| | | | L'Européen fait de la richesse un arbre et songe aux scieries, vergers ou jardins publics. Le Russe lui aussi songe à l'arbre, mais c'est dans une jungle, pour tyranniser les moins agiles, ou dans une oasis, pour oublier le désert ambiant. Avec la misère, le Russe ne s'en tire pas mieux : là où le Latino sait danser et peindre, le Russe ne sait que penser et geindre, tout en gardant sa médiévale superbia paupertate. | | | | |
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| | | | La souffrance incite à la haine, dit l'Occident, et en l'éradiquant il bâtit une justice. La souffrance mène à l'amour, dit le Russe, et en l'encensant il se paralyse. Dès qu'il voit un malheureux, le Russe se répand en lamentations résignées et compatissantes, là où l'Européen chercherait une administration défaillante, un médicament ou une blague. | | | | |
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| | | | Trois questions russes classiques avec des réponses plausibles : que faire ? - rien ; à qui la faute ? - à celui qui agit ; où vivre ? - ailleurs. | | | | |
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| | | | L'Europe : l'histoire d'un combat - entre l'Antiquité et le Christianisme - où l'on prend parti du vainqueur, de l'Antiquité. La Russie : le même combat, entre deux fantômes portant les mêmes noms mais plutôt absents de ses latitudes, où l'on se range du côté du vaincu, du Christianisme. | | | | |
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| | | | Le Russe ne veut forger que pour les dieux (Mars, Apollon, Vénus) qui sous-payent en général leur main-d'œuvre, l'Européen - pour réaliser sa production à juste prix auprès de Mercure. | | | | |
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| | | | La Russie serait passionnante, ne serait-ce qu'en étant l'unique lieu sur terre, où la sauvagerie et l'intelligence entrent en contact aussi rapproché, dans le temps et dans l'espace. | | | | |
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| | | | Entouré d'hommes extraordinaires, en Russie, on finit par presque oublier la société abominable dans laquelle ils sont plongés. Admiratif devant une société extraordinaire, en Europe, je finis par ne plus m'intéresser à ses hommes abominables. | | | | |
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| | | | Il y a plus de choses qui appellent, chez le Russe, l'étonnement ou l'écart que le constat ou la filiation. L'apprentissage de la complexité ne le rend que plus fasciné par l'étonnante simplicité de ce qui est grand. Il tient à l'enfance du regard, il tient en piètre estime la maturité des pieds. | | | | |
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| | | | Le Russe ne reconnaît pas le mal dans le mal. L'Européen ne voit pas le bien dans le bien (nonobstant les conseils de Villon). En Russie sévissent de braves gens sans éducation du mal. En Europe, font du bien les indifférents se moquant du bien. « L'homme privé de liberté du mal, deviendrait robot du bien »** - Berdiaev - « Человек, лишённый свободы зла, был бы автоматом добра ». Ce robot incarnera les vertus publiques qui, semble-t-il, s'ensuivent du règne des vices privés. | | | | |
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| | | | Le bien et le mal se pétrifient, par un fanatisme ou par un souci de clarté, dans une justice normative des hommes. Le Russe, étranger au fanatisme et ennemi de la clarté, reste à l'écart de cette rigidité salutaire. | | | | |
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| | | | La vie est un prétoire. Le Russe se sent coupable devant ses juges, il se comporte en menteur, fanfaron, cachottier, sans avoir rien à se reprocher. L'Européen, avec du poids et force paroles bien assénées expose ses prétentions, la conscience en paix. Pour celui-ci, le non-lieu est une certitude psychologique. Jamais le Russe ne s'entendit avec ses défenseurs. Pire, il y vit toujours des complices de ceux qui le tyrannisent ! | | | | |
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| | | | L'accord, non sous contrainte mais de bonne foi, avec le tableau outrancièrement gris mais cohérent du monde sans ailes, sans larmes, sans sortilèges, - c'est cela, l'Europe. La libre expression de l'autorité du troupeau. La Russie - des bergers loufoques, risibles, un troupeau vacillant, haletant, interloqué, disloqué, disparate. | | | | |
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| | | | Plus on est doué, en Russie, plus on est écorché. La conscience trouble est ici signe d'une grande personnalité. | | | | |
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| | | | Ce qu'on ne trouve que chez les Russes : ce vague à l'âme sentimental s'adressant à autrui et rempli de désir de lui tendre une main - que dis-je - un regard secourable. Voir en chacun un malheureux potentiel est une belle attitude ! Toute la noblesse de la littérature russe tient à ce mot de Pouchkine : « Dès que tu pénètres l'essence des choses, l'indignation, dans ton âme, cède sa place à la compassion » - « Вникнем во всё это - и вместо негодования сердце наше исполнится состраданием ». | | | | |
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| | | | Tout ce qu'il y a d'intelligent et dynamique, en Europe, va dans la politique ou dans les affaires. Seuls des incapables et des timorés se contentent de rêver ou de déblatérer. Comment s'entendre avec la Russie, où se produit le contraire ? | | | | |
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| | | | La Russie m'est étrangère par ses mensonges nés dans un mièvre dolorisme. L'Occident m'est étranger par ses vérités accessibles aux machines. L'Occident m'est cher par ses mensonges rebelles. La Russie m'est chère par son humilité devant une vérité toute nue et pudique en même temps. | | | | |
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| | | | En Occident, être élu signifie se hisser au-dessus de la foule en s'appuyant sur elle, en y puisant son énergie vitale. En Russie - en la fuyant, sans en connaître visage ni jugement. Voilà pourquoi les Russes ignorent leur pays, tandis que les meilleurs esprits européens sont hérauts et chroniqueurs de leur temps. L'aristocratie dévitalise. | | | | |
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| | | | À l'école russe, le mot le plus entendu fut amour : amour du paysage ou de la langue natals, de la musique ou de la mathématique, du Tsar ou du Parti Communiste. Donc, une école de l'échec, puisque tout amour est une défaite. À l'école du monde évolué, le mot omniprésent, envahissant, ravageant est réussite, où l'acharnement ne laisse aucune place à la passion, ni la lutte - à la pitié. Chesterton : « Nietzsche : on s'engage non pas pour aimer mais pour lutter. Tolstoï : on s'engage non pas pour lutter mais pour aimer » - « Nietzsche : we should go in for fighting instead of loving. Tolstoy : we should go in for loving instead of fighting ». | | | | |
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| | | | Exemple de systématique incompréhension. Les Russes donnent à l'Europe trois mots - intelligentsia, nihiliste, structuraliste. Le premier finit par refléter la place de l'abstraction dans le discours, le deuxième - la place du refus de l'ordre, le troisième - la place de l'ordre dans le chaos. Et dire que pour les Russes, le premier désignait la sensibilité face à la souffrance d'autrui, le second - la préférence d'un ordre ascétique intérieur au désordre esthétique extérieur, le troisième – la voie spatiale des contraintes qui suit, dans le temps, la voix des buts ! | | | | |
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| | | | Le messianisme russe ignore, aujourd'hui, quel monde doit être sauvé. | | | | |
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| | | | Quand est-ce que les Russes pourront participer aux forums mondiaux, où se tient le langage de la santé ? Ils ont déjà acquis le droit de disserter sur la souffrance de l'âme et la maladie du corps, mais la haute santé de l'esprit est un sujet réservé au débat, dont ils sont, actuellement, exclus. | | | | |
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| | | | L'ironie au royaume du goujat, le millénarisme du peuple théophore : la prophétie d'une fraternité en Christ se mue en complicité avec l'Antéchrist. L'appel à une liberté dans la douleur se traduit en recherche d'un bonheur sans liberté. | | | | |
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| | | | L'humanisme originel devint rationnel à la Renaissance, le revirement complètement ignoré par la Russie et qui explique la plupart de ses différences d'avec l'Europe. L'humanisme irrationnel devint une quête exclusivement russe : « La fiction russe est celle du Chaînon Manquant de l'humanité ; son crâne est celui du surhomme » - Chesterton - « Russian tale is the tale of the Missing Link ; his head is the head of the superman ». Mais, d'après lord Tennyson, le Russe aurait les pieds du dernier des hommes : « piétinés par les derniers et les plus vils des hommes, les Moscovites aux cœurs glacés » - « trampled by the last and least of men, icyhearted Muscovites » ; va, pour les pieds, mais, pour les cœurs, tu oublias soit leur place soit le bon thermomètre. Celui qui voient le Russe last and least, a de fortes chances d'être solidement installé loin des horizons et encore plus loin des firmaments, dans la bonne moyenne, la médiocrité, la platitude. | | | | |
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| | | | L'Occident a le culte de la volonté, l'Orient - de la contingence. Les Russes ne voient dans la volonté que de la contingence incarnée, et dans la contingence ils n'apprécient que la part de la volonté. « Cette abondance n'est que manque ; cette soif de tout n'est qu'incapacité de se contraindre » - Hofmannsthal - « Dieser Überreichtum ist eigentlich Mangel ; dieses Alleswollen nichts als die hilflose Unfähigkeit sich zu beschränken ». | | | | |
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| | | | Le journal me dit presque tout sur l'Europe, presque rien sur la Russie. La musique me dit presque tout sur la Russie, presque rien sur l'Europe. Le roman me les fait entrevoir au même degré. Seule la poésie ne dévoile rien, elle est l'invention même de climats et de paysages. | | | | |
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| | | | Les Européens se mettent en troupeau pour mieux marquer leur égoïsme. Les Russes s'isolent pour mieux clamer l'altruisme. Ceux-là atteignent leur but, ceux-ci ratent le leur. | | | | |
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| | | | Les Européens sont acteurs de leur vie commune, les Russes sont spectateurs de la leur. Ceux-là jouent la vie, ceux-ci la déjouent ou la sifflent. | | | | |
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| | | | L'Européen veut de la concentration pour sa raison et de la liberté pour son cœur. La paix comme aboutissement : « Être libre, c'est croire l'être ! » - Unamuno - « ¡ Ser libre es creer serlo ! ». Chez le Russe, c'est le contraire : il veut de l'étendue pour son action et de la fatalité pour son sentiment. Comme aboutissement - la révolte. Être libre, c'est savoir à ne plus croire. | | | | |
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| | | | En Orient, ils réussissent à être à égale distance de tout. En Occident, on est toujours dans l'épicentre de la vie. Le moi oriental s'éclipse en embrassant un infini sans forme. Le moi occidental s'étiole en mille directions indifférentes. Plutôt mort qu'esclave, dit l'Européen. Plutôt esclave que pécheur, disaient nos ancêtres. Plutôt pécher que sacrifier, disent-ils aujourd'hui, tous. | | | | |
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| | | | L'Orient apporte la réponse à : « Comment bien vivre ». L'Occident pose la question : « Qu'est-ce que vivre ? ». La Russie balbutie : « Pourquoi vivre ? ». L'artiste montre « où et quand vivre ». | | | | |
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| | | | Deux manières d'avancer, pour une civilisation : la conviction (l'Asie) ou la conciliation (l'Europe). La Russie, en se plaçant entre les deux - dans l'adhésion - se condamne à l'anémie. « Dans l'âme russe, ce qui est divin, c'est la résignation » - Conrad - « what's divine in the Russian soul - that's resignation ». | | | | |
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| | | | L'Asie - contenu sans forme ni vie ; l'Europe - forme et contenu sans vie ; Russie - vie sans contenu ni forme. « Les Russes sont comme l'eau qui peut remplir tout vase sans en garder la forme »** - Freud. | | | | |
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| | | | La vie prend son sens, pour l'Européen, dans des buts évidents ; pour l'Asiate - dans d'évidents moyens. Le Russe voit, derrière chaque but, d'impossibles moyens et, derrière chaque moyen, un but sans intérêt. | | | | |
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| | | | Le Russe est un individualiste portant le témoin du bien commun. Dans ce genre de course, l'Asiate redoute le départ, l'Européen - la déconvenue à l'arrivée, le Russe - la course elle-même. | | | | |
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| | | | L'âme russe n'a pas la trempe asiatique, ni ses pas - la prudence européenne. La première se grise d'innocentes libations ; les seconds s'embrouillent sans indicateurs érigés par la volonté défaillante. | | | | |
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| | | | Il semble, en effet, qu'il n'y ait que deux peuples aimés de Dieu : le peuple juif et le peuple russe. Le premier, pour en être élu ; le second, pour en être abandonné. Ce qui les différencie, c'est que les uns exhibent leurs remords et les autres les avalent. « Les Juifs ont inventé la conscience » - Hitler - « Das Gewissen ist eine jüdische Erfindung ». Dieu abandonne Celui qui est sur la Croix et accompagne ceux qui suivent une bonne Étoile. « La Russie, ce point zéro de l'Histoire, non élue, mais abandonnée de Dieu » - Tchaadaev. | | | | |
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| | | | La bonne conscience génère une qualité, que ne connut jamais le Russe - la spontanéité naturelle. Des efforts titanesques et un résultat mitigé, une paresse infâme et une puissante originalité. | | | | |
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| | | | Révolte ou fatalisme, deux enjolivures cachant, le plus souvent, un honneur de boutiquier ou une paresse de larbin. Devant la réalité, la révolte, c'est l'identification avec un seul possible, le rejet d'un possible au profit d'un autre ; le fatalisme, c'est l'ouverture devant l'immensité du possible. La révolte ne m'est sympathique qu'esthétique, le fatalisme n'est honnête que de tête. La meilleure révolte est dans les yeux fermés, le meilleur fatalisme - dans les yeux lucides. | | | | |
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| | | | La cause pour laquelle on s'engage, delo, en russe, c'est-à-dire action. On comprend pourquoi le Russe, immunisé contre l'action, martèle qu'il n'existe pas de cause justifiant notre palpitation. On ne prend en sympathie, en Russie, que des causes perdues, des défaites annoncées. Psychose (psy-cause ?) du doute plutôt que narcose des certitudes. | | | | |
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| | | | L'intellectuel russe est né d'une larme compatissante. Son homonyme européen - des débats autour des faits divers. Tenir la conscience en éveil ou susciter un écho journalistique. Être attiré par le tragi-comique ou par le curieux. | | | | |
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| | | | L'intellectuel européen préfère les sens uniques, il est tout entier dans le déchiffrage du réel. Le Russe l'alterne avec la poétisation du réel : sa dramatisation ou son idéalisation. Le trafic est si dense dans le premier sens, tandis que dans le second la fréquentation tarit. | | | | |
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| | | | L'œil russe est ravagé par le doute vital mais son oreille est bizarrement trop perméable aux certitudes puériles. L'œil européen est dévitalisé par des certitudes mécaniques mais son oreille est munie de filtres subtils du doute. Le regard russe et l'ouïe européenne - les slavophiles ; le sens oculaire russe et le sens auditif européen - les occidentalistes. Les premiers sont plus intelligents. | | | | |
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| | | | La grandeur de la littérature russe : l'intérêt pour et la défense de l'homme seul. La solitude d'un discours se confirme par sa lisibilité sur une île déserte ou dans une caverne. | | | | |
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| | | | Un autre exemple de mésintelligence. Les personnages littéraires russes, appréciés en Europe, représentent des idées ou des comportements : Raskolnikov, Ivan Karamazov, Anna Karénine. Tandis que les Russes, eux-mêmes, s'attachent davantage à ceux qui incarnent leur âme : Tatiana Larina, Natacha Rostova, Aliocha Karamazov, les Trois Sœurs. | | | | |
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| | | | Le Dostoïevsky politicien est un pamphlétaire impuissant et nullement oraculaire. Aucun des personnages des Possédés ne vit le jour. Le héros central de la Révolution russe ne fut deviné que par Mérejkovsky dans l'Avènement du Goujat (héritier du gros animal de Platon, du Léviathan de Hobbes, de la multitude de Rousseau). | | | | |
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| | | | J'aime Pouchkine parce qu'il n'est pas russe, Dostoïevsky à cause de ses hystéries allégoriques, Tolstoï pour ses interprétations palpitantes des Évangiles, Akhmatova pour n'avoir pas touché à la vie, Tsvétaeva pour en avoir été poursuivie jusqu'en halètement, Pasternak pour y avoir trouvé un vocabulaire, Soljénitsyne pour sa langue. Aucune raison reçue ou respectable. | | | | |
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| | | | La Russie : l'angélisme de Pouchkine, les âmes mortes de Gogol, le démon de Lermontov, le sommeil d'Oblomov, le souterrain de Dostoïevsky, le purgatoire de Tolstoï, les bas-fonds de Gorky, l'enfer de Soljénitsyne - que des coulisses, rien sur l'avant-scène. On déjoue la vie au lieu de la jouer. On préfère être forcené ou obscène - hors de bon sens, hors de scènes - plutôt que se sentir trop près de la rampe. | | | | |
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| | | | Dans la pièce de la vie, le Russe prête l'oreille au démiurge et non pas au dramaturge ; c'est pourquoi il se défie des solutions en forme de mises en scène ; il est dans le mystère du spectateur ou dans le problème de l'acteur : « Tous les Russes sont bouffons du Dieu Souverain qui s'en amuse dans la lune » - A.Suarès - en plus, Il doit se trouver sur son côté invisible, au moins pour les Russes : « La Russie me fit don de ténèbres de Dieu » - Rilke - « Rußland schenkte mir das Dunkel Gottes ». | | | | |
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| | | | Si les Russes n'avaient fait qu'imiter Pouchkine, ils auraient eu une littérature européenne comme les autres, avec les hommes au centre. Mais ils lui donnèrent leur cœur, l'âme se tournant vers l'homme et cela donna une grande littérature russe. | | | | |
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| | | | Ce paradoxe : chez le théâtral Dostoïevsky, l'implacable logique des personnages loufoques ; chez le naturel Tolstoï, la fortuité des attitudes des personnages sensés. C'est le hasard tolstoïen et non pas la ratiocination dostoïevskyenne qui se refléta mieux dans la Révolution russe. G.Steiner le vit de travers : « Un peu d'espérances de Tolstoï et beaucoup d'appréhensions de Dostoïevsky se réalisèrent » - « Some of Tolstoy's hopes and most of Dostoevsky's fears were realized ». | | | | |
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| | | | Ce ne sont pas les idées mais bien les fesses démocratiques de Tourguéniev qui irritaient tant Dostoïevsky et Tolstoï. Ce qui est scénique pour la Douma (parlement) est obscène pour la douma (introspection). | | | | |
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| | | | Je peux juger des rimeurs d'un pays européen après m'être entretenu avec un de ses garagistes ou banquiers. Mais le poète russe n'a pas de patrie. | | | | |
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| | | | Le Russe, dans son isolement des catacombes, prêche la rencontre des foules fraternelles ; le Français exhibe sa solitude polaire, quelques heures après un dîner en ville, en compagnie de son éditeur. | | | | |
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| | | | Les mots - symboles - idoles : pureté - pour l'Allemagne, bonté - pour la Russie, beauté - pour la France. Les pires des abominations naissaient de l'opposition d'une idole aux deux autres ; les plus beaux triomphes - d'une mise à l'épreuve par les autres de son idole. | | | | |
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| | | | La Révolution russe fut la seule révolution non nationaliste du monde. La seule à entraîner dans sa perte la nation elle-même, invitée dès le début à se renier. | | | | |
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| | | | La Révolution russe est la dernière guerre de religion européenne. L'Inquisiteur est battu, le confessionnal est sans danger, les indulgences et les icônes se diffusent comme produits périssables. | | | | |
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| | | | Avec son expérience communiste, la Russie donna bien à l'humanité la terrible leçon, dont les Russes parlaient depuis trois siècles. Mais ce n'est pas le totalitarisme qui en est la victime la plus intéressante, mais bien l'humanisme, ce bel enfant jeté en même temps que la boue et le sang concentrationnaires. | | | | |
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| | | | Sur les fonts baptismaux d'un rêve, l'eau tourna rapidement au sang qu'on jeta, horrifié, et l'enfant avec. La prochaine fois, le Christ se tournera vers un pays aux rites laïcisés et aux liquides lymphatiques, la Russie en loques mendiant sur le parvis. | | | | |
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| | | | Un bel amour entre le Rêve et la Justice aboutit à la naissance d'un avorton. Le père, stérilisé de force, creva de honte, la mère se vendit au plus offrant, leurs ébats de jadis déclarés criminels. L'histoire du communisme russe. | | | | |
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| | | | L'expérience communiste en Russie : vu comme une haute espérance par les meilleures têtes européennes et vécu comme un profond désespoir par les meilleures têtes russes. | | | | |
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| | | | Le personnage négatif pour l'Anglo-Saxon, c'est un névrosé, pour le Français - un sot, pour l'Allemand - un philistin, pour le Russe - un homme transparent. | | | | |
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| | | | L'Anglo-Saxon réduit la philosophie à une grammaire, le Français - à une logique, l'Allemand - à une structure, le Russe - à une poétique. | | | | |
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| | | | Le même potentiel du délire est attribué à chaque nation. L'Allemagne le consacre à la poésie, la France - à la politique, les USA - à la religion. Le délire russe ne contient que … du délire, pseudo-poétique, pseudo-politique, pseudo-religieux. En tout cas, « les plus grands biens qui nous échoient sont ceux qui nous viennent par le moyen d'un délire » - Socrate. | | | | |
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| | | | Presque tout, dans ce monde, est de nos mains - dit l'Européen. Rien dans ce monde n'est résultat de mes actes - dit l'Asiatique. Je ne regarde dans ce monde que ce qui ne porte trace d'aucune main - dit le Russe. | | | | |
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| | | | L'Orient cherche à anéantir le rêve par l'inaction introvertie ; l'Occident - à le profaner par l'action extravertie ; la Russie - à le cultiver sur son épiderme. | | | | |
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| | | | Pour présenter un livre, le Français citera son éditeur, l'Allemand - le libraire, l'Américain - le type de couverture, le Russe - le genre de larme ou de rire qu'il chercherait à partager. | | | | |
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| | | | En énumérant les symptômes du pessimisme, Nietzsche mettait, jadis, avant Dostoïevsky et Tolstoï, les dîners chez Magny. Les dîners en ville (comme jadis les dîners chez Agathon) continuent à avoir, en France, une place d'honneur, même à l'époque d'un optimisme général. | | | | |
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| | | | L'Occident fête davantage Noël, pour saluer la promesse d'une vie de rêve ; la Russie s'accroche à Pâques, au vague souvenir d'un rêve de la vie. Le compromis, dont l'exemple nous fut donné par le protagoniste lui-même : faire de sa vie une rencontre entre la Crèche et la Croix. | | | | |
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| | | | Tant de barbarie russe s'explique par une lecture abusive de la juridiction démocratique : dura lex - dura, en russe, voulant dire niaise. | | | | |
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| | | | Ce chapitre est le seul, où j'employai le pronom nous, pourtant dans aucun autre mes complices ne sont plus fantomatiques. Je ne pourrais même pas signer comme Celan : « Russkiy poet in partibus nemetskich infidelium ». | | | | |
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| | | | Le sommeil de la raison, de même que la coupure du courant, rendent l'homme ou l'ordinateur improductifs et inoffensifs. C'est la tentative de l'homme de faire rêver l'ordinateur ou de pratiquer le rêve de raison qui engendrent des monstres (Goya). L'humanisme réel est un rêve de raison et la Russie soviétique - son monstre. Pourtant, le mot Soviet est un calque russe du grec – symbole. | | | | |
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| | | | Le césar romain fut roi, prêtre et dieu, le basileus byzantin - roi et prêtre, le secrétaire général moscove - seulement prêtre. Le seul lieu de culte s'étant fixé au marché, dans la Rome moderne, sans dieu ni maître ni héros, personne n'a plus envie de lever la tête - cette société ne peut être qu'horizontale, où tout échange n'est que fourrager. | | | | |
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| | | | Chant accueillant un beau rêve et parole rébarbative ; danse, où vibre une belle âme, et marche disgracieuse ; musique touchant nos meilleures fibres et rugissements qui glacent ; intelligence atteignant de hautaines cimes et bêtise à se terrer de honte - tel est ce pays, le plus déséquilibré et le plus déconcertant du monde. « Le petit bourgeois, offensé, ricane de ces chants, le saint visionnaire a les yeux pleins de larmes » - H.Hesse - « Über diese Lieder lacht der Bürger beleidigt, der Heilige und Seher hört sie mit Tränen ». La triple énigme pour Nietzsche : « Les méchants n'ont pas de chants. - Mais d'où vient le chant des Russes ? » - « Böse Menschen haben keine Lieder. - Wie kommt es, daß die Russen Lieder haben ? ». | | | | |
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| | | | Deux tentatives d'imposer un diktat de l'humanisme réel, christianisme ou communisme, au nom du salut de l'homme et son assimilation avec l'ange, se soldèrent par l'écroulement de deux immenses empires, Rome et la Russie. Les droits de l'homme, en l'envisageant comme un robot, amènent la stabilité des marchés, communs et diaboliques. | | | | |
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| | | | Le mouton se reconnaît dans le marché, et le robot – dans la règle ; les Russes, ici aussi, restent à l'écart : de la règle sans marché ils passèrent directement au marché sans règle. | | | | |
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| | | | Rome est tombée à cause des repentance, pitié et honte chrétiennes, plus que de la férocité des Barbares. La Russie succombe à la générosité du communisme, héritier naturel du christianisme et bâtard stoïcien, plutôt qu'à la tyrannie d'une pensée unique. La renaissance et le progrès ne s'associent qu'avec le triomphe du marchand, impénitent, éhonté et impitoyable. | | | | |
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| | | | En Russie, comme en Asie, ce qui est dynamique - en politique ou en économie - est hideux. En Europe, même le monachisme le plus contemplatif est des plus entreprenants. La résignation que je prône pour l'homme ne peut embellir peut-être que l'Asiate. | | | | |
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| | | | Un héritier de Pouchkine ou Tolstoï se sent, aujourd'hui, étranger à Moscou, comme celui de Ptolémée à Alexandrie, celui de Jésus à Jérusalem, celui de Sénèque à Rome, celui de Constantin à Istanbul. De nos jours, les voix des grands ne peuvent résonner naturellement qu'à Paris, avant qu'il n'en reste qu'une mémoire, gravée quelque part à New York ou Salt Lake City. | | | | |
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| | | | La littérature russe est la seule en Europe à avoir résisté à la tentation d'un héros triomphateur. Elle affiche une interminable galerie des vaincus, bons princes : prince Igor, prince Mychkine, prince André. | | | | |
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| | | | Écrits à la même époque (et redécouverts, aussi, à une même époque), le Cantar de mío Cid, la Chanson de Roland, le Nibelungenlied et le Dit de l'Ost d'Igor, présentent d'étonnantes ressemblances factuelles, mais surtout psychologiques, les héros se baignant dans leurs défaites ; l'ère carolingienne fut peut-être le dernier moment d'une Europe chrétienne, acceptant, fièrement, la chute. Avec la Divina Commedia commence la littérature moderne des héros, triomphateurs du Mal. | | | | |
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| | | | Non, Staline n'était pas dans Lénine ni Lénine dans Marx. Armés d'une belle idée, un satrape asiate, un tribun cosmopolite, un penseur européen se transforment fatalement en garde-chiourme féroce, face à la hideuse réalité des hommes - « la dégénérescence de la générosité en stalinisme » - Levinas. | | | | |
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| | | | Cet éditeur ne veut pas de mon opuscule : « le plan des ouvrages aphoristiques est plein ». En URSS, on se serait contenté de me rediriger vers un hôpital psychiatrique, ce qui auréolerait davantage ma plume. En France, quand je vois le crétinisme de mes concurrents du créneau publiables, la rage d'un amour-propre en feu m'asphyxie et la plume me tombe des mains. | | | | |
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| | | | Après la débâcle soviétique, aucune envie de me livrer à une docte critique de l'idée communiste mais plutôt de hurler de désespoir de voir un jour une belle idée triompher chez les hommes (« Le communisme n'est pas mal comme théorie, mais il ne marche pas du tout en Russie » - Einstein - « Der Kommunismus ist in der Theorie nicht so schlecht. In Rußland funktioniert er aber nicht »). Tout ce qui est beau devrait être laissé derrière la ligne bleue du rêve, les mains liées. | | | | |
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| | | | Le cheminement du désabusement russe du XX-ème siècle : l'épouvante d'un quotidien calamiteux, la fierté d'avoir porté un bel espoir des hommes, l'humiliation de la découverte, que n'importe quel totalitarisme - sans amour promis ni grandeur réelle - aurait pu jouer le même rôle. | | | | |
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| | | | Le naufrage de la Russie soviétique, c'est la chute de la troisième Rome. La première promettait la civilisation, la deuxième - la foi, la troisième - la générosité. L'humanisme - c'est bien lui, et non pas le communisme, qui est mort - n'avait aucune chance d'être porté par quelque chose de noble ; il aurait dû, pour survivre, s'associer avec le marchand qui, dans nos Rome, fut entravé par le soldat, le moine ou le goujat. « La chute de l'humanisme est le bilan principal de notre époque »*** - Soljénitsyne - « Крушение гуманизма - главный итог нашей эпохи ». | | | | |
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| | | | L'épisode soviétique : l'horreur inintéressante. Les débiles asphyxiant les stériles, les passifs exterminant les actifs, les crapules pourchassant les nuls. L'Âge d'Argent russe, ce fut un pur miracle, une dernière convulsion d'une culture russe à l'agonie, que les bolcheviques achevèrent sans trop d'acharnement ; aucune chance que : « si ce n'était un certain Russe, la culture russe dominerait dans toute l'Europe du XX-ème siècle » - Glucksmann. | | | | |
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| | | | L'homme libre optant sereinement pour une saloperie profitable ; l'esclave, mis, par l'inertie d'un cataclysme, à la poursuite d'une belle et funeste utopie - la guerre froide, ce fut cela. L'homme libre et riche gagne et gagnera toujours, pour le malheur du pauvre et du faible. | | | | |
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| | | | La Russie soviétique n'avait ni calculs machiavéliques, ni capacité de berner, ni stratégie expansionniste - ce sont des inventions des Occidentaux pour dramatiser une confrontation, où dupes et victimes n'étaient pas du côté qu'on pense. La Russie n'avait qu'une immense et sénile grisaille des moyens, masquée par la luminosité et la jeunesse des buts affichés. Un délire généreux sortant des têtes débiles. | | | | |
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| | | | Pour le monde évolué, il n'y a absolument rien à retenir de l'expérience soviétique. Elle est à être oubliée de part en part, dans sa totalité. Le crétinisme en fut le socle, l'idéologie - une commode auréole autour des têtes d'âne. De l'intimité avec ce hideux et impuissant maraudeur l'idée communiste sort vierge. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas au faible de régler les rapports des forces, ce n'est pas au pauvre de répartir les richesses, ce n'est pas au prodigue de tendre une main secourable - telles sont les véritables, et terribles, leçons de la ruine soviétique. | | | | |
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| | | | La débilité de ses politiciens, la hideur de ses architectes et la gaucherie de ses ingénieurs firent de la Russie épouvantail du monde. Mais les Russes, eux-mêmes, ne s'y reconnaissent pas, ils vivent de leurs musiciens et de leurs écrivains. | | | | |
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| | | | Cernée par toutes les grandes civilisations du monde - l'Europe, le monde musulman, la Chine, le Japon, les USA - la Russie perdit toutes les batailles. L'Europe l'emporta en beauté, l'Islam en volonté, la Chine en dynamisme, le Japon en équilibre, les USA en puissance. Tout sera perdu quand ses prime-ballerine, échéphiles, mathématiciens ou violonistes seront surclassés par quelques nouveaux tigres asiatiques ou latinos. Elle restera avec ce qui fut son origine - avec ses contes de fées. | | | | |
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| | | | Rome et Byzance sont tombées sous des coups des barbares. Moscou tombe sous des coups des gens civilisés. Elle ne s'en relèvera jamais. | | | | |
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| | | | La Russie devenant un trou noir n'attirant ni n'aspirant personne. | | | | |
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| | | | L'horreur de l'URSS aida à maintenir le statut de la culture par l'illogisme, l'irrationalité, le discours historique, les passions. « Plus les passions qu'un peuple peut se permettre sont grandes et terribles, plus sa culture est haute »** - Nietzsche - « Je furchtbarer und größer die Leidenschaften sind, die ein Volk sich gestatten kann, umso höher steht seine Cultur ». L'horreur des USA est dans l'inculture d'un savoir rationnel hors toute Histoire. | | | | |
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| | | | Dans la disette russe, toute nourriture culturelle fut avalée avidement et sans discernement. En Europe, la culture a une place confortable, quelque part entre la gastronomie et le tourisme. | | | | |
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| | | | L'âme russe est temporelle, l'européenne - spatiale. Peu de bâtisseurs ou de héros, chez les premiers, que des nomades et artistes. | | | | |
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| | | | La prochaine secousse que la Russie prépare au monde sera l'apparition du premier marchand honnête, policé et efficace. Aucun pays ne pourra se mesurer avec cette unique combinaison des ressources naturelles, intellectuelles et … financières. La barbarie du boutiquier est aujourd'hui la première embûche de la normalisation russe. | | | | |
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| | | | Les Russes se saignent en courant d'après le bien. Au nom du bien lui-même et sans une empreinte du beau. Les Européens cultivent le beau sans empreinte du bien. | | | | |
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| | | | Ce qui distingue les Russes, ce n'est pas qu'ils supportent - et les Européens non - l'humiliation, mais que, pour ceux-là, il existe une humiliation coulante et tolérable et l'humiliation infligée qui les mutile. L'humiliation en dehors de leur vie spirituelle et l'humiliation qui la déchire. Ceux-ci n'ont pas cette nuance ; s'humilier ou être humilié est un. Toute souffrance, disent-ils, écrase et déprécie. | | | | |
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| | | | Les grands artistes russes ne se mêlaient jamais à la multitude. Quel contraste avec l'Europe, où l'incrustation de fait se faisait sans peine et en pleine foire ! Pascal et son commerce de fiacres, Baudelaire, avec son Moniteur de l'épicerie, Claudel et la Mystique des bijoux Cartier, et même Valéry aux Louanges de l'eau de Perrier. | | | | |
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| | | | Tout ce qui vient du troupeau est, en Russie, abject et bien intentionné. En Europe - harmonieux et impersonnel. | | | | |
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| | | | L'Europe connaît les saignées purificatrices et les trêves profitables. Les guerres inondent les Russes de malheur, la paix n'y rend heureux personne. | | | | |
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| | | | Le point de départ du Russe est en Orient, le point d'arrivée se voit dans la perspective occidentale. Mais il s'embourbe dans le premier pas. | | | | |
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| | | | Dans un sentiment unique, le Russe lit les prédestinées de la tribu. L'Européen, au contraire, déduit d'un trait tribal l'explication de toute unicité. Synthèse abusive, analyse allusive. | | | | |
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| | | | Le Russe est indifférent aux crues ou étiages qui ne soient tournés ni vers les fonds ni vers les houles. Et il oublie, que la première fonction de tout courant est de transporter des vivres. | | | | |
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| | | | Le Russe veut vivre ex nihilo, les marches de l'histoire et la concentration étriquée lui répugnent. Il perd son identité dans chaque tentative d'apprentissage, car apprendre, c'est encombrer une partie du vide salutaire, où se concentre notre âme. De peur de la liberté, il est esclave du vide. « La découverte d'être libre, le rend vide » - Ortega y Gasset - « De puro sentirse libres se sienten vacías ». | | | | |
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| | | | Le Russe vit avec le sentiment, que le mal qui le frappe est un mal périphérique et banal, hors des lieux, où se concentre son vrai dessein. Résister à la tentation de résister ! | | | | |
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| | | | La contingence de l'espace, du climat, de la misère et de la police secrète privait le Russe du sentiment de son chez-soi. Le hasard des circonstances pousse vers le nomadisme dans la tête. | | | | |
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| | | | Les maladies des États se corrigent partout par le sang et la sueur. Mais dans ce pays, l'existence même des plaies fut un secret d'État et sa divulgation un crime. On ne rêva que d'incendie, mais tout tocsin fut mis sous plombs… | | | | |
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| | | | Ce pays tire tout ce qu'il y a d'inhumain dans les esprits d'Asie et d'Europe, tandis que ce qu'il y a d'universel, chez ceux-ci, n'est apprécié que par ses marginaux. L'intransigeance et l'étroitesse asiatiques, la rapacité et la grisaille européennes. L'affectation européenne et le vide asiatique. | | | | |
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| | | | Qui se souvient encore des joutes russes avec la profondeur européenne libre, avec la tendresse asiatique raffinée ? Qui redécouvrira ce que personne n'avait : l'âme vaste et ouverte, énigmatique aux Européens à comportement trop évident, intolérable aux Asiates cachottiers et impulsifs ? | | | | |
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| | | | Le discours préféré des tyrans russes est la philanthropie. Et les esclaves s'indignent quand on les traite d'esclaves. Complicité des goujats-satrapes et des goujats-séides ! | | | | |
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| | | | Ici, les poètes furent niais et les grands esprits - secs. Le deuxième joug mongol ! Mais, alors, l'humiliation matérielle amena l'indigence spirituelle, tandis que, maintenant, l'humiliation spirituelle fut censée amener le bien-être matériel. | | | | |
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| | | | Le discours, en Russie, porte à croire dans le règne des purs, et pourtant la couronne n'y est portée que par des crapules. Le triomphe du vil, en ce pays, paraît si inconcevable, au milieu d'un discours mielleux, qu'on l'attribue à une force occulte et maléfique, sans en tirer la moindre leçon. | | | | |
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| | | | C'est bien la première tentative de niveler, d'aplatir l'homme, pour que l'humanité reconnaissante puisse marcher là-dessus sans trébucher. Mais la mémoire des siècles ne garde que les empreintes de l'humanité, et nos lointains rejetons ne verrons pas plus de scélératesse dans notre épouvantable époque que dans les havres les plus paisibles de l'histoire. | | | | |
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| | | | Une suite de tyrans imposa aux Russes un jeûne de la liberté sans préciser son terme. On crut, que c'était pour l'éternité et s'en fut contenté. | | | | |
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| | | | Impossible, en Russie, de distinguer un mufle d'un homme familier du raffinement. Incapacité de traduire en gestes ce qu'on éprouve en sentiments. Fatalisme négatif du geste, fatalisme positif du sentiment. La règle la plus inconcevable pour un Russe : vivre en accord avec ses convictions. Et, lue au second degré, la bêtise : « Le désaccord avec soi-même est le pire des maux » (A.Maurois) devient pour lui de la haute sagesse (le pire se traduisant, paradoxalement, en meilleur), puisque le mal, la souffrance, le met en contact avec le seul soi intéressant. | | | | |
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| | | | Les Russes ne sont faits ni pour la liberté ni pour la tyrannie. Ils sont anarcho-nihilistes : ne pas croire en ce qui est. | | | | |
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| | | | Les Russes portent en eux deux patries : celle du temps, de leur enfance, et celle de l'espace, des tics, des réflexes, des grimaces. La nostalgie, c'est l'absence de ceux qui liraient tes grimaces avec des yeux d'enfant. | | | | |
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| | | | Toute superficialité veut sauver la face en s'accrochant aux extrêmes. L'âme russe se croit plus près des débuts et des fins et voue l'esprit européen au milieu, pour ne pas dire à la médiocrité. Poème du Commencement, Poème de la Fin – tels sont les titres de deux visions, poétiques et eschatologiques, typiquement russes, où sont chantés la caresse et le feu, le Naître et le Disparaître. La liberté étant dans le premier et peut-être dans l'avant-dernier des pas, et l'esclavage - dans leur enchaînement, on peut ne pas avoir honte d'errer avec la première plutôt que de compter avec et sur le second. Mais sans savoir bien compter, on risque de ne pas apercevoir beaucoup de zéros cachés derrière le chiffre 1 et n'en voir que trop derrière tout signe d'infini. | | | | |
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| | | | L'Allemand apprend la force du pensé, le Français – l'élégance du penser, le Russe – la caresse de la pensée. | | | | |
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| | | | Les plus français des écrivains russes : Pouchkine, Tiouttchev, Boulgakov. Les plus russes des français : Rousseau, Lamennais, A.France. Savoir sourire à tout, savoir s'apitoyer sur tous. À propos, le plus français des Allemands, ce serait, ma foi, Nietzsche, qui a dû avoir sous les yeux Voltaire et Rousseau, pour exclure de son champ, par souci d'originalité, leurs thèmes centraux – l'ironie et la pitié. | | | | |
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| | | | La mesure du gouffre creusé entre l'Europe et la Russie par le règne du goujat : je n'ai aucune peine à tracer un chemin qui mène de Byron à Lermontov, sans ruptures ; de la conscience historique de Soljénitsyne je n'arrive pas à atteindre même les Valaco-Bohémiens Conrad, Kundera ou Cioran, quoique sa conscience tout court en fasse un Dante homérique, toujours dans l'infernal ou dans l'épique. | | | | |
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| | | | Placer l'idéal hors de la réalité, la Russie, là-dessus, est plus proche de l'Orient. Mais comme en Occident, tout idéal provoque l'afflux de l'énergie. En Occident, celle-ci s'emploie en réalisations ; en Russie, elle s'accumule et ne se déverse qu'en efforts grandioses et sauvages : guerre, construction du communisme, conquête de l'espace. | | | | |
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| | | | La physionomie d'une tribu est dans le rapport entre ses facettes morale et spirituelle. D'un côté mûrissent les idéaux, de l'autre - les normes. Les Russes sont parmi les rares de ces tribus, où il n'y ait pas de gouffre entre les deux. Le déracinement asiatique ou le décentrement européen leur sont également familiers. Ils savent avancer mais leur dévouement n'est guère obnubilé par la cadence des pas réglés. | | | | |
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| | | | L'Orient veut arrêter le Temps. En Occident, Il s'écoule en mesures monotones, en chaînons bien agencés. Mais Sa meilleure cadence, déchirée, déchirante, chavirante, ne retentit qu'en Russie. Seul un souffle onirique de mourants peut L'accélérer ou L'immobiliser. | | | | |
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| | | | Les défauts des Russes sautent aux yeux, flagrants mais superficiels. Leurs qualités sont cachées et profondes. Chez l'Européen, c'est le contraire. Le bien et le mal se valent et tiennent le même langage - dit-il. Chez le Russe, ils ne s'adressent même pas la parole. | | | | |
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| | | | Pour l'Anglo-Saxon, est vrai ce qui marche ; pour l'Allemand - ce qui se tient debout ; pour le Français - ce qui plane ; pour le Russe - ce qui (que ?) justifie la position couchée. | | | | |
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| | | | L'Asiate se détache du visible sans savoir s'attacher à l'invisible ; l'Européen s'attache au visible sans savoir se détacher de l'invisible ; le Russe s'attache à l'invisible sans savoir se détacher du visible. | | | | |
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| | | | L'Anglais a plus d'avis que de pensées, l'Allemand - plus de pensées que d'avis (Heine). L'avis du Français est la pensée ; l'avis du Russe - la vie. | | | | |
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| | | | Depuis Octobre 1917, tant de visions oraculaires et haineuses de la chute finale de la Russie. Mais ce n'est pas dans le bruit de vaisselle cassée qu'elle sombre mais dans le vide et le silence des vitrines des quincailleries. Telle Pythie, telle pitié. | | | | |
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| | | | L'Orient - pays des toits, l'Occident - pays des murs, la Russie - pays des façades (Custine). Pour celui qui tient à la hauteur des ruines ou à la profondeur des souterrains, le dernier cadre paraît être le plus prometteur. | | | | |
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| | | | L'Américain veut chercher le fond de la solution, l'Allemand - le fond du problème, le Russe - le fond du mystère. Le Français se contente - et il a raison - d'en trouver la plus belle forme. « Les Russes ignorent la joie de la forme » - Berdiaev - « Русские не знают радости формы ». | | | | |
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| | | | Sentir sa pensée - l'attitude russe, penser son sentiment - l'attitude européenne. Rien d'inventé ou l'invention pure. L'authenticité de l'original n'ayant presque rien à voir avec l'authenticité de l'image, l'attitude d'artiste serait de se tenir à égale distance et du sentiment et de la pensée. | | | | |
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| | | | Noblesse, toujours impuissante, pitié, toujours désincarnée, pathos, toujours immobile - Tchékhov. | | | | |
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| | | | Partout, avec du savoir acquis s'affine la délicatesse des sentiments. La seule exception - la Russie, où plus sauvage est l'homme plus il y a de chances de lui trouver de la subtilité du cœur. | | | | |
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| | | | Une révolution est faite du mot, du geste et de l'idée. Dans la Révolution bolchevique, le mot fut bien russe, le geste - asiatique, l'idée - européenne. Mais ces trois volets ne se rencontrent, harmonieusement, que chez un comptable ou chez un fanatique. Ce que le Russe ne sera jamais. | | | | |
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| | | | L'homme est bon, disent les Russes, mais on a intérêt, en Russie, d'être une crapule, pour survivre. L'homme est mauvais, dit-on en Europe, où il est profitable d'être bon. | | | | |
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| | | | Il faut casser des œufs, si l'on veut rassasier l'homme - et l'on eut une monumentale omelette humaine, dont on garde toujours l'indigestion. | | | | |
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| | | | La concurrence - encore elle - fait améliorer la marchandise, qu'elle soit manuelle ou spirituelle, - regardez les chutes de la qualité, juive ou russe, après leurs proclamations des monopoles de la vérité ou de la souffrance. | | | | |
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| | | | Le Russe a un bon regard et de mauvais yeux ; ceux-ci servent à scruter l'étendue pour connaître sa place dans le monde, celui-là – à donner la mesure de sa profondeur ou de sa hauteur. Tant de myopes et de presbytes chez les hautains ou les profonds ! | | | | |
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| | | | Le champ européen reçut la bonne graine dont « l'Anglais sera l'économiste, le Français – le politicien, l'Allemand – l'idéologue » - Marx ; pour en assurer la sécurité et la longévité, il lui fallut l'épouvantail russe. | | | | |
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| | | | La passion russe est la liberté, sa routine – l'esclavage. De qui, au juste, parle Camus : « La passion la plus forte du vingtième siècle : la servitude » ? | | | | |
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| | | | Tant de choses russes s'expliquent par le caprice des verbes auxiliaires. L'atrophie de l'être quasi-inexistant, des accords grinçants ou fuyants de l'avoir avec les sujets et objets, les métamorphoses radicales du faire perdant tout rapport avec le cerveau ou le muscle, par un préfixe irresponsable. | | | | |
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| | | | Pour que les hordes, meutes, gangs actuels russes atteignent le stade rêvé d'étable, il faudra qu'ils soient bien bâtis (la perestroïka), bien éclairés (la glasnost), bien gérés (la pravda). | | | | |
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| | | | Trois fauteuils voisins de l'Académie Française furent occupés, au siècle dernier, par trois énergumènes d'origine russe, qui discutaient en russe des entrées du Dictionnaire de l'Académie. | | | | |
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| | | | Les Russes sont obsédés par le récit de leurs soifs ; on finit par ne plus comprendre s'ils veulent de bonnes canalisations ou un bon déluge. | | | | |
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| | | | Auparavant, toutes les révolutions, c'était un drame aboutissant aux comptes rendus, modes d'emploi et nouveaux codes civils ; la Révolution russe – une tragédie optimiste se métamorphosant en une comédie pessimiste. | | | | |
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| | | | Dès qu'une chose s'avère être vraie, le Russe cesse d'y tenir et d'y croire et se met à la recherche d'un nouveau mensonge. Le contraire de l'Allemand, « l'homme qui n'émet jamais un mensonge sans le croire lui-même » - Adorno - « ein Mensch, der keine Lüge aussprechen kann, ohne sie selbst zu glauben ». | | | | |
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| | | | L'Or du Rhin, les Châteaux de la Loire, les Bateliers de la Volga – rêvé, ravis, rivés. | | | | |
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| | | | Le monde libre eut une vision juste de la réalité soviétique bestiale, comme la propagande soviétique écrivit vrai sur l'horreur du rêve occidental. Mais l'Europe finit par défigurer le rêve communiste, et la Russie resta sourde aux charmes de la réalité européenne. | | | | |
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| | | | Le même destin poursuit les escadres, idéologies ou poésies russes : viser le monde entier, pour se retrouver épave, coulée sans gloire : le Variag, l'Internationale, les Scythes. | | | | |
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| | | | En Asie, on vénère son père ; en Europe, on l'assassine ; en Russie, on s'en désintéresse, en se prenant systématiquement pour bâtard. | | | | |
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| | | | À l'inverse de l'Europe, l'intellectuel russe n'a presque rien en commun avec ses compatriotes, acteurs économiques. Contrairement à son homologue européen, toujours au contact des contribuables, il ne devrait pas du tout être éclaboussé par une dénonciation quelconque de la vilenie sociale de son pays. | | | | |
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| | | | L'intellectuel européen – un partisan de la justice, orgueilleux, au cœur de la société ; l'intellectuel russe – un juste, humble et marginal. Le premier déniche des abus et formule des propositions de lois ; le second se lamente de l'imperfection humaine et avale son amertume. Licurgue ou Socrate. | | | | |
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| | | | Les pires défauts du Russe se retournent contre lui-même ; les défauts de l'Européen se dressent contre les autres. Les qualités du Russe s'adressent à l'humanité entière ; les qualités de l'Européen le servent d'abord lui-même. | | | | |
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| | | | On ne peut être attiré par la Russie qu'avec les yeux d'enfant ; dès qu'on creuse, et même dès qu'on gratte, on tombe sur la sombre profondeur du Tartare ; de bonnes raisons d'aimer la Russie se trouvent, toutes, en hauteur déracinée. « Derrière les raisons enfantines de m'installer en Russie, se trouvent des profondes » - Wittgenstein - « Behind all my childish reasons to settle in Russia, there are deep ones » - tu n'aurais pas dû abandonner le regard d'enfant pour ouvrir les yeux d'adulte. | | | | |
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| | | | Le rêve russe est hors du temps ; mais puisque, ailleurs, le rêve creva depuis longtemps, aux yeux moutonniers ou robotiques, toute forme d'élucubrations ne peut s'attacher qu'à l'avenir ; d'où cette erreur : « En Russie, on ne songe qu'à l'avenir » - Steinbeck - « In Russia it is always the future that is thought of ». | | | | |
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| | | | L'immensité géographique à parcourir des yeux ne joua pas un grand rôle dans la prise de hauteur par les meilleurs des Russes. C'est l'immensité verticale – la souffrance et la honte - qui les en approcha. Et Nietzsche se trompe de dimension : « Le regard habitué à porter loin – et Zarathoustra voit plus loin que même le Tsar ! - ce regard se fait violence pour mieux saisir le proche, le temporel, l'immédiat » - « Das Auge, verwöhnt fern zu sehn - Zarathustra ist weitsichtiger noch als der Czar -, wird gezwungen, das Nächste, die Zeit, das Um-uns scharf zu fassen ». | | | | |
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| | | | St-Pétersbourg, « la ville la plus abstraite et préméditée » du monde (Dostoïevsky - « самый отвлечённый и умышленный город »), une espèce d'Anti-Aléthoville de Voltaire, c'est ce qu'il faut faire du sous-sol de son soi, servant tantôt de ruines d'un passé sans pitié, tantôt de fenêtre sur un avenir sans honte. La meilleure fenêtre est celle à travers laquelle « le ciel déverse sa plénitude à la rencontre de ma pitié »* - Camus. | | | | |
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| | | | Que trouvaient, jadis, à la bonne hauteur, le Français et le Russe ? - le lit et la table, l'herbe et le ciel. C'est l'appétit des organes vitaux qui le dictait. Aujourd'hui, c'est le besoin créé par les autres, dans des organes éteints, qui le détermine, à chaque allumage de téléviseur. | | | | |
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| | | | Avec la question de l'origine de la tragédie communiste, on gagne en lucidité en répondant, successivement : puisqu'il y avait des salauds en Russie, puisqu'il y en avait dans des pays satellites, puisqu'en tout pays on peut trouver des hommes généreux. Cette idée généreuse est condamnée à l'horreur, car : une fois l'idée érigée en raison d'État, inévitablement, des salopards conformistes accéderont au pouvoir et des innocents auront peur de leur innocence. | | | | |
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| | | | Tout ou partie ? - « La vocation des Russes est de donner une philosophie de la spiritualité du Tout » - Berdiaev - « Русские призваны дать философию цельного духа » ; c'est oublier, que la spiritualité, dans les grandes cultures, la russe, l'allemande, la française, se loge déjà dans une partie (l'âme, le cœur, l'esprit) de notre tout. C'est l'impuissance dans le local qui nous jette souvent dans les bras de l'irresponsable global. | | | | |
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| | | | La démocratie fonctionne, à condition que la responsabilité accompagne la liberté ; la Russie actuelle oscillant entre les deux, on y vit soit un chaos inextricable (la liberté sans responsabilité) soit un régime byzantin (la responsabilité sans liberté). | | | | |
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| | | | Quand la barbarie russe rencontre la barbarie américaine, l'esprit sans la lettre ou la lettre sans l'esprit, - on dirait un ours robotisé ou un robot au fond d'une tanière. | | | | |
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| | | | Le Christ, dans la perception européenne, est une figure fondamentalement apollinienne ; chez les Russes, il est hautement dionysiaque. Le Christ russe, pitoyable, en compagnie du Grand Inquisiteur, ou Le Christ, frère d'Hercule (Hölderlin), ou prêtant son âme à César (le surhomme de Nietzsche). | | | | |
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| | | | La douceur chrétienne ruina Rome, la générosité communiste abattit la Russie ; désormais, l'humanité ne demandera à ses apprentis-sauveurs que le taux d'intérêt ou la marge de profit et les invitera à garder leur agressivité et fermeté. | | | | |
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| | | | On peut juger de la douceâtre tolérance européenne et de la violence du goût de l'intolérance russe, en comparant les réactions à mon opus que je reçois : trop engagé – disent les Européens, trop désengagé – disent les Russes. | | | | |
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| | | | Des archéologues, poètes ou critiques d'art allemands sillonnent la Grèce, la France ou l'Italie et imitent la pureté, la grandeur ou la beauté, vues, comprises et digérées ; des rêveurs russes imitent les mirages des autres, sans leurs soifs, sans leurs transports, sans leurs cartes ; voilà pourquoi la culture russe est plus originale. Parce que plus inventée. | | | | |
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| | | | À cet impitoyable et dévergondé pays, je suis reconnaissant de m'avoir appris, que la meilleure rencontre avec Dieu ne se fait ni dans la prière, ni dans la confession, ni dans l'action, mais dans la pitié et la honte. | | | | |
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| | | | L'attrait des étoiles dut être particulièrement intense au-dessus de mon village natal de Sibérie, car mon seul camarade de classe, se trouvant de ce côté-ci des Carpates, est chez la NASA, Projet « Alone with a Star ». | | | | |
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| | | | Se sentir flèche pointant une cible inaccessible et chercher à faire de sa vie une tension digne de cette distance à ne jamais parcourir. | | | | |
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| | | | C'est l'ogresse Baba-Yaga qui fixe le mieux la précision du rêve russe : « Va je ne sais où, chercher je ne sais quoi » - « Пойди туда, не знаю куда, найди то, не знаю что ». | | | | |
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| | | | Les trois tragédies dans la vie de Nabokov, les trois pertes : de l'enfance, du père, de la langue maternelle. Malgré ces points communs, tout le reste nous oppose. | | | | |
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| | | | La sensation de mourir, de grisaille, d'horreur ou de lumière indélicate, m'accompagnait partout en Russie ; en Europe, je me sens déjà mort, d'ennui ou de couleurs indifférentes. | | | | |
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| | | | Les autres nous touchent et nous font du bien ; l'artiste russe nous touche là où cela fait le plus mal. | | | | |
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| | | | Un grossier robot et un grossier mouton, le vieil Américain et le nouveau Russe, profanèrent, respectivement, ces deux jolis mots : romantique et aristocratique ; le premier dit romantique – pour dire : tiens, ça sort de l'algorithme ; le second dit aristocratique – pour dire : seul un millionnaire peut se le permettre. | | | | |
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| | | | Le nihil russe est l'apport le plus significatif à la philosophie occidentale, qui, à la recherche d'un digne contraire au majestueux et faux être, ne tombait que sur le misérable et bien réel étant. Il va de soi qu'il n'y ait pas plus de négations dans la franchise du nihil que dans les cachotteries de l'être ; ce sont deux adversaires au même degré d'affirmation. | | | | |
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| | | | Le jour où même la Place Rouge sera grise d'ennui, je regretterais peut-être les jours, où elle était déjà noire de monde, encore blanche de neige, et même verte de peur. | | | | |
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| | | | L'Européen : ayant fait ou faisant ceci ou cela, ma nation mérite de tels ou tels qualificatifs flatteurs ; le Russe proclame, d'emblée, son pays Grand – pour justifier sa petite paresse, et Saint – pour se débarrasser de remords dans ses constants sacrilèges. | | | | |
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| | | | De son passage à Paris, l'Américain retiendra le nom de l'hôtel, où il a eu un dîner d'affaires, l'Allemand – les horaires des trains qui conduisent à Euro-Disney, le Russe – le nom de celui qui s'était suicidé à l'endroit le plus proche. | | | | |
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| | | | L'Europe vécut la seconde moitié du XX-ème siècle sous le slogan : keeping America in Europe, Russia - out, and Germany – down ; le demi-siècle à venir tiendra à keeping Russia in Europe, America - out, and Germany – up. | | | | |
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| | | | La simplicité est la manifestation la plus immédiate de la noblesse ; les aristocrates russes, tels Pouchkine et Tolstoï, en font preuve, en baissant les yeux devant leurs nourrices ou moujiks, attitude inconnue ailleurs. | | | | |
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| | | | Le moyen le plus sûr d'enterrer le rêve est de chercher à le rendre lisible : « Appelés à rendre vrai le rêve » - « Мы рождены, чтоб сказку сделать былью » - tout rêve, auquel conduisent les pieds et non pas le seul regard, devient kafkaïen ou ubuesque : « Appelés à rendre vrai Kafka » - « Мы рождены, чтоб Кафку сделать былью ». | | | | |
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| | | | Dans un pays libre, l'homme a, en tant que son prolongement, - la loi, la propriété, la connaissance de ses droits ; et l'on finit par ne plus voir son essence nue, qui était si visible en URSS : « La Russie est un laboratoire, où l'homme est réduit au strict minimum, ce qui permet de voir ce qu'il vaut » - Brodsky - « Россия — это лаборатория, в которой человек сведён до минимума, и потому ты видишь, чего он стоит ». | | | | |
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| | | | Le plus humaniste des messages, celui de Tchékhov : la compassion et la langueur vous étreignent, sans que les affaiblisse une interrogation sur la crédibilité intellectuelle ou sociale de ses héros perdus et impossibles. Qui nous déshumanise le plus ? - les sociologues et philosophes, rigoureux et raseurs. | | | | |
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| | | | Tout esprit français est dans un mot d'esprit ; l'idée de l'esprit est tout esprit allemand ; le mot et l'idée débarrassés d'esprit et devenus gémissement ou icône, c'est l'esprit russe. | | | | |
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| | | | La conscience nationale russe reproduit les pérégrinations et l'hésitation phéniciennes entre trois continents ; on ravit de belles princesses pour subir des invasions, on envoie des éléphants pour affronter des légions. Les Américains font de même avec l'héritage romain en le personnifiant dans l'image dominante de manager. Les Allemands furent les plus imaginatifs en réinventant tant de nouvelles Hellades germanisées par pléiades de poètes et de philosophes. | | | | |
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| | | | Une excellente illustration de la place de l'intelligence ou de la sensibilité, en Russie ou en Occident, cette sentence de Claudius : « Le mot ne monte aux cieux que porté par la pensée » - « Words without thoughts, never to heaven go », traduite (Pasternak) par : « Le mot sans émotion n'est pas entendu par les cieux » - « слов без чувств вверху не признают ». | | | | |
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| | | | Le dernier coin de la Terre, où l'on veuille encore rêver et danser, au lieu de veiller et marcher, est peut-être l'Amérique Latine ; d'où l'immense prestige, là-bas, du lyrisme et de la nonchalance russes, importés en même temps que les missiles, la bureaucratie et la démagogie soviétiques. | | | | |
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| | | | Tourguéniev et Gogol, les plus inconditionnels et enthousiastes chantres de la terre russe, reconnaissaient qu'ils ne pouvaient s'adonner à leur exercice patriotique qu'à Paris ou à Rome. | | | | |
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| | | | Ce n'est pas Don Giovanni mais Eugène Onéguine qui est le vrai chef d'œuvre musical et dramatique ; ce n'est pas La Noce de Figaro, mais la Carmen qui chante le mieux la liberté et la féminité ; je le dis avec le seul nom en tête, celui de Pouchkine, pillé légèrement par Mérimée, et dont le génie se trouve derrière ces deux monuments. | | | | |
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| | | | L'enfance façonne plus profondément nos fibres que nos vocables ; aucun problème pour trouver, chez d'autres tribus, des égaux de Pouchkine, Tolstoï ou Pasternak, mais, contrairement à l'écoute de Bach, Mozart ou Beethoven, je n'éprouve nul besoin de chercher la raison, jamais suffisante, du frisson qui me vient d'un morceau de Tchaïkovsky, Rachmaninov ou Prokofiev. | | | | |
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| | | | Le Français réussit sa gloire en calculant dans le réel, l'Allemand réussit sa conscience en travaillant sur le réel, l'Anglais réussit sa compétition en fabriquant le réel ; le Russe échoue dans son rêve, en trichant sur le réel. | | | | |
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| | | | La réussite sociale : pour un Américain – partir les poches vides et arriver millionnaire, pour un Français – troquer sa guinguette provinciale contre dîners en ville parisiens, pour un Russe – de tourmenté devenir tourmenteur. | | | | |
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| | | | C'est à Saint-Pétersbourg que je devins nihiliste et adorateur du soleil, et c'est dans le Midi que je m'adonnai aux jeux des ombres et à l'acquiescement au monde. Nietzsche serait, à trois quarts, d'accord avec cette géographie spirituelle. (« À Pétersbourg je serais nihiliste ; ici je crois en soleil » - « In Petersburg wäre ich Nihilist. Hier glaube ich an die Sonne »). | | | | |
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| | | | Sur une douzaine d'heures astrales de l'humanité, S.Zweig en accorde trois à la Russie : la grâce de Dostoïevsky, la fuite de Tolstoï et … le wagon plombé de Lénine. | | | | |
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| | | | Sur les rapports avec la vérité : le défaut le plus grave, pour un Allemand – de l'ignorer, pour un Russe – de la justifier, pour un Français – de ne pas savoir la fabriquer. | | | | |
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| | | | Les ignares et les malveillants voient la hideur du communisme à la soviétique et ils veulent en jeter l'opprobre jusque sur l'égalité ou l'humanisme ; peu sont ceux qui lisent cette histoire à l'envers : « Après tant de lucidité, de sacrifice, d'intelligence, - les millions de déportés, la censure » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| | | | L'Allemand est obsédé par la mesure, il y réduit même son idéal, la pureté (« le brut aussi a besoin de mesure, afin que le pur se reconnaisse » - Hölderlin - « unter dem Maße des Rohen brauchet es auch damit das Reine sich kenne ») ; le Français se pavane avec ses outils de mesurage et les appelle esprit (« Infini : unité de mesure lorsqu'il s'agit de douleur, bonté, solitude » - Ch.Dantzig) ; le Russe se veut être la mesure même, pour n'évaluer que le démesuré. | | | | |
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| | | | Le sort de la Russie communiste ne se décida ni à Rome ni à Berlin ni à Varsovie ni à Kaboul ni à Washington, mais exclusivement à Moscou, avec ses vitrines vides et ses journaux pourris ; la Russie, à genoux, supplia de l'aide, mais le monde évolué préféra ne pas se priver du joyeux spectacle de décomposition d'un ennemi terrassé ; la conséquence immédiate – le mot de démocratie restera maudit pour plusieurs générations de Russes mortifiés. | | | | |
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| | | | L'un des premiers ordres de Hitler, après le déclenchement du plan Barbarossa, fut l'interdiction d'évoquer publiquement les noms des poètes et des compositeurs russes ! L'une des victimes – le film, soutenu par Goebbels, sur Tchaïkovsky, où un surhomme germanique inculque à l'éponyme éperdu les vertus du travail (comme Rodin à Rilke, ou les metteurs en scène occidentaux aux spectateurs de l'Oncle Vania, où le Russe n'entend qu'un soupir ou un sanglot d'un talent ou d'un amour enterrés), tandis que la Walkyrie d'Eisenstein, centrée sur la compassion, restait sur la scène du Bolchoï. | | | | |
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| | | | Les panneaux indicateurs, plantés en 1941 et 1945, à l'entrée de la Russie et de l'Allemagne, par, respectivement, la Wehrmacht et l'Armée Rouge : « Vous pénétrez dans le cul du monde » (« Hier beginnt der Arsch der Welt »), « La voilà, cette Allemagne, la maudite » (« Вот она, проклятая Германия ») - en quelles unités mesurer leur distance du vrai enfer ? Heureusement, au mot de Götz von Berlichingen fit écho le mot de Cambronne. | | | | |
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| | | | Les personnages au goût le plus détestable : en Russie – les âpres (les Eurasiens ou les popes), en France – les sirupeux (M.Chevalier, Guitry, Sollers), en Allemagne – les gras. Les meilleurs : en Russie – les tourmentés, en France – les placides, en Allemagne – les illuminés. | | | | |
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| | | | Dans l'actuelle Russie, quand on est stupéfié par le désert littéraire (ou plutôt par une étable, climatisée et globalisée comme toutes les autres), on comprend, que la plupart de ses talents d'antan avaient besoin de tyrannie pour entretenir leur pathos ; la liberté leur coupa les ailes ; seraient-ils, la-dessus, proches de leur peuple ? - « Le troupeau ne sait quoi faire des bienfaits de la liberté » - Pouchkine - « К чему стадам дары свободы ? ». | | | | |
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| | | | Le surhomme nietzschéen aura laissé deux héritiers naturels, en Allemagne nazie et en Russie soviétique : ce qui aurait dû incarner des valeurs nouvelles (le mépris des mots anciens, l'oubli de l'Histoire), dans un pessimisme hautain, donna l'Ordre Nouveau et l'Homme Nouveau, avec leurs plats optimismes, le chant solitaire et tragique devenu marches militaires ou folkloriques. | | | | |
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| | | | Plus que des œuvres de ses généraux ou historiens, la Russie sort glorieuse des péripéties du lac Peïpous, de la Moskowa et du blocus de Léningrad grâce à Eisenstein d'Alexandre Nevsky, à Tchaïkovsky de l'Ouverture 1812, à Chostakovitch de la 7-ème Symphonie. Et là où Passent les cigognes on boit, en sanglotant, la défaite, les yeux fixés au ciel. | | | | |
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| | | | Les meilleurs compagnons occidentaux de la cause communiste, s'ils devaient vivre au quotidien en URSS, auraient été les adversaires les plus farouches du bolchevisme. Rien de plus frustrant qu'un rêve céleste dans une croûte terrestre. Rêver d'un rôle à adouber et baver dans une geôle du KGB. | | | | |
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| | | | Pour être porté aux nues par sa nation, l'Américain doit gagner, l'Allemand – souffrir, le Français – briller, l'Italien – chanter, le Russe - tomber. | | | | |
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| | | | Tous les Italiens chantent ; et les moins doués en montent sur les planches. Les Russes sont une nation des spectateurs, dont les plus doués ne fréquentent que les coulisses. | | | | |
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| | | | Le meurtrier de Pouchkine, d'Anthès, l'un des futurs pères de la SNCF et la bête noire de Hugo, fut complice de Dumas père, qui emprunta son nom pour Edmond Dantès, cet habile spéculateur, exerçant sa vengeance à coups d'interlopes boursicotiers et recommandant, même dans son testament, des placements à 18% à ses héritiers formés au métier de banquier. | | | | |
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| | | | Ne sachant trouver de support, ferme ou fermé, ni sur la terre ni dans le ciel, le Russe en invente des substituts ouverts : le sous-sol au contact de la terre et les ruines tournées vers le ciel. | | | | |
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| | | | On écoute un acteur, un musicien, un scientifique russe – on entend une voix européenne, claire, fraternelle et droite ; dès qu'on croise un politicien ou un homme d'affaires – c'est Byzance, la voix fuyante, les yeux de voleur, les gestes de voyou. | | | | |
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| | | | Les poètes européens connurent des illuminations personnelles, les russes – des vertiges dictés par l'époque : la liberté (l'Âge d'Or), l'art (l'Âge d'Argent), la faim (post-révolutionnaire), l'ennui (la stagnation). | | | | |
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| | | | L'admirable civilisation américaine porte à bout de bras la misérable culture américaine ; la misérable civilisation russe enterre l'admirable culture russe. | | | | |
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| | | | C'est l'oppressante sensation des frontières qui attire vers la hauteur ; la vastitude de la terre russe, où aucun horizon ne ferme la perspective tribale, favorise davantage le goût de la profondeur. La pensée de la terre, comme du seul élément vital, éloigne de la liberté : « Les peuples libres vivent d'images des éléments : du feu, de l'eau, du vent »* - N.Goumiliov - « Вольные народы живут, как образы
стихий : ветра и пламени и воды ». | | | | |
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| | | | Ni en Allemagne ni en France il n'y eut un seul nietzschéen ; ils sont nombreux en Russie, et sans la moindre imitation ni surprise : Nietzsche est le plus russe de tous les philosophes occidentaux ; les épigones académiques fouillent dans ses idées (qui sont bien pauvres), les épigones littéraires – dans ses métaphores (qui sont fort belles), tandis que les vrais nietzschéens se reconnaissent eux-mêmes – dans son ton (qui est, avant tout, noble). | | | | |
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| | | | Gogol, Dostoïevsky, Tolstoï découvrent au fond d'eux-mêmes des traits honteux, et pour les avouer ou les calmer, inventent des récits, pamphlets ou romans, plus proches des confessions que des inquisitions, qui ne sont ni satiriques ni oraculaires ni didactiques ; ce n'est pas dans une société, mais en nous-mêmes qu'il faut chercher une âme morte, un homme du sous-sol ou un cadavre vivant. | | | | |
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| | | | La spiritualité complète accorde aux trois mystères - la vie, le beau et le bien - des poids comparables. Mais des spiritualités partielles – de l'âme, de l'esprit, du cœur - privilégient le bien (la russe), le beau (la française) ou la vie (l'allemande). Et elles s'accusent, mutuellement, du manque de spiritualité chez leurs voisins. | | | | |
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