Ce qui explique la possibilité de l'art abstrait (la géométrie dépasse rarement le stade d'esquisse !) et de ce pullulement de productions savantes nageant dans l'autoréférence. | | | | |
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| | | | Être sa propre source ou son origine ne suffit pas pour être original. L'originalité est un plasma charrié des profondeurs, où il vaut mieux ne pas descendre, une lave fertilisant, dans une longue perspective, le sol de la vie. En plus, la géologie veut, que les volcans s'ouvrent toujours en hauteur. | | | | |
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| | | | La poésie relève de la transfiguration, quand les formes banales s'étoilent d'une lumière, dont on ignore la source qui peut se trouver aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du poète. | | | | |
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| | | | Ils disent : tout se bâtit, en écriture, avec des briques et ce sont des choses approchées qui en déterminent la taille. Plus on s'éloigne des choses, plus on apprécie l'argile crue comme matériau de base, éloignant la pétrification ou la putréfaction. « Un vase cassé peut se réparer, s'il était en argile crue et non s'il était en argile cuite » - de Vinci - « Un vaso rotto crudo si può riformare, ma il cotto no ». | | | | |
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| | | | L'écriture et son objet : deux êtres dont le contact émeut un troisième. Les trois, fondus en une seule personne, - l'heureuse triade ! | | | | |
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| | | | Indifférence face aux écrits où des choses apparaissent avant des états d'âme. On devrait avoir l'impression, que ce n'est pas la main mais quelque chose d'immatériel, mais intense, qui trace les mots. La mélodie qu'on entend devrait avoir déjà existé, en puissance, dans notre âme de lecteur. | | | | |
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| | | | La vraie énergie d'une œuvre d'art provient du sentiment de l'arrêt sur l'avant-dernier pas et du refus d'imprimer le dernier. Comprendre qu'aller plus avant ne serait ni meilleur ni plus précis. | | | | |
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| | | | On ne doit écrire qu'étant submergé. Mais lorsqu'on l'est par un fond net, on surnage et renfloue des marchandises. Il faut être submergé par un besoin flou de forme et se débarrasser de mignardises ! « En montant – écrire, et en écrivant - monter »** - St Augustin - « Proficiendo scribunt, et scribendo proficiunt ». | | | | |
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| | | | Le talent est le don qui consiste à produire une harmonie, que la vie ne confirme qu'a posteriori. Chercher la confirmation de la vie a priori - signe d'un travail mécanique, sans génie. | | | | |
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| | | | Plus tu te mêles de la peinture de la réalité, plus vague et commune est ton image ; plus tu t'en détournes, plus déterminés sont tes traits. Pour savoir qui tu es, il faut te laisser divaguer. | | | | |
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| | | | Un étrange avantage des poètes d'aujourd'hui : l'imperméabilité à la honte - ne pas penser qu'au lieu de s'attendrir on peut éclater de rire, à la lecture de leur chaos, chaos verbal, sentimental et mental. | | | | |
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| | | | Les exigences acoustiques ne sont pas les mêmes pour les lieux, où tu composes tes mélodies divines et ceux, où tu les aimerais exécuter. Le fond sonore idéal, pour les premiers, serait l'applaudissement de ton concierge et le ricanement du ciel. Oreilles faites yeux - pour les seconds. | | | | |
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| | | | L'intelligence, dans l'écriture, est plutôt une chauve-souris qu'une chouette ; elle permet d'éviter les objets trop tangibles dans la nuit de ce siècle et de s'attacher, tête en bas, aux refuges caverneux. Le savoir dont se targuent les chouettes ne sert qu'à terroriser des rongeurs de jour. | | | | |
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| | | | Le langage aurait dû être le seul lien visible de l'écrivain avec son siècle. Qui réussit cette gageure ? - Leopardi, Nietzsche, Valéry. | | | | |
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| | | | Tout grand écrit naît d'une ivresse, ivresse des choses, des idées, des mots ; mais le plus grand secret consiste à savoir s'enfiévrer de soi-même. Ce beau conseil d'Horace : « tu ne planteras aucun arbre austère avant la vigne sacrée » - « nullam sacra vite prius severis arborem » ! | | | | |
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| | | | Les uns exposent leur vie, les autres leur savoir, d'autres encore leur sexe. Mais le meilleur art, c'est se cacher élégamment, se perdre, s'éluder, faire entendre son mutisme. Se faire regard, parler aux aveugles qui verraient en te lisant. | | | | |
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| | | | La sonorité d'une phrase peut dépendre de l'acoustique du livre, où elle se produit, mais sa vitalité ne devrait rien devoir à son voisinage. | | | | |
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| | | | Signes d'une noble écriture : un ton qui conviendrait au plus illustre et au plus obscur des hommes, au plus ambitieux et au plus humble, au pécheur et au vertueux. Cervantès, Dostoïevsky, Valéry. | | | | |
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| | | | Il est ridicule d'écrire pour prouver qu'on existe. La seule raison d'une noble écriture est d'exister par elle ! | | | | |
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| | | | Lorsqu'un incoercible ennui m'assomme à la lecture d'un Faulkner, d'un Priestley, d'un Joyce, je comprends, que l'esprit n'existe qu'en France, car leur homologue, Proust, s'en tire avec des bâillements nettement plus espacés. Dans leurs dialogues extérieurs comme monologues intérieurs, le mot est toujours de trop, il remplit des cases d'une grille mécanique. Que ce soit au niveau de la tête ou au niveau des pieds, que se produit le remplissage, le résultat est presque le même, dans la perspective de la hauteur. Idiomatisation de balivernes débouchant sur l'idiotisme. | | | | |
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| | | | Je me méfie de ceux qui proposent des murailles du savoir, des portes du paradis (ou de l'enfer), des fenêtres sur la vie et, plus que de tous les autres, de ceux qui vous tendent des clefs d'un système. Mais je me fie à ceux qui livrent, clefs en main, des châteaux en Espagne ou des Tours d'ivoire. | | | | |
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| | | | Je me moque de leurs souffrances d'écrivailleurs, la seule que je respecte est la trouille devant le spectre d'ennui s'élevant de mes pages. Souffrir dans les bureaux, « bâiller sur la croix » (Cioran) – deux fléaux modernes. Leur manie : se vautrer dans une souffrance imaginaire au milieu d'une douceur de vivre bien réelle Et dire que les siècles précédents s'efforçaient à inventer une douceur imaginaire au milieu des souffrances bien réelles ! L'écriture n'est que jouissance quand on est en possession de son sujet. Même à son impuissance il faut savoir donner un ton pénétrant. | | | | |
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| | | | Toute trame livresque a ses hauts et ses bas. Mon livre est exceptionnel, car ses hauts restent solidaires des chutes et ses bas ont toujours la tête tournée en amont. « Si l'homme qui tombe est grand, sa chute sera grande » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, magnus jacuit » - il y faut mettre altus à la place de magnus ! | | | | |
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| | | | Toute beauté a besoin de miroir. Non spéculaire, toute chose en soi ne dépasse pas le grade d'idole, de poids ou d'outil. Le miroir minimal - une négation. Toutefois, ce qui nous émeut le plus dans une beauté ne figurera jamais sur un tableau ni dans une formule. | | | | |
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| | | | La part du hasard, chez l'artiste moderne, devint si énorme qu'il m'est plus étranger que le chroniqueur contre lequel, naïvement, je peste. Le hasard peut être maîtrisé par l'intelligence ou harmonisé par l'intuition qui, dans l'alphabet artistique, se situent juste après la hauteur. | | | | |
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| | | | Après Rilke, Char et Pasternak, la poésie du sentiment, rehaussé de noblesse et élargi d'intelligence, est morte pour laisser la place à la poésie des dictionnaires, vocabulaires ou onomatopées. | | | | |
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| | | | Je ne sens que vaguement où je commence, rien de plus obscur que mes fins - pourquoi s'étonner, que ce que je peins avec le plus de netteté soit mon absence ! | | | | |
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| | | | L'art, c'est produire des métaphores, une fois que tu es subjugué par un concept. Les piètres sciences, ce qui nous élargit et corrobore (l'art rétrécit et désespère !), c'est traduire en concepts les métaphores insaisissables. L'idole (verbe mental, représentation), le portrait (verbe intellectuel, propositions), l'état d'âme (verbe inspiré, discours). Il est de belles métaphores, devant lesquelles palissent les formules, les pinceaux et même les mots… | | | | |
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| | | | Se méfier des mots qui consignent ou transforment l'accessible. Ils devraient rappeler à l'âme l'existence secrète d'une autre âme, rappeler en musique, où la touche unique est ridicule. Quand on ne sait rien des notes qui se veulent sons, il faut chercher des accords paradoxaux et des harmonies iconoclastes. Ou se taire, plutôt qu'à chercher à déployer les ailes dans un espace réduit par les murs et, surtout, par le sol. | | | | |
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| | | | En promulguant l'absurdité du but, tu élèves le moyen à la dignité de vrai but. Et celui-ci ne devrait jamais être absurde. | | | | |
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| | | | Deux facettes sont impliquées dans l'art de la vie : créer et admirer, imaginer et sentir, se tendre et s'assouplir - bref, masculinité et féminité. Avec la première, l'art gagne en pureté et perd en pulsations, la vie est plus placide et plus factice. | | | | |
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| | | | La sensibilité parle au cœur et tu accueilleras le pauvre et l'assoiffé. L'imagination parle à la raison et tu ouvriras les bras aux effractions du douteux pauvre en esprit ou assoiffé de justice. Et tu chercheras à élever ton cœur avec les mains. | | | | |
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| | | | Vision de femme : abstractions innées à travers lesquelles on fait passer toute particularité. Vision d'homme (et de poète) : dans toute particularité voir de l'absolu, avec d'innombrables angles d'éclairage, de décantation, de généralisation, de rapprochement. | | | | |
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| | | | L'art d'écriture au féminin consiste à mettre derrière les mots un doigt en mouvement. Là où l'homme s'ingénie à mettre une main entière - pour enfermer, serrer, accaparer. « Je n'aurai jamais ma main »* - Rimbaud. | | | | |
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| | | | Communiquer, c'est laisser de la place au regard, à la perplexité, à l'arbitraire de l'autre. « Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l'embarras »** - Valéry. Ne jamais aller jusqu'au bout d'une idée, s'arrêter au plus fort d'une tentation, laisser les sons mourir de leur propre éloignement. Les vagues de communion, une fois les fonds bien secoués, ne sont portées que par le vide. | | | | |
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| | | | Pour qu'une page de notre vie s'illumine, il faut, souvent, blanchir une multitude d'autres : par l'oubli, l'ironie, le sacrifice. | | | | |
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| | | | Une pensée est la cible ne servant qu'à enflammer l'œil. La toucher n'est pas indispensable. | | | | |
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| | | | Nos seuls lecteurs sont la raison et l'oreille. Jamais le cœur, jamais l'âme. L'oreille est plus proche du cœur, la raison - de l'âme. Ne pas se tromper d'interlocuteur qui ne sera donc qu'un ambassadeur qui transmettra, comme il peut, nos notes et nos mémorandums, que dictaient nos cœur et âme. | | | | |
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| | | | Travail de plume : coups de main à l'oreille, coups de pied à la raison. | | | | |
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| | | | Tous les plumitifs clament leur inappartenance à tout courant. Quand on a de bonnes voiles et, surtout, quand on a son propre souffle, on devrait se désintéresser du courant lui-même. Et le meilleur navigateur n'a pas besoin de déployer sa voile ni même gaspiller, trop près du sol, son souffle. Son plus beau désir de voyage est dans la suspension à l'aplomb des voies impénétrables. | | | | |
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| | | | On ne peut bien écrire qu'en comprenant, que l'écrivain, en nous, ne doit rien à l'homme que nous sommes. | | | | |
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| | | | Ta présence, dans un livre, se manifeste non pas par l'étalage de tes opinions, mais par l'écart que tu mets entre toi et les choses. Mais tu peux te fondre avec une chose en profondeur et en être infiniment éloigné en hauteur. Et la meilleure absence, là-bas, se dégage parfois d'une belle présence, là-haut. | | | | |
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| | | | Écrire, pour toi, est action comme bâtir des ponts l'est pour d'autres - frisson inconscient d'une envie de perdurer ou de se survivre (d'autres parlent de la différance de la mort). L'ironie t'aide à le comprendre, et tu enterres le frisson à une hauteur monotone, comme d'autres le dévitalisent à coups de piétinements égalisateurs. | | | | |
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| | | | Dans l'art, il n'existe pas d'imitateurs de la nature, opposés aux soi-disant créateurs. L'art est l'enrichissement langagier d'un modèle et non d'une réalité à modéliser. Seuls les non-artistes prennent le modeleur courant le plus en vue pour la nature elle-même. On n'imite que des théories (ce qui nous apprend quelque chose de nouveau sur la nature) ou des modèles (ce qui crée un semblant de nature dans un langage artificiel). | | | | |
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| | | | Avoir pensé ne sert strictement à rien pour la qualité de l'écriture. Avoir écrit apprend la joie de penser. | | | | |
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| | | | Signe d'une œuvre d'art : le lisible prime le visible. La primauté du visible est le symptôme de la médiocrité. | | | | |
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| | | | L'art devrait survoler toute pensée ardente avec la ferme intention ironique de ne pas se consumer en l'embrassant. | | | | |
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| | | | L'artiste, c'est la sensibilité plus l'imagination plus l'ironie. Il crée des vérités. Le scientifique cherche des vérités toutes prêtes. La plèbe accepte des vérités en fonction de ses besoins. | | | | |
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