VÉRITÉ

P.H.I.



 


Art

Mot

 

 


 

Trois lectures de la vérité : rédaction logique, réduction pratique, traduction pathétique. Seule la dernière permet trois éclairages de notre choix : tragique, comique ou ironique.

La difficulté de parler de vérité : pour l'arbitre nous prenons tantôt la logique, tantôt le bon Dieu, tantôt notre sincérité. En logique, la vérité se réduit au langage ; la vérité divine est ce qui entretient la soif d'éternité ; la vérité-droiture est le courage d'affronter le constat dormitif. Il faudrait se tenir à la vérité romanesque et au romantique mensonge.

Sans appliquer à une belle vérité le cycle ironique, allant d'un mystère à l'autre, on la condamne au cycle historique : divine, naturelle, utile, oubliée.

Pour servir de lieu de rassemblement, la vérité doit être crucifiée. Per crucem ad lucem. Mais la vérité intime isole, désole, affole. Per lucem ad crucem.

Les sophistes, ceux qui vendent des vérités aux ratés bien en vie, me sont plus sympathiques que les positivistes, ceux qui les acquièrent en usufruit auprès des triomphateurs mourants.

La vérité sans sujet, c'est ce que suit et poursuit le siècle, la vérité technique. Mais c'est la vérité sans objet, la vérité artistique, qui me séduit : de belles échappées de vue sur des bribes fortuites d'une réalité inaccessible.

Deux activités nobles : rendre belles (donc mortelles) les vérités, rendre vraie (donc tarée) la beauté.

Plus ce monde se dévitalise par le trop de précision et par l'invasion de vérités rampantes, plus souvent on crie au mensonge. Plus banales sont les causes, plus nombreuses sont les voix qui clament le pourquoi. Plus immédiat est l'effet, plus rapace est la recherche du comment.

La vérité que fournit la logique est insensée. Son sens vient du dialogue entre le fournisseur et le commanditaire. Leurs modèles de référence ne pouvant pas coïncider en tout point, la distorsion d'interprétation est inévitable. Le sens d'une vérité bien assise peut être fuyant.

Il y a deux sortes de vérité : musicale et verbale. L'art et la science, c'est le dosage, la bonne entente entre les deux. L'artisanat et la technique, c'est l'ignorance de l'une des deux.

Ils prennent le stylo parce qu'ils auraient des vérités en feu à annoncer au monde incrédule et intrigué. Je ne vois qu'un monde hostile et indifférent, et des vérités en loques.

Pourquoi le sage aime-t-il défier des vérités ? Serait-il plus sceptique que le sot, face aux preuves ? Non, le sage fait davantage confiance à l'Horloger du vrai, mais il sait, par expérience, que plus on soumet la vérité aux épreuves du paradoxe, plus majestueux est le nouveau langage dans lequel elle se réincarne et se renomme, dans une espèce de tautologie de rupture. « La législation langagière engendre aussi les premières lois de la vérité »** - Nietzsche - « Die Gesetzgebung der Sprache giebt auch die ersten Gesetze der Wahrheit ».

Discours et sa véracité. Deux étapes pour l'atteindre : analyse et, éventuellement, exécution. On se plante en analyse parce que : 1. le lexique est bon, mais la syntaxe est mauvaise, 2. la syntaxe est bonne, mais des opérateurs inconnus sont invoqués. On se plante en exécution parce que : 1. des références d'objet n'aboutissent pas aux objets du modèle, 2. la proposition s'évalue à faux. Le domaine de la vérité est donc le langage : une langue plus un modèle.

Les martyrs des siècles passés s'accrochaient à la vérité, parce qu'elle était crucifiée. Aujourd'hui, en les imitant, on prierait sur le mensonge, le seul proscrit des paisibles sanhédrins.

Il est prudent d'entourer tes ruines d'un échafaudage de vérités, qui ne seraient accessibles qu'aux équilibristes du mot. L'illusion de chantier, où se bâtissent tes défaites marmoréennes. « De gaffe en gaffe, jusqu'à la gloire » - M.Jacob.

La vérité vaut par la capacité de produire son contraire et d'en démontrer l'intérêt. Le souffle de la négation donne du volume aux vérités emballées. Sans cela, elles sont des platitudes ou des tautologies, paralysées ou dégénérées, d'une véracité vivante.

Flâner parmi les vérités en visiteur accidentel de musée et non en acheteur intéressé.

La vérité existe, mais il faut savoir la falsifier en mensonges, pour s'en convaincre et pour l'admirer.

Deux attitudes chez les chercheurs du vrai : prendre une chose inconnue et se demander si elle peut être vraie, ou prendre une chose connue et se demander si elle peut être fausse. La première est routinière et inexcitable, la seconde est ludique et prometteuse.

Un mensonge inspiré par une hauteur tourbillonnante est plus propice à la naissance d'un chaud courant du vrai qu'une vérité aspirée par une profondeur en paix. La vérité n'est qu'une réponse, et l'homme ne vit que d'échos de ses appels.

Quand la gravitation seule explique l'attirance de la vérité, c'est le bon moment pour changer d'orbite langagière. La vérité n'est bien en chair qu'impondérable. Ou, plutôt, la chair, c'est le langage, dont la vérité n'est qu'un (sous-)vêtement. Camus, lui aussi, la confond avec le verbe : « La vérité est trop nue ; elle n'excite pas les hommes ».

Méfie-toi de la vérité traversant les saisons. La vérité féconde ne s'hérite pas. Sous un éclairage figé, où des vérités végètent, tout se reproduit mécaniquement, même le mensonge. N'aspirent ni n'appellent de nouveaux astres que des visions, vraies ou fausses, en quête d'un langage libérateur et fulgurant, arcana Dei.

Prendre pour vrai, c'est adhérer. L'adhésion liminaire se moque de la compréhension finale. On ne comprend pas ce à quoi on adhère. On s'y fie (« L'être comme lieu de la fidélité » - G.Marcel). On comprend, surtout et mieux, ce qu'on rejette faute d'être séduit.

On ne s'approche de la vérité qu'en s'éloignant de soi-même, c'est-à-dire en renonçant à être dans un point pour être partout. Une pan-topie à la rescousse d'une u-topie. Toute perspective est une invitation au faux ; la fermeture des horizons est condition du vrai.

Il y a tant de remontées mécaniques, vers des crêtes des vérités bien balisées, que je préfère vivre mon vertige au pied de l'arbre chargé de rêves hors pistes.

Une déesse voilée, Isis, incarne une Vérité recherchée. Un Dieu incarné et dévoilé prétend être la Vérité trouvée. Et si la Vérité n'était que dévoilement d'un verbe sans incarnation ?

Tous les sots prétendent apporter des preuves, les autres ne proférant que gratuités. Pourtant tous répètent, et pour cause, qu'on prouve tout ce qu'on veut, et seul le choix partial de thèses désigne le grand ou le juste. Tous prouvent, seuls les grands divaguent sur des choses prouvées ou réfutent ce qui n'est pas à comprendre.

Trois supports possibles pour buriner l'image du vrai : la chose, le rapport entre le rêve et la chose, le rêve - d'où les trois interprétations : la règle de robot, le rite de fanatique, le chant de poète.

La vérité n'est jamais vivante. Dès qu'on laisse entrer la vie (la réalité), dans un modèle (dépositaire de vérités), une rupture épistémique (dans le langage ou dans le modèle) éclate, et un nouveau système de vérités s'installe. La vérité est monotone, intemporelle, sans mouvement vital (la vérité est cadavérique - Hegel - leblose Knochen eines Skeletts) : « En logique, nul mouvement ne doit devenir, car le logique ne fait qu'être »** - une étonnante rigueur technique de Kierkegaard.

Le problème de la vérité est de référence et d'accès, plutôt que de possession.

C'est le peu de don pour la production de beautés qui oblige la plupart des sourds-muets à adopter le ton de marchand de vérités.

La quête de la vérité de modélisation ayant pour but l'adéquation avec la réalité, ou bien la vérité résultant de l'évaluation d'une re-quête dans le contexte d'un modèle. Le charlatanisme ou l'imposture sont aux origines respectives de ses deux vérités qui s'ignorent.

L'ironie dessinant la courbe des vérités : le courage pour rompre la continuité, la modulation pour passer d'une brisure à un souple pliage. Ne pas se plier sous un monde visible, plier un monde invisible.

Les rapports entre la vérité et les hommes sont tout de ponctuation : le point final que lui assène le goujat, la virgule (point-virgule) du scolarque, la mise entre parenthèses du politicien ou du mythomane, le point d'interrogation envoûtant et le point d'exclamation fusionné avec les points de suspension - du poète.

La distance entre le vrai et le faux peut se mesurer en unités lexicales, syntaxiques, sémantiques ou pragmatiques. Plus on la réduit à la lettre (au lexique donc), plus on a de l'esprit. Une vérité est belle, lorsqu'elle résiste aux substitutions congruentes, radicales et délicates, de ses termes. Gödel montra une belle différence entre ce qui est sémantiquement vrai et ce qui est syntaxiquement démontrable, tandis qu'en Intelligence Artificielle les deux sont équivalents.

Il suffit d'être fort pour posséder une vérité ; mais il faut mobiliser toutes les ressources de la faiblesse pour suivre, fasciné et immobile, sa lente mise à nu. Il est nécessaire et suffisant de l'aimer, pour que, du veilleur de ses échéances, tu passes au voyeur de ses déchéances, sans la répudier.

Vivre et raisonner sans prémisses - mais c'est le plus précieux de nous-mêmes ! Valéry a tort de voir dans les conditions de la pensée le seul moteur d'une écriture noble - les contraintes sont plus près du mystère que les présuppositions. Chasser le fiduciaire de notre vie, c'est tout étiqueter, même ce qui est sans prix : « La vie est un mystère qu'il faut vivre, et non un problème à résoudre »** - Gandhi.

Le regard sur la vie devrait passer, à tour de rôle, d'un talisman à une boussole.

La vérité légitime, sur ses fonts baptismaux, mérite attendrissement ; la vérité sous perfusion de mots ne m'inspire aucune pitié, elle devrait être abandonnée de plumes et d'étoiles. La bâtardise de tout mensonge saute aux yeux de tout préposé aux enfants trouvés, mais une belle ascendance peut se découvrir à la lecture de registres secrets.

Plus que la vérité elle-même, on devrait apprécier ce qui élève au rang de vérité ou en prive, c'est-à-dire les instruments qui créent des langages et des modèles de la réalité. L'homme est davantage instrument que dépositaire de la vérité, et St Augustin a tort  : « La vérité habite à l'intérieur de l'homme » - « In interiore homine habitat veritas ».

Ceux qui se trouvent le plus près de la vérité - le spécialiste de la thermodynamique et l'agent comptable. Ceux qui en sont le plus éloignés - le poète et le meurtrier. Ces derniers, submergés par la vie des sens, mesurent le pouls de leur vie par l'attouchement de la vérité. Les premiers consultent leur tiède cerveau, en proie au vrai, pour constater, que le monde n'est atteint d'aucune fièvre menteuse.

Les plaisirs non entachés de clarté sont les plus vifs, c'est pourquoi tu dois abandonner fréquemment les vérités sur le déclin, en perdant, provisoirement, ton orientation. La répudiation d'un vieux savoir t'ouvre à une nouvelle jouissance.

La beauté qui ment, c'est toute beauté qui dévoile sa source et, par-là, tarit.

L'objet O existe - comment le comprendre ? Quelle est la requête et dans quel langage ? Dans le contexte de quel modèle ? Quel en est l'interprète ? O existe, si l'on l'interroge bien et si l'on réussit à accéder à lui dans le modèle. L'objet moi du cogito n'est référencé qu'implicitement, l'interprète est absent et le modèle n'est que polémique.

Le dilettante dit : c'est la vérité qui compte ; l'expert lui emboîte le pas : ce qui compte, c'est l'écart audacieux de la vérité sur déclin ; l'ironiste achève : on ne sait pas ce qui compte - langage, rythme, climat, métaphore ?

Par abus de langage on dit, que le système des vérités change lorsqu'on change de langage. Le plus souvent, ce n'est pas le langage qui change, mais le modèle de l'univers (le signifié) dans le contexte duquel on évalue des propositions. C'est de l'union d'une machine linguistique (comprenant la logique) et des lambeaux de la vie modélisée que naît la vérité.

Le langage ne représente pas la réalité. La tâche de représentation, c'est la conception (structures, attributions, règles comportementales) qui n'est pas d'essence langagière. Le langage, c'est essentiellement la formulation de problèmes.

La vérité se dégage de l'interrogation, dans un langage provisoire, des modèles furtifs de la réalité. Ni l'éternité ni l'infini, ces attributs de la seule réalité, n'accompagnent ni bénissent cette naissance. Toute vérité est un enfant bien légitime de ses parents, langage et théorie, sans Annonciations du Verbe ni Visitations par l'Esprit Saint. Bien que Milton pense le contraire : « La vérité ne vient au monde qu'en bâtard » - « Truth never comes into the world but like a bastard ». La mathématique semble en être la marraine : « On peut considérer la mathématique dans ses trois modalités : en tant que modèle, théorie ou métaphore » - Manine - « Математику удобно рассмотреть в трёх модальностях : как модель, теорию и метафору ».

Le regard et le langage - deux outils qu'entretient un bel esprit ; le médiocre, le mal instrumenté ou le mal inspiré, s'occupe de matières premières, des vérités. Tu dois te résigner, que tu n'es qu'instrument, le pinceau et ses ombres, tandis que le fond de ton tableau fera entrevoir la haute lumière du monde ou sa profonde vérité immatérielle : « Ce qui vient de moi-même, dans ma philosophie, est faux » - Hegel - « Was in meiner Philosophie von mir ist, ist falsch ».

Ils t'invitent à chercher la vérité dans leur vie ; ton tempérament cherchera à insuffler la vie à tes vérités ; et enfin ton ironie p(t)rouvera, que la vraie vie est grise (c'est l'inventée qui grise) et que la vérité vivante est bête (n'éblouit que l'abstraite).

Tout le charme des vérités est dans leurs habits. Quand on le comprend, on n'est plus obsédé ni horrifié par leurs grâces évanescentes ni rides naissantes ; dans la haute couture on apprend surtout l'art de coupures.

L'homme, péniblement, apprend au vrai une langue de symboles, et voilà que le réel, ce vagabond sans famille ni école, s'avère maîtriser sans peine la même langue ! « L'homme mesure Dieu comme l'image mesure la vérité » - Nicolas de Cuse - « Sic mensura Dei in creaturis sicut veritas in imagine ».

Ce n'est pas le vrai qui est divin, - le vrai est trivial et sans mystère - c'est la volonté incompréhensible du réel de se plier au vrai qui est vraiment divine. Sans le mystérieux, le vrai se fossilise : « Pour préserver les humbles vérités de l'homme, le mystère est indispensable »** - Tarkovsky - « Для сохранения простых человеческих истин нужны тайны ».

Échapper aux bouchons du présent, s'engager sur une voie d'accès d'un avenir, jeter un coup d'œil prophylactique sur un rétroviseur du passé - telles sont les leçons enseignées à l'école de la vérité. À l'école de l'ironie, on n'apprend que la conduite, sur des voies impénétrables et en état d'ivresse, d'un regard vagabond entraîné par l'attraction des étoiles.

Bientôt, la machine, en quelques secondes, produira plus de vérités que l'humanité entière, dans toute son histoire. Et ils continuent leurs litanies de désir de vérité, au lieu de créer de nouveaux voluptueux langages, où la facette logique serait la moins désirable de toutes.

Est-ce la peine de claironner ta croisade pour la vérité, quand tu sais que, pour les requêtes les plus envoûtantes, l'aboutissement irréfutable est : notre solitude, leur foire, mon échouage. Ni terre ni croix ni écriture saintes, mais ruines et souterrains des châteaux en Espagne, où le sacré gît couronné de sacrilèges.

L'acception la plus bête, mais la plus répandue, de vérité : ce à quoi on adhère inconditionnellement. Or une vérité ne s'établit qu'à travers les trois types de conditions : de langue, de modèle, d'interprète.

Tout ce qui est hors du langage courant est, par définition, faux. Toute création consiste à produire du faux avec des instruments du vrai. Les romantiques fourvoyés cherchaient, avec des instruments du faux, à produire du vrai.

Le mot idée renvoie soit à la requête (intentions, hypothèses, références), soit à la réponse (constat de substitutions et de liens). Entre ces deux lieux de pensée incommensurables se glisse la vérité, précédant le second et succédant au premier.

Soit on réduit la philosophie à la logique en en attendant des solutions-vérités, soit au savoir, prometteur de problèmes-langages, soit, enfin, à la poésie, où l'on se contente de mystères-styles. Sens pratique, sens intellectuel, sens poétique : « Le poète est un homme qui a gardé le sens du mystère » - J.Green.

Qu'est-ce qu'une idée ? Une requête syntaxiquement correcte dans un langage ; son analyse sémantique dans le contexte d'un modèle ; sa valeur de vérité ; des substitutions (objets) de ses variables ; des images et des désirs qui s'en forment dans le locuteur se tournant vers la réalité modélisée. Il n'y a aucune place à cette fumeuse adéquation de l'idée et de la chose. Aucun isomorphisme n'est pensable entre le langage et le modèle, ou entre le modèle et la réalité.

J'aime mieux l'homme qui aime soi-même plus qu'il n'aime la vérité : même s'il se trompe d'altimètre, son regard se situe en hauteur ; le pays des vérités est le plat pays, pays des platitudes.

Les vérités ne sont bonnes qu'en tant que sources vitales. Une fois taries, elles ne sont plus que des ressources banales.

Exposer « la vérité de sa nature » (Juvénal, St Augustin, Abélard, Rousseau, Wittgenstein), ou s'inventer dans des convulsions de la honte (Dostoïevsky, Kafka, Cioran) - les seconds me convainquent davantage de leur authenticité (подлинный-authentique, en russe, ne signifie-t-il pas arraché sous la torture ! Et toute confession digne de notre intérêt devrait s'appeler Historia calamitatum).

L'artiste s'attaque aux « X serait vrai ?! » résistants et les cisèle avec le goût aigu des « Est-ce beau ? ». Le sot traîne des « X est beau ! » malléables et les fige et dévitalise avec un « Est-ce vrai ? » banal et sans tranchant.

On ne voit aucune raison, pour que la matière suive la loi, que la raison dicte. Pourtant, c'est ce qui se passe. Le sceptique, qui voit des contradictions jusque dans l'être, par là-même se disqualifie. Les contraires ne cohabitent que dans des modèles ou langages différents, dans des savoirs à la différence symétrique non-vide. Et Héraclite : « les contraires se font équilibre dans l'esprit, parce qu'ils se font équilibre dans la réalité » - semble ne pas comprendre, que l'esprit n'est pas seulement exploitant, mais aussi fabricant de modèles, la synchronie ne se confondant pas avec la diachronie.

Le dogmatique et l'aporétique n'ont aucune raison de se vouer des anathèmes et des hargnes. On n'a même pas besoin d'être ironique pour savoir être dogmatique, dans un langage et modèle fixes, et être aporétique, dès qu'un nouveau langage ou modèle se mettent à poindre. Le dogmatique s'intéresse à la vérité, l'aporétique – à ce qui les fait naître et périr, l'ironique – à leurs habits.

Le succès d'une requête contient une vérité, dans le langage courant ; le succès d'un énoncé impératif n'est ni vrai ni faux (Wittgenstein), il annonce la naissance d'un nouveau langage.

Tant de sophismes n'auraient jamais vu le jour, si la manipulation de la négation n'avait pas été si malaisée : Platon, incapable de nier une relation ternaire (par ex., ressemblance dans son Parménide) ; Shakespeare (« Nothing is but what is not »), ne distinguant l'universel d'avec l'existentiel ; Kant se ridiculisant avec froid et obscur en tant que des négations de chaud et de lumineux ; Hegel, confondant la complémentaire et la négation (tout comme Jankelevitch : « La négation exprime une altérité, mais non point un néant ») ; Sartre, faisant de variables rien et personne des instances de néant.

On reconnaît la présence du cœur ou de la volonté par le non-recours à la logique courante. Ce qui peut déboucher sur un accès à une vérité nouvelle ; c'est ainsi qu'il faudrait comprendre Hegel : « La vérité est la même chose que la véritable rationalité du cœur et de la volonté » - « Die Wahrheit und, was dasselbe ist, die wirkliche Vernünftigkeit des Herzens und Willens ».

Aujourd'hui, n'importe qui prouve sans peine toutes les vérités de ce jour. Le seul défi des belles plumes reste de faire encore croire aux illusions hors temps.

La vérité n'a aucun rapport avec la validité (le pragmatisme) ni avec la certitude (le psychologisme) ; elle est une relation linguo-conceptuelle.

Je dirais qu'il n'y a que trois transcendantaux : le Beau, le Juste et l'Intelligent. Le Vrai ne quitte presque pas le domaine langagier, effleure à peine le conceptuel et ignore le réel.

Je sens l'ennui des vérités récitées, dès que je suis tenté à m'adresser à une oreille concrète ; c'est la présence d'une oreille abstraite qui me procure le plaisir de mensonges chantés.

Il suffit de ne pas avoir ton propre avis, pour être dans le vrai, car dans 99% des cas, où la vérité est en jeu, la réponse de la majorité est juste. Tu ne peux montrer ton propre visage qu'en t'en écartant ; ou bien tu continues à suivre les règles de la vérité et tu te découvres dans ton mensonge, ou bien tu en changes et les règles et l'enjeu et tu te couvres de ton rêve.

La vérité : fille du temps (« veritas filia temporis » - F.Bacon) ? de l'espace (la Loi) ? du langage (le Verbe) ?

La vérité : le puits, sa profondeur, la longueur de ta corde, le volume de notre seau. Je reste plus volontiers en compagnie de votre soif, de ma noyade, de la hauteur de notre chute, bref - du mensonge.

La vie devrait être vue comme une impossible féérie, un mensonge mélodieux, mais les hommes la réduisent à une vérité sans éclat ni musique. La musique, mieux que tout, nous égare, nous laisse hors des vérités battues, nous rend sédentaires nostalgiques d'une patrie inconnue, c'est ce que veut dire Nietzsche : « Sans la musique la vie serait une errance » - « Ohne Musik wäre das Leben ein Irrtum » (et non pas une erreur ; c'est la musique qui est l'erreur salutaire)

Le vrai ne demande ni volonté ni intelligence internes ; il est produit collatéral et secondaire d'une volonté de la création externe. « Volonté du vrai – c'est l'impuissance dans la volonté de créer »*** - Nietzsche - « Wille zur Wahrheit – die Ohnmacht im Willen zur Schaffung ».

La vérité ne présente d'intérêt que parce que les malentendus sont la règle.

La philosophie peut prétendre aux facettes esthétique, éthique, mystique, mais nullement – à la véridique. Mieux, la connaissance philosophique n'existe pas, bien que la philosophie de la connaissance soit vaste et féconde. La vérité naît entre le langage et le modèle, tandis que la philosophie est dédiée à la relation entre le modèle et la réalité.

Vérité des relations mathématiques, vérité des propriétés physiques, chimiques, biologiques, vérité des faits du passé – tout y est sensé, sérieux et exclut toute polémique. Mais vérité philosophique – ou poétique ! – est chose si impensable, incongrue, n'offrant pas un seul échantillon crédible, qu'il est effarant de voir le gros de la troupe professionnelle continuer à le professer. Il faut choisir entre sophiste et copiste. Et Platon , tout en maugréant contre les mœurs des sophistes et des poètes, est, lui-même, dans le sophisme et la poésie.

Toutes les vérités, en dehors du champ logique, ne peuvent être que des métaphores. La prétendue vérité philosophique n'est qu'une validation d'un modèle (plus précisément, d'un paradigme bien testé, c'est à dire d'un mécanisme de représentation et d'un mécanisme d'interprétation), face à la réalité (les bavards disent – conformité à l'être, source du sens).

Des trois types de vérités, ontologique, représentative, jugementale, seule la dernière devrait être retenue. La vérité des choses aurait dû être confiée aux sens ; la vérité de la pensée des choses – au bon sens ; mais le sens ne peut partir que de la vérité des jugements langagiers.

Que l'illusion soit plus vitale que toute vérité se prouve avec la même rigueur à partir des trois démarches : de la représentation (la puissance d'Aristote), de la quête (la poésie de Valéry), de l'interprétation (la noblesse de Nietzsche). Ce qui est curieux - et juste, car ces trois dons ne s'influencent guère mutuellement, - c'est que chacun d'eux voyait dans sa démarche la seule menant à cette vitalité.

Eux (de St Thomas à Heidegger), ils veulent constater l'accord entre l'énoncé et la réalité, pour conclure à la vérité. Tandis qu'il faut d'abord constater la vérité (dans le rapport langage-modèle), avant de songer à l'accord (le sens dans le rapport modèle-réalité).

Le bon créateur se désintéresse de la vérité, car celle-ci n'est jamais dans la création ouverte (quoi qu'en dise Nietzsche : « La vérité n'est que dans la création » - « Nur im Schaffen gibt es Wahrheit »), mais toujours dans le créé figé.

Impossible de parler du vrai en absence d'une requête, articulée dans un langage et interprétée dans le contexte d'un modèle, les deux se trouvant hors de tout être (St Augustin) et de tout étant (St Thomas). L'esclave inconscient croit qu'est libre celui qui peut ne pas mentir.

Si le vrai de l'homme ne loge que dans le langage, la vérité de Dieu est la possibilité même du langage, elle en est la méta-grammaire, anti-réflexive. Le langage de Dieu échappe à toute grammaire. C'est ce que voulaient dire Tiouttchev et Nietzsche : « La pensée articulée est mensonge » - « Мысль изречённая есть ложь », « Qui dit la vérité, ment » - « Wer Wahrheit sagt, lügt ».

Dans l'évaluation de valeurs de vérité, je sous-estime la part de la vie. Le langage n'est pas tout ; dans les références d'objets et de relations, la vie - c'est-à-dire le savoir, la rigueur et la droiture de l'homme - intervient et peut bouleverser toute interprétation logico-linguistique. Et la post-vérité psycho-linguistique peut être plus révélatrice que la pré-vérité logique ; et ce passage fait partie de la naissance du sens.

La vérité visible ne devient intéressante qu'en devenant lisible ; le seul développeur, c'est l'âme : « On ne peut voir la vérité qu'avec les yeux de l'âme » - Platon.

Deux attitudes face à la vérité : son attouchement (uniquement par la mathématique et par des sciences qui s'en servent) et l'étonnement (uniquement à travers la poésie et la philosophie qui en est la servante).

Plus tu deviens plat et inexpressif et plus tu te rapproches du vrai et du juste. L'allusion perfide de Schelling : « Rien de torve et ampoulé ne saurait être vrai et juste » va peut-être dans ce sens.

Tout mystère peut être dévoilé, sans peine, en vérités transparentes, pour devenir un mystère en pleine lumière (Barrès). Mais « le voilement de la vérité dans un mystère » - Virgile - « obscuris vera involvens » est un exercice autrement plus délicat, exigeant des ombres de qualité, que ne maîtrisent ni photophobes ni kénophobes.

On ne peut strictement rien dire de ce qui n'est attaché à (ou exclu) des concepts. Ni en affirmation ni en négation. Pourtant c'est ce que font les explorateurs de l'être. Kierkegaard s'y égare également : « Si vous me collez des étiquettes, vous me niez » - nier l'être, c'est patauger dans le néant encore plus vaseux.

On commence à tirer profit de la philosophie le jour, où l'on comprend, que la vérité philosophique n'est qu'une vraie question. Ne tiennent aux réponses que les ignares ou les écolâtres : « seule la réponse est l'action de la pensée » - Badiou, à moins que l'action s'y oppose au rêve comme l'ampleur s'oppose à la hauteur. La bonne philosophie ne peut habiter qu'en hauteur.

L'être est dans la vérité des choses ; l'étant – dans la vérité des propositions. Sans pouvoir rien formuler sur le premier, on doit se fier aux formules du second.

Partir des vérités, c'est figer le langage ; partir des vraisemblances, c'est partir à la recherche d'un langage. Et puisque la création, c'est la construction d'un langage dans le langage, le sophiste est plus créatif que l'idéaliste.

La science a deux objets de recherche : traquer la vérité dans un modèle monotone ou briser la monotonie en améliorant le modèle. L'art ne peut avoir que la seconde de ces ambitions ; mais la plupart des artistes s'imaginent naïvement poursuivre la première.

Il n'y a pas de contradiction entre ceux qui disent qu'on crée, formule, découvre ou ancre la vérité. On la crée en modifiant le modèle (le libre arbitre conceptuel), on la formule dans un langage bâti au-dessus du modèle (l'attachement langagier), on la découvre par un interprète du langage dans le contexte du modèle (la logique de l'unification d'arbres), on l'ancre à la réalité en la confrontant avec le monde modélisé (l'intelligence du sens). Le concept, la métaphore et le sens sont illogiques.

Dans un langage courant fermé, le sceptique prétend voir le vrai et son contraire ; l'anti-sceptique voit comment changer de langage pour rendre le vrai courant faux et son contraire - vrai.

L'intériorité est faite du chaud chaos du bien et du beau, que scrute, recueilli, un esprit inarticulé. C'est le vrai, toujours articulé, qui marque l'extériorité sans aucune attribution thermique. Dire : « la vérité est intériorité » (Kierkegaard), c'est s'avouer incompétent en mystères.

L'homme, à l'apogée de son orgueil, s'exclame : « Je suis libre ! » ; notre Dieu incarné aurait dit : « Je suis la Vérité » - pourtant, il y a peu de concepts plus ternes et banals que la vérité et la liberté ; au moins, leur contraires, le rêve et la contrainte, sont plus féconds et stimulent le talent et non pas la routine. « La liberté n'existe que dans le royaume des rêves » - Stirner - « Freiheit lebt nur in dem Reich der Träume ».

Trois critères de la vérité totalement disjoints : pendant la création du modèle (le libre arbitre), dans la démonstration des requêtes du modèle (la logique), la confrontation des réponses aux requêtes avec la réalité (le sens). Postulat, preuve, adéquation. Le bon Arthur confond les deux premiers en dénonçant l'erreur, que toute vérité repose sur une preuve (jede Wahrheit wird durch Beweise mitgetheilt, ce qui est pourtant vrai pour le deuxième critère) et en affirmant, que toute vérité s'appuie sur une vérité indémontrée (jeder Beweis bedarf einer unbewiesenen Wahrheit, ce qui n'est vrai que pour le premier critère).

Ce n'est pas l'appétit de la force qui les pousse à aimer la vérité, mais l'inappétence du beau et l'impuissance du bon.

La première chose humaine qu'on apprend aujourd'hui à l'ordinateur est ce qu'il y de plus banal et mécanique, - le don de vérité, et l'on veut nous faire croire qu'il est « le don qui surpasse tous les autres » - le Bouddha !

Toutes les grandes vérités furent déjà dites ; et en promettre de nouvelles, au bout d'une course, devint charlatanesque. Le seul aboutissement désirable est dorénavant l'enthousiasme initial sauvegardé, c'est à dire préservant une part salvatrice d'utopie, de mensonge. Joubert s'y égare : « Il y a des esprits qui vont à l'erreur par toutes les vérités ; il en est de plus heureux qui vont aux grandes vérités par toutes les erreurs ».

Devant un discours polémique, la première interrogation fiduciaire du sot : est-il vrai (dans le contexte du modèle ordinaire) ? Celle d'un homme subtil : quel peut être un modèle original qui le rendrait vrai ou faux ?

C'est l'inertie ou le hasard qui se trouvent à l'origine de la plupart des vérités d'aujourd'hui. Et puisque ceux-là sont les adversaires les plus inconciliables de l'art, l'artiste devrait rester indifférent à la quête de vérités.

La beauté a besoin de monstration créatrice, la vérité – de démonstration calculatrice ; c'est pourquoi les deux nous désespèrent : la première - par verdeur (Valéry), la seconde – par laideur (Nietzsche).

Ils « traquent la vérité désintéressée pour se munir de garantie contre la vacuité » - G.Steiner - « hunt after disinterested truth … to be equipped with some safeguard against emptiness », tandis que c'est seulement son intérêt bien pratique qui justifie la quête de la vérité, et que l'homme, mystique ou musical, a besoin de ce vide sacré, pour qu'y résonnent les chants des dieux, sans interférences avec le bruit du monde.

Si l'on parle de choses vraies (« la vérité est aux choses vraies ce que le temps est aux choses temporelles » - Anselme - « tempus se habet ad temporalia, ita veritas ad res veras »), on ne peut être que scolastique logorrhéisant. Ne sont vrais que des énoncés (au-dessus d'un modèle). Le vrai en tant qu'attribut des choses – tel le temps - n'a aucun intérêt ; il n'appartient qu'aux requêtes - représentations - interprètes.

Tout compte fait, un rebelle se shootant au mensonge m'est légèrement plus sympathique que l'apathique fonctionnaire de la vérité (Husserl).

Aucune passerelle rationnelle en vue entre la vérité formelle (la logique), la vérité expérimentale (les sens) et la vérité ontologique (le sens) ; mais les bavards continuent leurs mornes solennités sur l'unité du vrai.

L'accord du discours avec la réalité – telle est la vision de la vérité du naïf et du savant ; mais le sujet, éliminé ici du débat, a sa réalité et surtout son modèle ; le même discours peut se bâtir au-dessus des modèles incompatibles et être confronté aux réalités différentes. Il vaut mieux oublier la réalité (qui ne doit pas apparaître avant la recherche du sens d'un discours interprété) et laisser l'interprète conceptuel juger de la vérité du discours dans le contexte du modèle.

On peut bâtir des modèles rigoureux et cohérents, et qui ne reflètent pas la réalité ; ce qui permet de les distinguer des modèles du réel s'appelle vérité canonique (Épicure), qui n'est soumise qu'aux sens ; la vérité de la diction est contrôlée, en plus, par le langage et par l'intellect.

Il est si facile de réduire n'importe quel édifice d'idées véridiques à l'état de ruine, qu'il vaut mieux te consacrer au difficile entretien de tes ruines immémoriales, au confort des mensonges immortels et sans cette hypocrisie : « toute ruine est aussi une ruine d'idées fausses » - Valéry.

Le flair de la vérité et son extraction sont deux métiers, incompatibles en théorie et étrangement solidaires en pratique : l'intuition d'une fin, sans préoccupation de chemins, ou bien la poursuite du plus court chemin vers une fin, dont on ignore la véracité. Aristote, en mauvais théoricien, est pour l'équivalence de ces dons : « Le vrai et ce qui lui ressemble relèvent de la même faculté ».

La vie est suite continue d'événements ; l'événement est ce qui modifie une base de faits ; la seule bonne logique est monotone, hors du temps, sans événements, – vous comprenez maintenant, pourquoi toute vérité est squelettique. Le temps est incompréhensible, puisque comprendre, c'est suivre une bonne logique. « C'est dans la rétroaction de l'événement que se constitue l'universalité d'une vérité ; l'intervention est le nœud de toute théorie du temps » - Badiou – il en est même l'aporie.

La vérité est impersonnelle, ne se conjugue qu'à l'infinitif, jamais à l'impératif (sauf la vérité syntaxique, celle du libre arbitre et d'apriori), se décline par la volonté du nominatif au nom du datif pour produire de l'instrumental, n'a pas de genres, réduit le conditionnel à l'indicatif, ne bascule du côté du faux que dans l'impuissance de prouver.

Ils « ont la mauvaise habitude de nommer Vérité – ce qui devrait se nommer Conformité, Identité, Accord » - ceci est vrai pour tous, sauf pour les logiciens, auxquels, pourtant, étrangement, Valéry attribue cette méprise.

Dans les contradictions d'un sot, avec lui-même, on devine un regard monolithique mais inconsistant sur la réalité. Dans les contradictions d'un sage, on découvre un conflit entre des modèles différents (couches, angles ou points de vue), mais se servant des mêmes «interfaces» langagières (et la contradiction gît dans le langage). Le sot est terrorisé par ses contradictions ; le sage s'en réjouit, car il vit, simultanément, la merveilleuse richesse du langage, du modèle et de la réalité.

L'inévitable purification de la philosophie : on lui retire toute prétention à la vérité, on se moque de son savoir et encore davantage – de son savoir des savoirs, on s'ennuie dans son langage – il ne reste comme objet d'une vraie philosophie que la terreur ou l'enthousiasme de l'homme seul, et qu'un clochard aujourd'hui aborde plus pertinemment que les écolâtres.

Les plus piètres des penseurs croient, que l'opposition fondamentale se joue entre la vérité et l'erreur. Les meilleurs la placent entre l'intensité et la pâleur, entre le chant et le récit, entre la noblesse et le conformisme, entre l'âme et la machine. Le problème de vérité ou d'erreur se réduit, le plus souvent, au langage, la partie la moins délicate d'un discours intellectuel.

On peut – et l'on doit ! – éliminer du champ philosophique toute trace de l'être substantiel et de l'être verbal, c'est à dire – l'ontologie et la vérité. La cognitique et la logique sont suffisamment adultes, pour s'en charger.

On reconnaît une véritable pensée philosophique, c'est à dire celle qui aborde, simultanément, l'esprit, l'âme et la réalité, par sa résistance à toute sape sophistique ; tandis que toute recherche de la vérité, réduite à la simple raison, s'écroule au premier attouchement éristique. Pourtant, c'est, aujourd'hui, la seule raison d'être des professionnels : « La philosophie en est arrivée au stade de la recherche qui organise collectivement le progrès » - Habermas (« die Philosophie die sich mit dem Fortschritt der Epoche eins weiß oder auf die arbeitsteilige Forschung selbstzufrieden regrediert ist »).

Comment naissent des vérités sur la réalité ? Toute vérité (préalable) résulte d'une démonstration de propositions ; toute proposition est formulée en un langage ; tout langage se construit au-dessus d'un modèle ; tout modèle se fonde sur le libre arbitre des concepts modélisés ; toute démonstration engendre des substitutions ; le sens des substitutions résulte de la confrontation avec la réalité ; l'analyse du sens valide le modèle (ou l'invalide, en obligeant à le revoir) et permet de proclamer la vérité du modèle en tant que vérité de la réalité. Il n'est pas un seul exemple de vérité réelle immédiate.

La production de vrai (Nietzschedas Wahre hervorbringen) serait à l'origine de la volonté de puissance ; mais produire peut signifier aussi bien créer (la représentation) que prouver/comprendre (l'interprétation et le sens) ; mais Nietzsche ne voit que le second procédé.

Celui-ci ne narre que des vérités - impossible de ne pas être d'accord avec lui ; son récit n'est que cohérence et suite dans les idées – et je m'y enquiquine à mort ; cet autre est fragmentaire, on ne voit pas où il veut en venir, il se perd et me perd – et, dans sa compagnie, je me sens lucide et fraternel.

Aucune chance, aujourd'hui, de traduire quoi que ce soit d'individuel en exhibant des vérités quelconques ; c'est le choix d'erreurs irrésistibles qui en donne une.

Les hellénistes ramènent la recherche de la vérité (aléthéia) à la lutte contre l'oubli (léthé) de l'être, contre la désoccultation ; cette lutte ressemble à l'intensité du devenir, dans le retour éternel au-dessus de l'être ; le résultat étant le processus lui-même, l'entretien du désir, l'interprétation des interprétations, l'éternel retour faisant à la vérité du devenir la promesse d'être vérité tout court.

La poésie est un flux langagier rendant superflu le modèle sous-jacent, devant l'évidence du beau, qui en est la fin ; la philosophie est la création de modèles, face à un langage, rendant vraies et enracinées ses métaphores ; et c'est à partir du langage poétique que le chemin en est le plus profond, car les métaphores poétiques sont les plus hautes. « Le poète enveloppe la vérité d'images qu'il offre ainsi au regard pour (é)preuve »** - Heidegger - « Der Dichter verhüllt die Wahrheit in das Bild und schenkt sie so dem Blick zur Bewahrung » - le regard, gardien de vérités, dans la demeure de l'être, édifiée en mots – beau tableau !

Les dogmatiques sont de trois espèces, en fonction du choix d'un terme de la triade - le vrai, le beau, le bon – tout en tentant de coller au terme central les attributs des deux autres ; les sophistes préconisent le haut, qui ennoblit, au même degré, et le beau et le bon et le vrai, et en constitue la seule passerelle.

Ni le logicien ni le poète n'ont rien à dire sur la vérité en tant que savoir des essences (réservé aux scientifiques) ; ni le philosophe ni le linguiste n'ont rien à dire sur la vérité des discours (réservé aux logiciens) ; ni le savant ni le logicien n'ont rien à dire sur la vérité de l'homme (réservé aux philosophes et poètes).

La vérité de l'homme n'est ni ce qu'il exhibe, ni ce qu'il avoue, ni ce qu'il cache (Malraux), mais ce qu'il crée.

Ce n'est pas la connaissance qui s'attache à la vérité, c'est la vérité qui découle de la connaissance.

Toute création intellectuelle est, par son essence, production de l'illusion ; elle est banale lorsqu'on ne sort pas du langage des autres, elle est artistique et personnelle lorsqu'elle s'accompagne de création de nouveaux modèles et donc de nouveaux langages ; dans ce dernier cas, elle est illusion évanescente, dans le monde monotone, et vérité naissante, dans le monde à recréer ; le choix du monde est affaire d'intelligence et de goût.

Pour qu'on puisse manier rigoureusement une logique, le système doit être fermé. C'est pourquoi le nazisme et le bolchevisme possédaient la vérité et la grandeur internes (innere Wahrheit und Größe - Heidegger, la musique de Blok), tandis que la démocratie, ce système ouvert, en est dépourvue, étant renvoyée à la transparence, la justice et l'efficacité externes.

La vérité des choses se réduit au libre arbitre de la représentation (mimésis), à la liberté du discours (logos) et à l'arbitrage de l'interprète (poïésis).

Le libre arbitre : représenter le possible (créer des faits) en interprétant (en respectant) le nécessaire ; la liberté : interpréter le possible (faire) en représentant (en réévaluant) le nécessaire.

Ce qui n'est ni dissimulé ni celé – les seules définitions sensées de la vérité philosophique ; et l'on veut qu'avec une telle misère on lui voue un culte ! Elle n'est qu'une règle, un niveau, bref – un instrument de maçon et non pas d'architecte.

Dans l'intelligible, ce qui nous est commun, donc ce qui n'est qu'une intersection, est nécessairement plus pauvre, que ce qui nous est imparti en propre. Et la vérité n'est qu'un attribut de l'intelligible. St Augustin ne veut pas le voir : « Quand nous voyons, l'un et l'autre, le vrai, où le voyons-nous ? - dans l'immuable Vérité, au-dessus de nos intelligences » - « Si ambo videmus verum, id videmus ? - ambo in ipsa quae supra mentes nostras est incommutabili veritate ».

Dans tes ruines que commençait à battre la marée humaine, tu te tournes vers une île déserte, utopique de préférence, pour donner plus de frissons au rêve à sceller dans une bouteille ; mais les hommes verront dans ton périple une banale expédition pour aborder la vérité : « L'île de la vérité est entourée par un puissant océan dans lequel bien des intelligences iront faire naufrage dans les tempêtes de l'illusion » - F.Bacon - « The island of truth is lapped by a mighty ocean in which many intellects will still be wrecked by the gales of illusion ».

Aucune passerelle intéressante entre les sources du vrai, du beau ou du bon ; toute systématisation ne peut y amener que de l'ennui ; le grandiose ne s'y rend que par fragments.

L'épicurisme – savoir donner un goût agréable à toute vérité, qui, en elle-même, est toujours insipide. Une tâche dont seule l'âme peut s'acquitter ; et non pas la raison qui grogne : « de la source même des plaisirs jaillit quelque chose d'amer » - Lucrèce - « medio de fonte leporum, surgit amari aliquid ».

Toute représentation est partiellement fausse ; néanmoins, tout critère de vérité (des propositions) ne peut s'appuyer que sur une représentation. À ne pas confondre avec la vérité de la représentation (le libre arbitre) ou avec la vérité du sens (la liberté).

L'évaluation sentimentale n'est pas moins signifiante que l'évaluation logique ; la vérité du cœur se prouve par notre machine palpitante, qui n'est pas moins rigoureuse que notre machine calculante. Il faut être sourd au vrai Vrai, pour dire : « L'indicible est ce qu'il y a de plus insignifiant, de moins vrai » - Hegel - « Das Unsagbare ist das Unbedeutendste, das Unwahrste ».

Tout édifice, intellectuel ou artistique, est innervé essentiellement de faits, et c'est le sens futur qu'on cherche à lui attribuer qui détermine si ces faits sont des réflexions dictées par le libre arbitre ou des créations de la liberté ; dans tous les cas, la construction est plus passionnante que l'interrogation : « Les faits ont plus d'importance que les vérités »*** - Spengler - « Tatsachen sind wichtiger als Wahrheiten ».

Face à la vérité, deux attitudes intenables : la philosophie analytique qui ne voit que le langage et néglige la représentation (dont elle charge le langage même, absolument inadapté pour assumer cette tâche), et la phénoménologie qui ne voit pas le langage et réduit tout à la connaissance (qu'elle voit comme résultat d'un dévoilement surmontant l'ignorance, opération qui ne débouche que sur des faits, entre lesquels et la vérité s'inscrira le langage).

Vérité de fait et vérité de jugement : la première est postulée par un libre arbitre de la représentation (non pas perçu par nos sens, mais conçu par le bon sens), la deuxième est démontrée par l'interprétation de propositions, que produit notre liberté. La première existe hors la langue (les philosophes analytiques ne le voient pas : « Il n'y a ni vrai ni faux avant la parole » - Lacan), la deuxième ne peut exister qu'à travers des requêtes langagières.

Ni la vérité ni la liberté ne sont des valeurs absolues ou primordiales, mais des dérivées partielles de l'intelligence ou de la noblesse.

La philosophie devrait apprendre à l'homme de rester désarmé face au mystère du monde, pour s'en étonner, mieux et plus. Toutes les vérités intéressantes y sont du fait des scientifiques ; aucune contribution des philosophes n'y est à noter ; aucune application notable des méthodes de recherche de la vérité, de Descartes, Kant ou Heidegger, censées nous armer, ne fut jamais signalée. Héraclite, Sénèque, St Augustin leur restent supérieurs.

Les attributs métaphysiques – le bon, le beau, le vrai – s'appliquent aussi bien à la représentation qu'à la réalité, ou plutôt à l'esprit du réel ; ces deux sphères, l'humain et le divin, n'ont ni les mêmes critères ni les mêmes sources ; le bon réel est dans la pitié, le bon humain – dans la honte ; le beau réel est dans la conception, le beau humain – dans la création ; enfin, le vrai réel est dans le mystère de l'harmonie, le vrai humain – dans des problèmes bien formulés et dans des solutions bien déduites. Le bon et le vrai représentatifs peuvent s'écarter largement de leur homologues réels ; dans le beau, ou bien le réel est entièrement absent, ou bien un accord profond doit exister entre eux – je ne crois ni en Charogne, ni en Finnegan's Wake, ni en Carré Noir ni en 4'33''.

Une découverte que l'on fait trop tard : ne mènent à la vérité ou au bien que la platitude ou la chute ; l'ascension, ou la contre-plongée, ne promettent que le beau.

Les nigauds sont persuadés, que le Mal, dans le monde, vient de la mauvaise foi des orateurs ou de la mauvaise ouïe des auditeurs ; et, orgueilleux et dignes, ils se mettent en position de propagateurs ou défenseurs de la vérité, ignorée ou bafouée. Ils ne comprennent pas, que la part du vrai est la même, chez les salauds et chez les vertueux, et que les bons critères, qui déterminent notre place dans la société, sont : le talent (qui nous assure la complicité du beau), la force (qui nous permet de manipuler le vrai), la honte (qui nous met au contact du bon).

Tous, tôt ou tard, s'aperçoivent du gouffre qui, inévitablement, se creuse entre la merveille de la réalité et la merveille du langage, entre le dit et le fait ; mais les niais en veulent la cohérence et finissent par faire la louange du silence de Mélisande, porteur de la vérité ; la vérité du monde se chante, la vérité du langage se formule ; leurs merveilles – se (re)créent, en dépit des lois et des contradictions.

Dans les labyrinthes de l'écriture, plus on est sot, plus on s'imagine chercheur de vérités ; tandis que les horizons, avec des prix affichés, n'y comptent guère, et c'est le firmament du talent qui en détermine la valeur. « Autant peut faire le sot, celuy qui dit vray, que celuy qui dit faux : car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere du dire »* - Montaigne.

La vérité, quelle que soit son acception, est une sorte d'adaequatio à ce qui est sous nos yeux ou dans nos modèles, tandis que le mensonge, nécessairement, relève de la pure abstraction ; c'est pourquoi il y plus de menteurs chez les créateurs que chez les comptables.

La vérité (aléthéia) doit, en effet, être arrachée à la réalité (représentation, requête, interprétation, sens – les étapes d'arrachement : conceptuelle, langagière, logique, métaphysique) : « La vérité est arrachement en mode de dévoilement » - Heidegger - « Wahrheit bedeutet das einer Verborgenheit Abgerungene » ; seulement, je ne vois pas de place pour dissimulation ou voiles : aucun jeu de dés de la part du Créateur.

À ses débuts, intellectuels ou littéraires, on se laisse charmer et berner par des preuves, développements, justifications ; mais un jour on comprend, que l'art démonstratif est des plus insignifiants, accessible à n'importe qui et frôlant un laborieux remplissage ou un mécanique pliage, et que tout bon écrit, bien enveloppé, se réduit à quelques métaphores, que les explicitations profanent. Mais de doctes cornichons continueront à professer, tel Proust : « Le style ne suggère pas, ne reflète pas, il explique » - ni suggestif, ni réflexif, ce style ne peut être que vomitif.

Cette permanente bêtise de la gent philosophale qui voit dans l'erreur le contraire de la vérité (surtout selon la tradition spinoziste), tandis que le seul sens acceptable de ce contraire serait incapacité de prouver, dont l'erreur n'est qu'un infime cas particulier.

En disant l'inventé, je me sens dans le moi le vrai, l'inconnu ; en disant le vrai, je me sens dans le moi le faux, le connu ; la vérité dite, c'est la platitude.

Deux manières de voir les contradictions, chez le même auteur : les lui jeter à la figure, chercher une dialectique ou évoquer une évolution, ou bien les prendre pour métaphores, ne retenir que les joies ou les angoisses de leur naissance, se détourner de ce qui se fixe en fin de parcours, les traiter en tant que deux arbres et ne pas chercher leur forêt commune.

La musique apporte le désaveu le plus complet du misérable culte des vérités mécaniques ; la musique, où tout n'est qu'illusions irrésistibles, auxquelles succombe tout esprit non dénué de sensibilité.

Trois genres de vérités, presque sans un seul point commun entre eux : la vérité interne des formules, la vérités analysée des propositions, la vérité constatée des représentations ; elles logent, respectivement, dans le langage (logique pour seul interprète), entre le langage et la représentation (appuyée sur une théorie), entre la représentation et la réalité (constat d'adéquation).

La même naïveté, chez les candides et chez les écolâtres : le sens de l'existence serait de rester fidèle à quelques convictions acquises de haute lutte : « Il faut trouver une Idée vraie et ne jamais céder sur ses conséquences » - Badiou ; ils ne comprennent pas que : - les idées, en dehors de la science, ne valent rien sans métaphores ni élan (la chose n'y est vraie que si elle est belle ou bonne), - l'opiniâtreté est ridicule là où l'on cède à la musique, - le beau et le bon tirent non pas vers des déductions, mais vers des séductions. Toutefois, sans la hauteur, le dogmatisme et le relativisme se valent.

Aller au-delà du beau et du hideux (Baudelaire), au-delà du bien et du mal (Nietzsche) ne devient possible que grâce au regard qui va au-delà du vrai et du faux : au-delà des valeurs on trouve leur rêve prévalent, moitié vrai moitié faux, on y trouve leur fontaine, digne qu'on continue à mourir à côté d'elle.

Deux moyens, pour atteindre au vrai : exclure des impossibles, réduire des possibles ; ces moyens s'inversent, dès qu'il s'agit du bonheur ; l'ironiste, qui oscille entre le vérité grave et le bonheur fou, s'essaye à repousser le possible vers l'impossible pour s'extasier devant la nouvelle immensité ou l'intensité de ce qui peut être faux.

Au sujet des vérités intuitives ou métaphoriques (donc, poétiques ou philosophiques), n'importe qui peut faire du radotage à l'infini, mais, avant de parler d'une vérité logique (syntaxique ou sémantique), on doit déjà avoir maîtrisé le modèle, son langage bâti par-dessus, son interprète de requêtes langagières. « La vérité est toujours seconde »*** - R.Debray – elle est même, au moins, cinquième, si l'on y ajoute l'attribution de sens, qui peut nous amener à modifier le modèle, le langage ou l'interprète.

Les philosophes, qui ne voient dans la vérité qu'une vaseuse conformité, ne se rendent pas compte de l'importance des outils et de leur validité ; avant qu'on puisse chercher une adéquation quelconque, on doit disposer d'au moins trois outils : un outil conceptuel de représentation, un outil langagier de formulation de requêtes, un outil logique d'interprétation de requêtes. Sans disposer de ces outils assurant la cohérence du modèle, personne n'est autorisé à parler de vérité comme correspondance avec le réel. Par contre, là où aucun outil ne semble possible, c'est l'attribution de sens aux résultats d'interprétation de requêtes, la confrontation satisfaisante avec la réalité étant prise par des mal-outillés pour vérité.

L'amour de la vérité est une expression si impossible et niaise, que je finis par la parodier dans ma haine du syllogisme. Ma haine céleste des choses terrestres face à leur amour terrestre des choses célestes.