ARISTOCRATIE

P.H.I.



 


Art

Mot

 

 



La hauteur est peut-être ce rare équilibre entre l'oculaire et l'auriculaire (les préférences : « les hommes croient moins leurs oreilles que leus yeux » - Hérodote ; « Credere oculis amplius quam auribus » - Sénèque - ou l'inverse, font des oraculaires ou des spéculaires, ce qui est bête), à condition toutefois qu'on se sente entouré de signes des dieux et de voix des hommes. Mais l'homme est plus tenté d'entendre des voix des dieux et de suivre des signes des hommes.

Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ».

Tu es une version de la vie, tu te verses dans un gouffre qui prend ta forme : aversion pour les moyens, interversion des buts, conversion dans les contraintes, inversion des solutions, perversion par le mystère. Le contraire de l'Aquinate : procession, conversion, expansion.

Hauteur - être détourné pour être retourné ; étendue - être ému d'être promu ; profondeur - être épris par être compris.

Un mode de cohabitation entre une humble liberté et une fière servitude, une liaison, encore plus subtile, entre un génie d'espèce et une passion de genre, une musique des contraintes faisant chanter les moyens et danser les buts - c'est ce qu'on pourrait appeler hauteur.

La hauteur s'oppose presque toujours à la profondeur. Celle-ci est utile dans la construction de ponts, dans les concours administratifs et dans les sondages de la vidéosphère. La hauteur est inutile dans les productions des têtes et le commerce des cœurs, elle servirait, à la limite, aux transports de l'âme. J'aimerais savoir ce que l'Ecclésiaste entendait par la « haute profondeur », que l'homme n'atteindrait jamais.

Le rejet a priori des choses est une opération de filtrage par de vagues contraintes, rejet dicté par un préjugé plat ou par un goût de hauteur ; c'est un état de défi, de guerre et d'exaltation. Le rejet a posteriori, dicté par la raison profonde ou plate, en vue d'un but transparent, conduit à un état de paix et de compromis, où poussent progrès et bassesses.

Avoir de la hauteur, c'est : en mystère - distinguer l'incompris d'avec l'incompréhensible ; en problèmes - tenir au primat du langage ; en solutions - ne pas se séparer de la dissolvante ironie.

La hauteur existe en tout : en amour, en vertu, en vérité. Si le salut existe, il ne peut être qu'en la hauteur, quel que soit son milieu d'exercice. La sotériologie naïve, celle des cieux, vise une fausse hauteur, hauteur visible et calculable ; la vision de la vraie étant réservée aux yeux fermés, c'est à dire à l'âme.

La vraie hauteur devrait être vue à l'horizontale : sans profondeur ni épaisseur.

La hauteur n'est pas une dimension de plus pour remplir notre regard, elle est ce vibrato esthétique qui se faufile dans la durée, la profondeur, l'étendue, y efface la terne illusion de suite et de continuité et la remplace par le beau rêve aux points lumineux et scintillants.

Le talent sans l'intelligence fait sourire lorsqu'il se met à raisonner sur son art ; mais l'intelligence sans le talent fait rire lorsqu'elle cherche à faire résonner ses sentences ; la hauteur, appuyée sur une ironie profonde, est la seule pose qui permet d'éviter ces deux pièges.

On ne peut atteindre la hauteur, mais seulement s'en laisser guider, pour comprendre, qu'aucune idée, aucun geste, aucune parole, aucun état d'âme ne peut prétendre se trouver à un sommet insurpassable, et qu'il existe toujours des objets invisibles, bien plus hauts que tout ce qui se montra déjà. « Le suprême doit n'être qu'un symbole d'une encore plus grande hauteur » - Nietzsche - « Das Höchste muß immer nur ein Symbol des noch Höhern sein ».

Un malentendu géométrique : avoir de la hauteur ne veut pas dire être au-dessus, mais bien être ailleurs, être absent. Mais derrière hors je sens si nettement foris, ces pitoyables portes si inutiles dans mes ruines (et cachant ma forêt), et pire encore - le forum, avec ses estrades et ses arcs de triomphe. Ma Via Sacra est hérissée d'arcs-en-ciel de mes défaites. « Le triomphe est passager, mais les ruines sont éternelles »* - Péguy.

La hauteur est ce qui unifie les choses disparates (la profondeur divise et distancie, en mesures relatives) ; la hauteur dicte des valeurs absolues, en quoi elle est métaphysique : « La métaphysique voit l'être comme unité fondatrice de la hauteur » - Heidegger - « Die Metaphysik denkt das Sein in der begründenden Einheit des Höchsten ».

Mes ruines, ma statio la plus dramatique, au-dessus de leurs unde venis ? ou quo vadis ? Elles seraient une espèce de royaume des cieux évangélique, celui qui émerge par la violence. Il est très instructif que, dans la logorrhée phénoménologique, violence s'oppose à discours, comme une parabole s'oppose à la litanie, une forme haute – aux bas-fonds, les ruines - aux casernes.

Voir grand n'a rien à voir avec viser haut. Souvent, la hauteur s'oppose et à l'étendue et à l'intensité.

Face aux choses hautes tu deviens pudique comme face à la chose charnelle. Mais après le mot la pudeur redouble, tandis qu'après l'acte elle retombe. La hauteur, dans le premier cas, joue le même rôle que les cloaques du désir, dans le second.

Noblesse : le courage de dire adieu, et non pas au-revoir, à ce qui aura été vécu en grand. De donner à la profondeur du Oui – la hauteur du Amen. La noblesse est la grâce du regard ; « Le courage est la grâce face au danger »** - Hemingway - « Courage is grace under pressure ».

On n'est plus dans une époque donquichottesque, où l'on pouvait se battre pour le noble ; aujourd'hui on ne peut que lui sacrifier quelque chose de vital, devenir déraciné : « L'exigence de hauteur comme fond primordial de la vie »** - Tsvétaeva - « высоты как первоосновы жизни ».

Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe.

La noblesse se méfie du facile, mais le difficile est de plus en plus mesquin. Le grandiose se cache pourtant dans le facile. La seule réconciliation, pour un inconditionnel de l'âme haute, semble être la transformation, en catimini, du facile en difficile, de petits embarras en grande angoisse : « Il y a des espèces de frayeurs qui ne se dissipent que par des frayeurs d'un plus haut degré »* - cardinal de Retz.

La grandeur est la faculté de ne pas perdre de la hauteur quand les fondements s'effondrent. Elle est donc plus accessible à l'homme du déracinement qu'à l'homme du système. Le dernier tombe, en général, avec son piédestal.

L'avantage d'une hauteur dynamique : tu comprends, que tout horizon n'est pas une cible absolue mais une frontière, aussi banale que tes murs ou tes bêtises.

Ne s'intéresser qu'aux valeurs réductibles à la dignité, un point de vue de la verticalité, la hauteur, l'axiologie réconciliée avec l'ontologie.

Signe d'une aristocratie d'âme : le langage des contraintes portant sur les actions ou bien sur les pensées est le même. (Chez le goujat, le premier est trop rigoureux et le second trop veule.) D'où une supputation - l'aristocratie ne serait-il pas tout simplement une question de compétence (à défaut de performance) langagière ? La compétence est référentielle, la performance - inférentielle.

Ce n'est pas une préférence de la qualité à la quantité qui désigne un aristocrate, mais un attachement aux qualités qui ne se réduisent pas aux quantités – « non multa, sed multum » - Pline le Jeune.

On est aristocrate non pas parce qu'on a, dans la tête, moins de troupeau que les autres, mais parce qu'on en est conscient et qu'on en éprouve une incurable honte ou un monumental mépris. L'ironie est l'art des barrages qui retiennent d'inépuisables réserves de honte et de mépris qui s'accumulent dans les hauteurs pour ne se déverser en vallée qu'en saisons sèches.

Planer, ne pas donner l'impression de coups d'ailes, cacher la source du vol. Ne pas toucher aux choses pour rester sans poids.

Trois critères hiérarchiques pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs.

Les plus impressionnants des triomphes ne se font pas à l'ombre des épées mais en clarté des massues ; regardez Hercule et Zarathoustra, profanateurs de l'arbre, que sanctifièrent les défaites du Christ et de Manès.

Quelle niaiserie, ce projet du jeune Nietzsche de transvaluer les valeurs (umwerthen alle Werthe) ! Un bon exercice serait de les arracher de leur sol et, à la hauteur de l'ironie et de l'aristocratie, reconnaître en eux un arbre, un monument sans socle, un poids mort. Une erreur de jeunesse – brandir un non retentissant ; à l'âge mûr, on se rattrape par le chant, la prière ou le silence autour d'un oui monumental, d'un acquiescement nietzschéen.

Tu te moques de ceux qui cherchent à aller de l'avant, mais ne t'accoquine pas trop avec ceux qui fuient ou reculent. En hauteur immobile, les mouvements changent si facilement de signe.

L'utile n'est ennemi du poète qu'à cause de l'étiquette portant son prix d'échange. L'inutile est une non-marchandise sans poids affiché, ce qui pousse le mesureur à inventer des balances.

Les étapes du mûrissement du rêve : ne plus profaner le regard dans l'immédiat profond et réel, le vouer au large horizon imaginaire, enfin le réserver à une hauteur complexe.

Ganter ta main, pour ne pas porter des crachats du présent, plutôt que jeter ton gant pour défier un futur indigne de ton sang.

La même grisaille guette et menace ce qui est permanent et ce qui est éphémère. Le meilleur coloriste, c'est toujours et encore les yeux fermés, quand le permanent fournit des couleurs et l'éphémère s'en illumine.

La hauteur habitée ou conquise tournera rapidement en platitude ; elle n'a de consistance que non viabilisée et pure : « Le noble esprit, en vain, aspirera à la maîtrise de la hauteur pure » - Goethe - « Vergebens werden ungebundne Geister nach der Vollendung reiner Höhe streben ».

Toute âme d'exception est dans un déséquilibre, étant expression d'une seule des extrémités humaines – l'ampleur, la profondeur, la hauteur ; mais notre esprit a besoin d'équilibre, pour agir et créer ; à l'étranger, on découvre l'illusion d'une dimension complémentaire : « En Italie, Goethe cherche la profondeur des liaisons, Nietzsche – la hauteur des libertés » - S.Zweig - « In Italien, Goethe sucht tiefere Zusammenhänge, Nietzsche – höhere Freiheiten » - même si l'auteur s'y trompe de direction recherchée par ses protagonistes.

La « pensée de Midi » (Camus) m'est étrangère, je suis un homme du Nord. Le Midi, c'est la faconde en continu ; le Nord, c'est le rêve en pointillé. Avec des transfuges : Leopardi, Valéry ou Borgès, s'il le faut. En reniant, à contrecœur, les congénères : Donne, Hölderlin ou Pouchkine. Quand on est porteur des ardeurs autonomes, le Borée capricieux et froid les accompagne mieux que le Zéphyr constant et douceâtre. Suivre son Étoile du Nord et porter sa Croix du Sud. « Inondé de mystère, cette lumière boréale de l'âme » - S.Zweig - « Überlichtet von Geheimnis, Nordlicht der Seele » - c'est sous cette lumière discrète de l'âme que naissent les meilleurs jeux d'ombres de l'esprit.

Le Nord m'apprit le bonheur sobre de l'amitié. Que je ne connus jamais. Le Sud me découvrit le malheur enivrant de la solitude. Dans lequel naquit ce livre. La Sibérie et Moscou me servirent de fond de toile ; les couleurs me furent rapportées par Sienne et les gorges du Verdon.

Le séjour rêvé est celui, où le tout cohabite avec son contraire. C'est pourquoi la réalité, avec l'arrogance de sa pensée unique et se moquant du rêve antinomique et indéfendable, m'est insupportable.

Le bonheur nihiliste est le désir, détourné des routes et tourné vers la hauteur. C'est ainsi que tu dois comprendre les Anciens :« pour rendre heureux un homme ne lui tend pas une richesse de plus, mais enlève-lui l'un de ses désirs ». « Comment trouver le chemin qui mène au pays, où vit ton désir ? » - Hafez – il est à la verticale de ton regard sur la carte du Tendre. La hauteur est une frontière inaccessible d'un Ouvert ; et le nihilisme n'est pas dans la transgression de plates limites, mais dans la vénération de nos plus hautes frontières infranchissables.

La fidélité au désir ou son sacrifice, l'épicurien ou le stoïcien, auraient pu s'équivaloir si, au lieu de s'intéresser à la volonté, c'est à dire à l'inertie ou à la fuite en avant, ils se penchaient sur la puissance, c'est à dire sur l'intensité et son retour éternel.

Ce n'est pas parce que la cible lui « fait défaut » (Nietzsche) que le nihiliste néglige de lâcher ses cordes, mais la vulgarité des flèches lui fait mépriser le métier d'archer. Comme d'ailleurs les métiers de vivre ou d'écrire : « Avoir écrit te laisse comme un fusil qui vient de tirer » - Pavese - « Aver scritto ti lascia come fucile sparato ». « Quand l'archer rate sa cible, c'est en lui-même qu'il cherchera la raison de l'échec » - Confucius ; il restera aussi bête, s'il ne la trouve pas dans le relâchement des cordes.

Le nihiliste qu'il faudrait dénoncer est celui d'un arc lâche, intraduisible en lyre, de l'indifférence pour une intensité suffisante, de l'égalitarisme dans le choix de cibles et de distances.

Le sceptique vise la guérison, l'épicurien - la thérapeutique, le stoïcien - l'immunité, je leur préfère le cynique - la pathologie de l'incurable.

La pitié, le plus noble des sentiments, le contraire de l'amour, la lucidité d'une défaite face au fantôme aptère des triomphes, la révérence l'emportant sur la référence, la foi en une merveille inexprimable face à la connaissance d'une fibre traduite en sons ou même en rythmes.

Le mufle : tu lui présentes ce qui, en toi, est vulnérable, il ne met même plus de doigts dans tes plaies, il te laisse sur ta croix, aux soins du service de nettoyage social. Le noble : dans le vulnérable, il devinera et te montrera de l'invulnérable. Tant d'espérance pour les organes de ton anatomie mentale devenus talons d'Achille.

La vraie liberté : pouvoir trouver, pour ta voile et tes horizons, un souffle favorable.

L'appel de l'innocence atteint toutes les oreilles. On se met à fouiller ses recoins pour identifier son destinataire et l'on se trompe en désignant l'enfance. L'innocence est le refus d'attribuer un bienfait à un quelconque mérite et l'acceptation du malheur immérité, - tout le contraire de l'enfance.

L'enfance : trouver tout naturel un miracle. La maturité : chercher un miracle dans tout ce qui est naturel. « La Nature est un poème, dont l'écriture est indéchiffrable » - Schelling - « Natur ist Poesie ; der Mensch muß sie entschlüsseln ».

Aujourd'hui, pour abattre une idole ils s'en prennent à ses pieds, un croc-en-jambe étant un outil admis de déboulonnage. Jadis, il fallait viser plus haut - la bouche (Socrate ou Lucrèce), la main (Cléopâtre), la poitrine (Cicéron ou Caton), le poignet (Sénèque ou Pétrone), le cou (Boèce) - et le tranchant métaphorique de l'outil était moins conventionnel : la cigüe, le serpent, le glaive, le poignard, le garrot.

Être jeune : continuer à ne pas se connaître, à ne pas vouloir se ressembler, à entretenir l'ubiquité entre le regard et le geste : « Seul le creux se connaît »* - Wilde - « Only the shallow know themselves » - mais les creux seraient en nombre : « À tous les hommes il est accordé de se connaître » - Héraclite - «  » – ce don des sots s'est vu, apparemment, quelques refus. Se moquer des oracles delphiques, et même de « Deviens ce que tu es » - Pythagore, Pindare, Nietzsche (« Werde was du bist ») - s'inventer en toute occasion, « se piper soi-même » (Pascal). « Veux-tu être connu de tous ? tâche d'abord de ne connaître personne » - Sénèque - « Vis omnibus esse notus ? prius effice, ut neminem noveris » - en commençant par toi-même ! Et ne cherche pas le bonheur impossible : « Être heureux consiste à se reconnaître sans horreur » - Benjamin - « Glücklich sein heißt ohne Schrecken seiner selbst innewerden können ».

L'interminable série des défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Pythagore cultivant une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltant une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence.

Test de la jeunesse : être incompris ou non-reconnu rend la recherche d'une haute compréhension et d'une reconnaissance élective encore plus déterminée et fébrile. Quand on s'en fiche ou en accumule la bile, dans un mépris froid, on est d'ores et déjà vieux, quel que soit son âge.

Toute philosophie des profondeurs sape ou consolide les choses, même les choses auxquelles nous n'avons pas d'accès, même les choses ne souffrant la présence ni d'observateurs ni d'architectes. Heureusement, la hauteur, elle, n'est pas un lieu, mais un angle de vue, un regard sans présence, n'ayant pas besoin de coordonnées pour évaluer les choses. « En toute chose, ce que j'en attendais ne fut pas son essence, mais sa palpitation extérieure » - Pasternak - « Я во всём искал не сущности, а посторонней остроты ».

Devant « les flèches du désir vers l'autre rive » - « Pfeile der Sehnsucht nach dem andern Ufer » se voir « un pont et non un but » (« eine Brücke und kein Zweck ») - Nietzsche - c'est toujours de la voirie aménageant l'accès d'étables. À moins que le pont soit l'origine des rives : « non pas un but, mais une origine » - Jaspers - « nicht ein Ende, sondern ein Ursprung ». Je préfère un débordement de l'âme me mettant au pied d'un arbre, où je puis bander mon arc sans décocher de flèches.

Sauver le corps en niant le corps (les chrétiens), sauver l'esprit en niant l'esprit (les matérialistes) - je ne cherche pas le même effet : en niant la profondeur, je la condamne à la hauteur.

Si je chante si facilement mes défaites, pour peu que cela me chante, c'est grâce au pari de n'être en concurrence qu'avec des morts glorieux. « La profondeur de tes révérences donne la mesure de ta hauteur »* - Tsvétaeva - « Глубина наклона – мерило высоты ». Même après m'être incliné devant eux, je garde quelque temps, respectueusement, leur souffle, à ma nuque pliée. Et vous ne trouverez jamais mon gant sur vos arènes immondes.

La hauteur semble être la seule position, où l'on puisse aimer sans attache (l'amour tout court, ou la charité de Pascal), espérer sans attache (la philosophie de transcendance, ou la spem sine corpore d'Ovide), croire sans attache (la philosophie d'immanence).

Ma hauteur atopique est assez proche de l'intensité physique (Nietzsche), mais je crois, que le seul point d'arrivée non dérisoire d'une intensité est bien la hauteur, ce qui entretient la palpitation, initiale ou finale. De l'état de glace à l'état de grâce, sans s'attarder à l'état de race.

Vivre sans espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du désir, projet digne des singes. Vivre de l'espérance, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite.

Le vrai sentiment de honte ne naît pas des aveux accablants, mais du constat que tout aveu est un faux témoignage, aucun verbe n'ayant assisté à notre crime d'être né.

La honte ne te quittera jamais, puisque, papillon que tu es, et fier de tes ailes, tu sais, surtout à travers tout contact avec la terre, que tu n'es, au fond, qu'une larve ou une chenille, parasitant sur les fleurs.

La soi-disant aristocratie politique relève de la goujaterie ; je préfère, à son égard, la hautaine mésestime d'Épicure à la basse apologie de Platon. Tout philosophe se doit d'être un homme de trop.

Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'accrocher à la hauteur courante, de ne pas tomber. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière.

Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. L'art : créer une acoustique où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité tout intimes. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, mais châteaux en Espagne.

Très tôt tu comprends, que ta voix ne peut pas avoir de fond (les sources et les fins t'étant inaccessibles). Plus tard, tu apprends, hélas, que même la fusion avec la forme est une illusion de plus, qui dure le temps d'un emballement (« le dur désir de durer » de l'artiste - Éluard). Il ne te restera que la perspective, la voix qui s'éteint en échos mourants (flatus vocis), en regards évanescents.

Trois saisons d'ébranchage de l'arbre de la noblesse : on jette au feu, successivement, les branches des gestes, des mots, des pensées (la plus coriace !). L'arbre devient, pour les autres, invisible, et pour toi - indicible. Et tu consacres ta vie à le rendre lisible, digne du Jardinier jaloux.

En songeant aux conditions les meilleures pour une écriture, au ton et à la pénétration, dont je rêve, je jalouse les destins antithétiques de ceux qu'enviaient Tolstoï ou Cioran - ceux des bagnards ou des persécutés - et pour un objectif inverse au leur - plus d'authenticité et d'humilité. Je jalouse Joubert ou Amiel, leurs salons parisiens et leurs chaires helvètes, où la bile et la peine attestent une totale et orgueilleuse invention. En revanche, aucune ombre des barreaux, chez R.Debray, qui les a pourtant si bien connus, mais qui ne peint que la noblesse et la fraternité (et qu'il ne doit pas croiser si souvent que ça). On n'est artiste que dans l'inventé.

Le cycle vital : l'écoute stoïque de tout courant de la vie (libido sciendi), le désir de puissance artistique (libido dominandi), l'aristocratique regard, baignant dans la pitié et la honte (libido sentiendi). Nietzsche n'accomplit que la moitié du parcours, prenant trop à la lettre les substantifs, se trompant systématiquement d'adjectif et oubliant le verbe !

Dionysos fêté élégamment joint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'inévitables défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Nihiliste acquiescent = surhomme. Nihiliste passif, aux flèches qui ne volent pas. La négation non seulement d'un demi-tour, mais d'un tour complet, d'un éternel retour tragique, toute cible atteinte redevenant regard. Tragique, car l'objet de nos langueurs, cet au-delà qui existe bien, échappera toujours à nos parcours, à nos ruptures et à nos regards.

Trois niveaux de nihilisme : l'ontologique – nier l'être des choses réelles, croire, que tout créateur doit partir de ses propres modèles de la réalité, exclure tout lien entre le réel et le représenté ; Nietzsche condamne le premier et le troisième, mais il est, lui-même, nihiliste, dans le deuxième sens.

L'art des contraintes : te rendre sourd à ce qui pourrait te mettre en route ; te faire aveugle devant ce qui voudrait occuper ton horizon ; détourner ton nez de l'insipide. « Le style est une judicieuse omission de l'inessentiel » - Feuerbach - « Stil ist richtiges Weglassen des Unwesentlichen ». « Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires » - Montesquieu.

Le monde est plein de musique, c'est une affaire de filtres acoustiques et du choix oculaire de bonnes cordes. Ceux qui n'y décèlent plus de mélodies divines ouvrent trop leur ouïe et pas assez leur regard. « Mon regard et le regard de Dieu, c'est le même regard, la même vision, la même connaissance, le même amour »** - Maître Eckhart - « Mein Auge und Gottes Auge, das ist ein Auge und ein Sehen und ein Erkennen und eine Liebe ». Mais le regard musical remplacé par l'ouïe sans musique, fait mettre le monde bavard à la place du Dieu silencieux et te voue à la termitière ou à la machine.

Comprendre ce qu'il faut pour rester Marc-Aurèle sans empire, Job sans lèpre, Byron sans titre, G.Bruno sans anathèmes, un saint sans Dieu.

Mon terme de mufle ne s'attache guère aux titres. Tous ces comtes de Villiers de l'Isle-Adam ou de Proust (baron de Charlus) sont de parfaits mufles, mais je ne confonds pas comte Tolstoï (prince Bolkonsky) d'avec comte de Lautréamont.

Quand je désespère à trouver une raison quelconque à être fidèle à une noblesse, je me dis, que Mallarmé a peut-être raison et qu'il faut faire « sacrifice d'une vie à toutes les Noblesses ».

Ce que j'ai de meilleur procède de mes faiblesses. Pour un recalé des certitudes, paumé des doutes et nostalgique des défaites, c'est une raison de plus pour m'y attacher. Confucius, n'a-t-il pas mis homme et faiblesse dans le blason de son école, le jou ? à moins que l'oxymore du nom de Lao Tseu, vieil enfant, ne renforce mon goût du paradoxe.

Je devins vieux à l'âge de quinze ans ; je ne crus plus en la noblesse capable de triompher de la vulgarité. Toute la suite me donna raison ; je porte, intacte, ma démobilisation au fond de mes rides intempestives.

Ne pas fermer tes parenthèses, et en ouvrant ta bouche, devant une poignée de pages blanches, faire sentir, que ce qui va la fermer est une poignée de terre noire, jetée par une Antigone compréhensive. « Pour s'apprivoiser à la mort, il n'y a que de s'en avoisiner » - Montaigne. Le bon verbe est tumulaire et doit descendre au tombeau. Avec cette épitaphe : « On m'enterra vivant », puisqu'il se sentira Eurydice.

Jadis, la querelle du voyage opposait la voile à l'ancre, pour que voguât ou se calmât notre cœur. Aujourd'hui, c'est une question du container, des tarifs, des horaires. Les transports de l'âme assurés de bon port.

L'aristocratie n'est possible que si le mépris trouve une forme d'expression qui ne soit pas ridicule. Peut-on imaginer un aristocrate américain ? « Les véritables plébéiens du monde, ce sont les Américains » - Schopenhauer - « Die Amerikaner sind die eigentlichen Plebejer der Welt ». L'avenir appartient à une société sans barrières, à la société horizontale, à la platitude tolérante et aimable.

Être plébéien, c'est ne pas savoir s'appuyer sur sa faiblesse et ne vivre que de sa force. « Ne vaincre que par la force, c'est ne vaincre qu'à moitié » - Milton - « Who overcomes by force, hath overcome but half his foe ».

Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. « La lucidité est une ivresse de puissants » - J.Attali – à votre ébriété lucide de repus de la manne monétaire je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol.

Les vainqueurs de tous les camps sont des crapules, c'est ce qu'on doit se dire, si l'on choisit le camp des nobles. Il serait tentant d'épouser la cause des vaincus, de tous les camps, - si seulement on réussissait à éteindre leurs rêves de revanche.

Personne ne chanta mieux l'ombrageuse fierté de la faiblesse que Nietzsche, mais les hommes ne retinrent de sa métaphore ironique (spöttischer Ingrimm) de surhomme (über sich selbst hinaus) que des mots de puissance et d'orgueil.

On a besoin de beaucoup de hauteur pour enterrer ses hontes et de beaucoup d'humilité pour n'être fidèle qu'à l'altitude. « La hauteur divine ne vise rien d'autre que la profondeur de l'humilité » - Maître Eckhart - « Die Höhe der Gottheit hat es auf nichts anderes abgesehen als auf die Tiefe der Demut ».

Tout ce qui est somptueux - la vie, l'art, la langue, la femme - peut être vécu comme mystère, comme problème ou comme solution. Il nous faut trois âmes, chacune ne relevant que ses propres défis et non ceux des autres. Le mystère devrait être sans défense, ni résistance.

Rien n'est fait aujourd'hui pour le son, le nom d'une chose, tout se fait pour la chose. Y renoncer pour son nom – privilège des poètes, inconnu de Freud : « Nous ne savons renoncer à rien. Nous ne savons qu'échanger une chose contre une autre » - « wir können auf nichts verzichten, wir vertauschen nur eines mit dem andern ».

Une tâche aristocratique : maîtriser un navire, dont on ne veut pas connaître le cap, par respect des étoiles.

L'étoile doit éclairer ton âme et non pas le chemin. L'étoile se donne au regard et non pas au cheminement ni même aux coups d'ailes. Tout chemin mène à l'étable (fourmilière, meute, troupeau, phalanstère). N'écoute pas Novalis : « Le chemin du mystère te conduit vers toi-même » - « Nach innen geht der geheimnisvolle Weg », à moins que tu t'y assoupisses pour rêver ; écoute Emerson : « Attelle ton char à une étoile » - « Hitch your wagon to a star » et laisse Pégase inventer le chemin même. De nos jours, Obama laissa tomber l'étoile : « Ne tournez pas en rond, pour gagner un rond. En attelant votre chariot à quelque chose de plus grand, vous mettez à profit vos chances » - « Focusing your life on making a buck shows a poverty. When you hitch your wagon to something larger you realize your potential » - accrochez-vous donc aux millionnaires.

Tous ceux qui, tout en marchant sur un chemin, prétendent suivre leur étoile ou leur démon, se retrouvent dans une étable.

Dans le ciel, n'y a pas de routes, et il n'y a pas de routes qui mènent au ciel ; de ta vie tu dois faire un ciel, même si elle se présente elle-même comme une route (pour laquelle tu prends tes impasses) : « La vie est un chemin vers le ciel » - Cicéron - « Vita via est in caelum ».

Quand la vie est trop pleine de réel, le rêve est ressenti comme son contraire ; entre les yeux et le regard, tu pencheras pour le dernier, qui ausculte l'invisible : « L'homme vit dans ce qu'il voit, mais il ne voit que ce qu'il songe »*** - Valéry.

Après chaque dépôt de bilan, ils s'interrogent : est-ce faute de moyens ? faute de buts ? faute de routes ? J'accumule mes faillites faute à l'étoile qui convertit en regards tout ce qui aurait pu s'investir en choses. « Si tu ne fais qu'obéir, la faute en est à toi et non à tes étoiles » - Shakespeare - « The fault is not in the stars, but in ourselves, that we are underlings ».

La dilution dans le monde après une rencontre foirée avec soi, telle est la trajectoire victorieuse de la majorité. L'adhésion à soi après l'expérience du monde - une déroute réservée à ceux qui suivent le nez (l'odorat, le goût) plutôt que la raison (le sens des pas et des coudes), le cœur battant, imperceptiblement, devenant cœur battu.

Vise la lune, même si tu ne la décroches pas et la rates, tu te trouveras peut-être parmi les étoiles. Alta pete ! - Vise haut !

Ne pas fureter dans les ombres de ce monde pour chercher l'explication de la lumière qui les projette. Mais bien entretenir l'entrée de ta caverne.

Il vaut mieux ne pas savoir sa place plutôt qu'être contraint à ne pas la céder. Socrate ne s'appelait-il pas atopique !

Quand on nous scrute ou nous tâte, on nous découvre moutons ou machines, pitoyables et interchangeables. C'est quand on entend nos silences, voit nos rêves, pèse nos hontes, qu'on nous trouve de la différence.

La langue - une grâce de l'esprit ; l'amour - une grâce du cœur ; la foi - une grâce de l'âme ; l'inspiration - une grâce de la poésie ; le visage de femme - une grâce d'outre-formes.

L'âme doit avoir son propre souffle, indépendant de l'esprit ; celui-ci porte toujours une part mécanique, se fait contaminer par le désespoir, attrape le vertige des profondeurs ; l'âme, elle, doit être pleine de vie, d'espérance, de hauteur. Bizarrement, Kant intervertit les rôles de l'âme et de l'esprit : « L'esprit est ce principe qui apporte de la vie à l'âme » - « Geist heißt das belebende Prinzip im Gemüte » (dans les traductions françaises homologuées, on procède à une perfide substitution).

Être libre ou se libérer, s'appuyer sur l'inertie ou se laisser entraîner par l'ironie, être dans la pesanteur ou dans la grâce - c'est cela, le vrai choix vital ! La pesanteur - adhérence sans adhésion ; la grâce - adhésion sans adhérence. Liaison ou lien. Amnésie suffisante ou amnistie impossible. Référence d'un code ou révérence d'une ordalie.

Comment pratiquer le sacrifice et la fidélité ? - s'inoculer l'infériorité du fort ou la supériorité du faible. Sache que la force infeste ce qui naît dans tes strates inférieures, et la faiblesse assainit ce qui soupire dans tes hauteurs. Le sacrifice est le frère de l'injustice (la fidélité-foi serait la sœur de la justice - Horace - iustitiae soror, incorrupta Fides).

À chaque élément – son type de défaitel : chute – pour la terre, sacrifice – pour le feu, pesanteur – pour l'air, noyade – pour l'eau. Les saluts, eux aussi, leur sont propres. Dans l'eau, par exemple, on ne se sauve qu'en s'accrochant à une paille de salut. Ce qui flotte ou pèse - noie.

Sois acteur quand tu descends vers les détails de la vie, où tout est comédie. Tu en riras. Ne sois que spectateur quand tu les quittes pour la vraie vie. Qui est tragédie. Tu en pleureras

Les outils à jeter : la boussole, la jauge, la table de multiplication. À garder : l'altimètre et le sens du zéro annulateur.

Il traîne toujours trop de zéros dans les chiffres de la vie. Seule, l'élévation à la puissance en dispense.
Formule de la solitude : un à la puissance moi = X.
Formule de l'héroïsme : infini à la puissance toi = moi.
Formule de la poésie : zéro à la puissance moi = infini.
Formule de la philosophie : (moi plus toi) à la puissance infini = zéro.

Il est très facile d'être philosophe ou poète, il suffit d'avoir son propre regard ou sa propre langue : « La différence ne réside pas dans le contenu, mais dans le genre de regard ou de langue »** - Marx - « Der Unterschied liegt nicht im Inhalt, sondern in der Betrachtungsweise, oder in der Sprechweise ».

Le rebelle n'est pas celui qui propose un nouvel ordre - l'appel à l'acte initiateur vient le plus souvent d'un troupeau momentanément protestataire - mais celui qui refuse de respecter les ternes ordres ou désordres.

L'emphase n'apporte rien à la hauteur des grandes choses, c'est à dire inexistantes ; elle ne peut rehausser légèrement que des choses médiocres et plates. De ce qui est premier ou dernier, c'est les yeux et la voix baissés qu'on devrait en parler le plus souvent. Pudeur ou ironie préservent ce qui est immobile.

Les métiers en vogue : commissaires de Dieu, juges des Anges, avocats du Diable (Hamlet). La vocation en perte de vitesse : s'attarder sur le banc des accusés (Phèdre).

L'engeance pseudo-pathétique pense, que la vie culmine grâce à la liberté, à la vérité et au courage. Qu'ils sont peu, ceux qui croient, que c'est, au contraire, dans de belles contraintes, dans la résistance aux vérités dégradantes et dans l'angoisse devant le mystère, que s'éploient leurs meilleures facettes.

Écoute ce ton imprécatoire, cette obsession de la vitupération qu'adopte le goujat pour s'adresser à ses semblables. Sache te recueillir dans cet état apaisé et lénifiant qui ferait honneur à ton affolement et à tes irrévérences. Que ton envoûtement soit asphyxié à cause de la hauteur, pas à cause de la puanteur.

Pour se donner du panache, ils désignent leur adversaire sous des traits sinistres d'ennemi de la vérité et de la justice. Le mien est l'homme paisible suivant la voie du vrai, du juste et même du beau. Au pays du Tendre, ce n'est pas la voirie mais l'astronomie qui devrait assurer la meilleure communication. Cyrano, assommé par un laquais, tendant son panache à l'étoile et ne voulant d'autre appui que dans des arbres.

Du mythe volatile, en passant par l'illusion du reptile, vers la réalité ruminante - l'évolution de l'espèce dominante : légions des anges, divisions motorisées, troupeaux béats.

Vivre selon Vertu, Nature, Vérité ? Les grandes vies naissent du contre ou du malgré. Ceux-ci forgent le style, celui-là - seulement le rythme.

Deux seuls expédients pour perdurer : disciples ou musée, le sort du grain qui meurt et de celui qui est laissé en germe.

Quand on ne voit dans la révolte que le reflet de la chose niée, vite on trouve celle-là dérisoire et surannée. Le conformisme a toujours l'échappatoire de l'ironie. La meilleure révolte est dans la mise de barrières ou dans la prise de hauteur.

Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end ». En grec, commencer signifierait commander – volonté de puissance ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, la conserve (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion.

L'éternel retour, c'est la reconnaissance, qu'aucun développement ne rehausse le regard prima facie : « De retour à mes débuts, j'y retrouve la même perplexité » - Goethe - « Da steh' ich nun, ich, armer Tor ! Und bin so klug als wie zuvor ». Le sens, l'invariant, de ce retour est dans la bouche de Faust : « Tu es beau, arrête-toi » (« Verweile doch, du bist schön ») – le sens d'un retour intemporel. Et si la cause finale d'Aristote était la même chose : « La cause finale occupe la place de la beauté dans les êtres qui en sont pourtant dépourvus » ?

Dis-moi ce que tu réussis à ne pas voir, je devinerais où peut être ton regard.

Désirer, c'est avoir une requête à soumettre. Le sot, qui imagine, que les mots représentent le monde, trouve son désir plein. Le désir du sage est vide et il ne cherche qu'à être rempli par l'interprète le plus inspiré. Remplir, c'est substituer aux inconnues - des représentations d'au-delà des mots.

On est applaudi pour des oui ou des non. On est hué quand on les met dans le même sac en privilégiant le et le quand.

C'est dans des impasses que le trafic d'idées est le plus dense. Mais ne confondons pas la cause avec l'effet : tous les Holzwege (chemins-impasses) ne sont pas des Denkwege (chemins-pensées), mais les derniers débouchent toujours sur les premiers.

Ne vit vraiment en nous que ce que nous ne savons pas développer. Camera obscura. Le contraire du goût métaphorique s'appelle lumière herméneutique, effaçant l'impact originel.

Mon camp est celui, où se sont retranchés mes rêves. Je ne puis lui rester fidèle que dans l'obscurité. Les rêves, ces illusions sombres finissant en échec silencieux. Le meilleur bilan de la vie – leur être resté fidèle ; chez les goujats, c'est l'inverse : « Ce qui compte, à la fin, ce n'est pas ce dont nous avions langui, mais ce que nous avons fait ou vécu » - Schnitzler - « Am Ende gilt doch nur, was wir getan und gelebt - und nicht, was wir ersehnt haben ».

Le but de la philosophie : donner le courage de continuer à vibrer à l'évocation des causes perdues.

De la précision du verbe : vénérer le mystère, admirer le problème, respecter la solution. Et lorsqu'on réussit à en faire un cycle, on est prêt à adorer.

Quand on se connaît, on vit dans la solution connue ; quand on se cherche – dans le problème du soi inconnu ; quand on s'invente – dans le mystère du soi inconnaissable. « On n'est ridicule que lorsqu'on ne veut pas être ce qu'on n'est pas »* - Leopardi - « Le persone non sono ridicole se non quando non vogliono essere ciò che non sono ».

L'apothéose de l'inutile en hauteur - Sisyphe, sa pierre et sa montagne. En profondeur - les Danaïdes, leur tonneau et leur Hadès. En étendue - Diogène, son tonneau et sa cité affairée.

Le jardin, concurrent de l'arbre et de la montagne ? Éden, Adonis, Priape, Épicure, Gethsémani : liens de tentation, de jeunesse, de débordement, d'abandon, de doute ; gouttes de sève, de myrrhe, de sperme, d'encre, de sang.

Je suis l'homme de la forêt ; l'arbre est omniprésent sur mes blasons ; il me rendit indépendant des forêts, des parcs et des jardins. « Les arbres t'enseigneront ce que tu ne peux apprendre d'aucun maître » - St Bernard. La montagne des anachorètes, les horizons des marins se prêtent mal à l'héraldique.

Les racines du ciel sont moins risibles que ses cimes, mais ne me procure la sensation céleste que l'arbre qui est la hauteur unique de ce qui est profond et de ce qui est aérien. La raison séminale. Qui encore « a autant besoin du ciel que de la terre » - Rivarol, même sans « se connaître misérable » (Pascal) ? Heidegger n'aimant pas lever les yeux, ne voit qu'une seule source de l'arbre : « Quel élément, caché dans le fonds et le sol, commande les racines porteuses et nourricières de l'arbre ? » - « Welches Element durchwaltet, in Grund und Boden verborgen, die tragenden und nährenden Wurzeln des Baumes ? ».

Pour le vilain, la raison et l'expérience réduisent en nous la part sensible à l'illusion. Pour le sage, elles l'élargissent. Pour le poète, elles la rehaussent.

Quand la vie est réduite à une préparation pratique de l'envol, l'homme finit par ne plus remarquer qu'il rampe plus que jamais. Si l'on consacre la vie à apprendre à marcher, on oublie le besoin d'ailes. On n'échappe pas à la platitude à coups d'ailes ; les ailes mêmes sont la hauteur sans escale : « Lorsque l'âme a des ailes, elle demeure dans les hauteurs »** - Socrate.

Le malentendu avec le ballast du savoir : on se trompe de moyen de transport(s) - ce qui devrait être une montgolfière est pris pour un sous-marin. Au lieu de s'en charger pour atteindre des profondeurs sans vie, on devrait s'en délester pour se laisser entraîner vers une hauteur sans poids. « Le contenu d'une œuvre d'art est un ballast, dont se débarrasse le regard »*** - Benjamin - « Im Kunstwerk ist der Stoff ein Ballast, den die Betrachtung abwirft ».

L'homme se manifeste le mieux par son action face au vide : on peut le combler, l'accommoder, l'élever. La profondeur, l'art, la hauteur.

Les mélancoliques furent autrefois les plus brillants des écrivailleurs, ils nous emportaient vers des lieux sans nom ni date : « Tous les créateurs sont bénéficiaires et victimes de la mélancolie » - Aristote. Aujourd'hui, la mélancolie dépasse rarement l'horizon des petites déceptions des petits amours-propres au milieu des petits événements, où se morfond le gai luron.

Une astuce désespérée du raté : placer ses défaites dans de basses cuisines ou dans des étables, tandis que les plus fracassantes se produisent dans les lieux les plus respectables - dans les souterrains.

On vit en Dioscures : dans le doute de nos sources, la part immortelle en nous s'entremêlant avec la part mortelle, rêvant de finir sa trajectoire telle une nouvelle constellation dans un ciel en deuil.

On récuse la mue et appelle de ses vœux - la résurrection : une raison de plus de ne pas vivre de ton épiderme et faire croire aux croque-morts que tes ruines truffées d'échappatoires, c'est ton tombeau.

L'aristocratie de la volonté se reconnaît dans ce qui ne nous arrête pas ; l'aristocratie de l'esprit - dans ce sur quoi nous choisissons de nous arrêter.

Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, tu as, au bout de ton visage, un entrelacs inextricable qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible.

Le rêve et la prophétie - deux courants vitaux d'âme : le premier descend, le second monte. Le rêve est une prophétie faite yeux ; la prophétie est un rêve fait regard.

Forger ou pétrir ? Écrémer ou approfondir ? Faire fondre le bronze des jours, par le feu de ton âme ? Ou bien ne toucher qu'à l'argile de l'imagination ?

Ni préserver, ni reproduire mais toucher. On reproduit en volume : haute poésie, affection fine, ironie large. On touche en surface : souffle de la poésie, affection caressante, ironie volatile.

Ce qu'on prend pour sonorité d'un personnage n'est souvent qu'acoustique d'une vie bien réglée, mettant en valeur des cordes sans vibration intérieure aucune.

L'obsession par des sources et finalités apocalyptiques et capiteuses rend incapable de tracer les perspectives, mais en intensifie le vertige.

Le faible cherche l'écho, le futile l'applaudissement, le naïf le partage. Et toi qui es un peu tout cela ? Les tous, à la fois, entachés d'une lumineuse incompréhension.

Le souffle sert quand on parle voiles, non rames, gouttes dans les yeux, non sur le front.

Ne pas songer aux victoires, réussir à rester debout et à être invulnérable, inattaquable parce qu'invisible, transparence pulsionnelle, extase immobile !

L'invisibilité est un cadeau d'un ciel qui t'est hostile : au lieu de refléter ou absorber, tu laisses passer la lumière infidèle.

On ne participe au souffle de l'éternité qu'en retenant le sien.

Sois maître de ton feu. Sois exigeant dans le choix de ce qui le nourrit. Refuse des essences qui en se consumant n'apportent que la fumée du temps, accumulent tes propres cendres. « Séparer le feu de la terre - pour ne pas s'enfumer » - le Trismégiste. Qui mal embrase, mal éteint.

La vraie tolérance : plus que le respect de l'avis d'autrui, le refus d'avoir son propre avis sur les choses sans noblesse qui sont majorité. Le contraire de cette idiotie : « Plus tu as de choses jugées, moins tu as de préjugés » - H.Miller.

L'intolérance consiste à condamner quelqu'un non pas pour ce qu'il est mais pour ce qu'il n'est pas.

Sans la hauteur tout n'est qu'emprunt, volontaire ou involontaire. Avec la hauteur, tu fais don à l'emprunt (peut-être après avoir mendié - Maître Eckhart).

L'indifférence dans des bas-fonds est plus utile qu'un engagement dans des hauteurs. Le danger est de s'engluer, s'empêtrer dans les nuances de là-bas tout en tendant vers la grande unité de là-haut. La neutralité des pieds est une prise de position aristocratique.

Ce qui est petit pour l'au-delà ne mérite pas d'être grossi. Ce qui pèse ici-bas ne mérite pas d'être élevé.

Choisir soi-même ses pierres d'achoppement, c'est l'art de ne pas faire un dernier pas, l'art de s'arrêter sur le plus beau des avant-derniers et laisser le point d'orgue à l'interprète divin. On ne finit pas ce qui est beau, on l'abandonne. Tout devenir réussi rejoindra immanquablement l'être, mais le poète ne s'y attardera pas. « En poésie on n'habite que le lieu qu'on quitte »* - R.Char. Le poète vibre du chercher, mais l'exhibe par le trouver : « La poésie est la trouvaille verbale de l'être » - Heidegger - « Das Dichten ist ein sagendes Finden des Seins ».

La stature de l'adversaire choisi vaut souvent plus que l'issue du combat. Tout coup reçu peut être vécu comme attouchement d'une aile d'ange, que tu combats. « Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire » - Pascal. À une bonne hauteur, les défaites élèvent : « En hauteur on ne vainc que pendant l'ascension ; le sommet atteint, tous y sont égaux » - Sénèque.

En quoi le boutiquier est pire qu'un goujat : ta complainte ne réveillera chez lui ni hostilité ni compassion. Être sans cervelle frappe la capacité de la parole, être sans cœur prive d'ouïe.

Le marchand dama toujours le pion au producteur (de blé, de justice, de mots). Le malheur, c'est que le marchand en gros - le prince, le capitaine, l'évêque - laissa sa place au marchand au détail - le journaliste, le comptable, le boutiquier. Celui-ci s'érige en juge, tandis que celui-là se contentait d'être l'image à encenser ou à engraisser.

En tenant à la hauteur conquise, oublie les chemins qui t'y propulsèrent. Tiens à l'architecture de ton édifice éphémère, non aux pavés ni pierres, même angulaires.

Les meilleurs chemins se tracent dans le ciel, à la lumière de ton étoile. Tout regard posé sur elle est un pas libre vers elle. Sur Terre n'est libre que ton premier pas, les suivants ne t'appartiennent pas ou toi, tu ne leur appartiens plus.

Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison te fait honte ou la chair te caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, tu peux contempler tous les sommets de la vie, au passé et dans l'avenir.

Sub speciae aeternitatis ne naissent que des ennemis de l'éternité. Celle-ci ne fraie qu'avec l'extase de Plotin, la profession de Pascal, le bon plaisir de Dostoïevsky, l'au-delà du bien et du mal de Nietzsche. Ses noms sont soudain, illumination, oser.

L'Éternité te visite en vagabond sans toit. Elle s'invite et n'invite nulle part.

Ce n'est pas l'objet de contemplation qu'il faudrait muter en objet de désir, mais la contemplation elle-même.

En séparant ton désir de son objet, garde l'étonnement de celui qui entre dans ce monde. Le rêve, c'est un petit miracle se déployant en toi-même. Tant de stériles croyances naissent d'un miracle extérieur, tant de stériles désenchantements produit un miracle hostile ! La promesse tenue ou la magie cruelle sont de mauvais pédagogues, mais de bons philosophes : « Deux sources de la pensée : l'étonnement admiratif et la détresse extrême »** - H.Arendt - la détresse ayant pour origine la désespérante loi morale (Kant).

L'aviron du Rêve ne peut pas plonger dans les mares de la vie. Pourtant, rame !

L'histoire de l'Humanité rêveuse - transport de l'impossible dans les sphères du possible. L'histoire de l'Homme-rêveur - l'inverse, la décréation : « faire passer du créé dans l'incréé »** - S.Weil.

Dans la plèbe, tu reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, tu reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Tu dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et tu t'arrêteras, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir.

Ce n'est pas la luminosité contingente qui m'éclaire, mais le jeu multiplié d'une lumière incertaine sur mes facettes réfléchissantes.

Ma lumière ne réchauffe que de minuscules lambeaux de l'existence. Mais cela me suffit pour ne pas être tenté par vos éclairages racoleurs et froids.

Pas de lumière, extérieure à toi-même, qui délimiterait les lieux de ton naufrage. Aucun phare ni fanal de ce siècle caboteur, mais de hautes étincelles d'un feu qui crépitait devant ta caverne.

Trouver sans chercher, posséder sans toucher, dominer sans combattre.

Ton vrai cœur est peut-être ton imagination, comme ton esprit est ton goût, et ton âme tes larmes. Mais seul le poète a le droit de prendre les seconds pour les premiers. Ou les fusionner comme le Dieu de St Augustin qui aurait vu la flamme divine dans l'homme sous forme de cette magnifique triade : l'intelligence, le goût, le désir.

Du bon choix de compléments du Verbe : mets en lumière ton âme, mets à l'ombre ton cœur, mets au pas ton esprit. Laisse les autres dresser les esprits, amuser les cœurs et escamoter les âmes.

Tu es absent du fond diurne, cohérent, profond et consensuel, des tableaux du monde, mais tu ne peux pas échapper à leurs cadres, communs et reproductibles, tu y es réduit tantôt au polissage de truismes et tantôt au tissage de paradoxes sachant, que « les paradoxes d'aujourd'hui sont les préjugés de demain » - Proust.

Le surhomme a la même généalogie en amont que l'homme grégaire (celui-là serait un ruminant comme les autres, mais sachant digérer le malheur). En aval, le second est beaucoup plus prolifique. Le bleu du ciel se dilue dans le temps comme le bleu des yeux et du sang. Ce même doux azur, qui comme le dit quelque part Hölderlin., baigne et le bel arbre et la pure ogive, qu'on n'admire simultanément qu'en ruines.

Le surhomme et l'homme nouveau sont possibles quand on accorde trop de sens aux fondations. Ne pas tomber dans le piège, ne pas introniser le sous-homme, le héraut des fenêtres ubuesques. La reconstruction comme la déconstruction (Aufbau ou Abbau), présentées comme architectures de salut, n'aboutissent jamais à la seule construction viable – aux ruines.

Le grand homme s'émerveille, humblement, au seuil de l'homme et se reconnaît raté. À comparer avec la médiocrité du rêve du surhomme, ignorant le ratage primordial, celui de la possession de soi-même. « L'homme vaut vraiment dans la mesure, où il s'est libéré de son soi »* - Einstein - « Der wahre Wert eines Menschen läßt sich daran messen, wie weit er sich von seinem Ich befreit hat ».

Ne combats jamais les hommes, se réservant le choix des armes, mais un autre homme, un ange, Dieu, un fantôme - et découvre, que ce n'était que le même adversaire et que ta meilleure chance était d'être désarmé.

Quand tu trouves, que le monde n'est plus ni fécond ni bien entretenu, demande-toi si ce n'est pas ta propre stérilité et ton laisser-aller. Le monde est toujours plus sain, plus complet, plus droit que toutes tes recherches de plénitude.

La modestie croissante de ceux qui souffrent et ironisent : Essais de Montaigne, Pensées de Pascal, Remarques de Lichtenberg, Déracinement de Chestov, Aveux de Cioran. La constante arrogance de ceux d'en face : Méthode de Descartes, Critique de Kant, Mots de Sartre ou Foucault. Deux exceptions, dans les deux camps : Nietzsche et Goethe.

La chaire est triste : voyez Barthes, Foucault ou Deleuze trônant, gris et doctes, dans les têtes pensantes et le désintérêt pour Thibon, Cioran ou R.Debray dépourvus d'habilitation d'enseigner (licentia ubique docendi).

Le rhizome opposé à l'arbre, l'identification avec le sol nourricier à l'appel du vide et des couleurs, l'enracinement au déracinement - tel est le gris visage du postmodernisme. Détourné du rêve, misérable en modélisation, tourné vers un verbiage ampoulé, il puise toutes ses niaiseries dans un réel net, malléable à merci et envahissant. Juger sans critères, en absence de l'universel – ils ne comprennent pas, que le libre arbitre de la représentation touche toujours à l'universel (au sens du quantificateur logique) et qu'il n'est donné à personne, au stade de l'interprétation libre, d'échapper aux critères logiques, éthiques ou esthétiques.

Type de rebelle, dans un style type, vu par un intellectuel type : « Il aime Louis XV, exècre Napoléon. Il ne veut connaître que l'Allemagne maritime. Rien de plus loin de lui que la Russie. En revanche, New York lui plaît, la Chine l'intrigue. La Californie lui envie son arrière-pays. Il est sec, secret, lucide. Farouchement individualiste, il déserte volontiers les collectivités. Bref, ce sera toujours un frondeur ». Que les tyrans tremblent devant cet émeutier ! - vous avez compris, il s'agit des marchands de vin de la ville de Bordeaux. La ligne du goût coïncidant avec celle de la réussite commerciale.

La simplicité est l'expression des prémisses profondes, c'est-à-dire paradoxales. La complexité est l'expression des conclusions peu profondes, c'est-à-dire logiques ou pseudo-logiques.

Homme orgueilleux, tu sais, que c'est la simplicité qui fait cicatriser les plaies au-delà des épidermes. Mais tu sais aussi qu'aux yeux des sages la simplicité n'est que bouffonnerie et aux yeux des sots - impuissance.

Pour atteindre à la simplicité innée il faut parfois des études complexes. « La simplicité résulte de la maturité » - Schiller - « Einfachheit ist das Resultat der Reife ».

La simplicité - savoir ramener tout horizon vibrant à un seul point immuable ; la grandeur - rencontre de la profondeur et de la hauteur. « Il faut vivre avec simplicité et penser avec grandeur » - Wordsworth - « plain living and high thinking ».

Le pauvre d'imagination se tourne vers l'avenir ; le pauvre d'esprit patine dans le présent ; le pauvre de vie peuple le passé. L'homme sensible s'éprend de la vie d'un rêve passé plus que d'un rêve d'une vie future. Penser à la conservation du futur et à la redécouverte du passé.

La bouche parle du hier du sentiment ; la plume - du lendemain de la pensée ; le cœur - de son aujourd'hui débordant. « Donner du temps au temps, pour que le vase déborde » - Machado - « Demos tiempo al tiempo ; para que el vaso rebose ». Se pencher sur le sens de la dernière goutte (le devenir causal), sur la plénitude du vase (l'être parfait), sur sa forme (l'éternel retour du même).

Il vaut mieux que tu tiennes l'accusateur, le but de ta vie, dans l'ignorance des pièces à conviction, des non-assistances aux actes en danger répudiés par ton rêve.

Étymologiquement, être absurde veut dire émaner d'un sourd. La voix du sourd aux appels du siècle fait vibrer mes propres cordes. Celle du sourd à Dieu, me fait regretter qu'il ne soit pas muet.

Je n'aspire ni au vide ni au trop plein, je n'aime pas la contrainte des frontières infranchissables, je ne veux pas être un récipient, je veux pouvoir prendre la forme de tout ce qui m'entraîne, me plénifier. Plus nous sommes vides des choses qui pèsent ou ancrent, plus pleins sont nos coups d'ailes et plus larges nos horizons. « Si tu veux vivre et si tu veux, que tes œuvres vivent, tu dois être mort à toutes choses » - Maître Eckhart.

La sensibilité est le sens aigu des frontières. Frontières de la vie, de la poésie, des nations. L'homme insensible est un contrebandier, écoulant des marchandises dans les deux sens. L'homme sensible est un polyglotte et cosmopolite, à double citoyenneté. Le danger ou l'ignorance des frontières inviolables travaillent le premier ; le déplacement de frontières et la redécouverte d'annexions ou séparations plausibles - le second.

Être barbare, c'est ne pas savoir franchir, en toute légalité, les frontières entre une solution et son problème, entre un problème et son mystère. Être sot, c'est seulement ne pas savoir, qu'une frontière non-terrestre existe entre solutions et mystères. Être et sot et barbare, c'est ignorer l'existence de mystères et se dire : « Je me fiche de savoir si un idéal est profond ; je ne lui demande que de m'aider à résoudre des problèmes » - Rorty - « you can forget whether an ideal is deep, and just ask whether it's useful for solving the problems ».

Qui, pourquoi, quand, où, comment sont des barrières. D'un côté, ce qui se laisse, de l'autre - ce qui ne se laisse pas expliquer. Ceux qui manquent d'ailes n'envisagent le franchissement que dans un seul sens. La philosophie nous amuse à préfigurer le second et la poésie nous place par-dessus des barrières.

La poésie est affaire de l'élite peu partageuse ; la philosophie est de la poésie vulgarisée, à portée des machines ou des ingénieurs et à valeurs à faire partager. « Il existe bien la pensée ou le sermon collectivistes, il n'existe pas de poésie collectiviste »* - H.Hesse - « Es gibt wohl kollektivistische Gedanken und Predigten, aber es gibt keine kollektivistische Dichtung ».

Munir le passé de poids et l'avenir - d'ailes ? C'est le contraire qu'il faudrait faire.

Vain est tout ce qui ne nous mette pas d'accord avec nous-mêmes. Cent fois plus vain - ce qui nous mette d'accord… « Mes poèmes ne furent qu'amertume et mensonge, et jamais - une consolation » - A.Akhmatova - « Вы были горечью и ложью, а утешеньем - никогда ».

L'âme veut la loi, l'esprit - des principes, le cœur - des recettes. Bâtir la vie, c'est formuler des recettes comme applications des principes puisés dans la loi.

L'âme, c'est la faculté d'aimer quoi qu'en disent les sens ou le bon sens.

La lumière de l'esprit ne se décompose pas et seul l'arc-en-ciel du cœur peut exaucer ton désir de couleurs. La chaleur du cœur, trop active, ne se préserve pas ; seule l'inertie de l'esprit peut garder ses empreintes.

La pensée est têtue, le sentiment est docile. L'une doit être traînée, l'autre - entraîné.

La raison visant les prémisses de l'âme ; l'âme arrivant aux conclusions de raison. Entre les deux - l'arbitraire du langage.

Apprends la mathématique de la vérité, l'histoire de l'humilité, la géographie du désespoir, l'astronomie de l'ironie, la chimie de la douleur, les langues de la poésie.

Plus tu es compris, plus tu as de racines. Mieux tu es senti, plus tu as d'arômes. Un attachement aux fleurs, quand ni compréhension ni sentiment d'autrui ne t'y poussent, – est beau. Est grandiose une fidélité aux cimes quand tu as et compréhension et sentiment.

Le sacrifice en plein envol et la fidélité accompagnant ta chute - deux manières d'être un rebelle. « ma honte (honneur ?) s'appelait fidélité » - « Meine Scham (Ehre ?) hiess Treue ».

Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif.

Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, - liberté. Seules l'ironie ou la perspective répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans la perspective - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, une perspective trop exigüe confond la profondeur avec la hauteur.

Prends à Dieu ce qui est à Dieu ; prends à César ce qui est à César. L'aspiration vers le parfait et le souverain.

Avoir son propre moi n'est pas un fait ou un point de départ, mais un but et une permanente conquête. Face à l'hostilité de la raison. Le moi docile est troupeau. « Le moi est plus dans ce qui gouverne que dans ce qui est gouverné » - St Augustin - « Magis sum ego in eo quod rego, quam in eo quod regor ».

Mon vote va au boutiquier, mon désir à l'amoureux, mon regard au philosophe, ma honte à l'ami, ma pitié au faible, mon ironie au fort, mon mot au poète, mon silence à Dieu.

On prouve la hauteur de son regard quand, en n'évoquant que la féminité, on ne perd pas de vue l'image d'une femme. La même chose avec l'ironie et la pitié, le goût et la beauté. Ceci pourrait s'appeler refus du regard droit, celui qui prétend pouvoir se projeter sur l'épiderme des choses, tandis que le poète a pour toile soit le ciel, soit l'horizon, soit la nuit.

L'avoir a honte de ton savoir, l'être est fier de tes spectres. Fantômes savants et sagacité fantomatique - cures de ton orgueil et de ton défaitisme.

Le nom que tu voudrais donner au monde idéal - la soif inassouvie de Dieu. Le nom promis par ton époque - la Satiété Générale. Le monde sans fin calmante, le monde sans faim alarmante.

Toute idée noble n'attire que des incapables ou des inutiles qui finissent par s'appuyer sur une tyrannie quelconque, intellectuelle ou politique, car dans un débat libre, c'est-à-dire se référant à la réalité marchande, ils n'ont aucune chance de s'imposer.

Fossoyeurs, innocents et illuminés, de belles idées : du romantisme politique - Lénine, Hitler ; du romantisme artistique - Pissarro ou Malévitch, Schönberg ou Mahler. C'est ainsi que s'achèvent deux mille ans, où tâtonnaient l'humanisme et la grandeur, la direction et la hauteur du regard. Tout est confié, désormais, aux cervelles, muscles et griffes. C'est le romantisme qui est mort et non pas le totalitarisme ou l'académisme.

Révolution dans le vrai, évolution dans le beau, involution dans le grand !

Dans convaincre ou séduire il y a la même volonté d'un contact des épidermes, d'un regard à bout portant. Ne serait-il pas plus noble de se rapprocher par le même fier éloignement des choses qui méritent qu'on y pose un regard ?

Ceux qui réclament le plus fort le droit de se renier sont généralement incapables de formuler à quel nouveau contraire ils veulent se vouer. Seule la qualité de la négation donne le droit de se contredire. Et cette qualité se mesure en unités curatives : contraria contrariis curantur.

Rien à admirer dans l'enfance : l'obsession par des buts, l'incapacité de l'ironie. L'enfance ne vaut que par le souci, que tu te donnes, pour que vive le seul enfant intéressant - toi, à cet âge ingrat.

La Multiplication dans l'étendue, la Transfiguration dans la profondeur, l'Épiphanie dans la hauteur – la géométrie terrestre y est fausse, la géométrie céleste - juste. L'autre, trop paternel ou trop lointain, ou « l'épiphanie dans la mesure de la proximité de l'un par l'autre » - Levinas.

Signe d'avance vers la sagesse : on connaît de plus en plus de choses à négliger, à ne pas remarquer, à ne pas s'arrêter dedans. Et l'on finit par tourner les yeux vers l'intérieur.

Deux seules façons dignes pour éreinter quelqu'un : dire que ses cordes sont pendables ou citer un meilleur archer.

Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse, ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : « La poésie des Anciens fut celle de la maîtrise, la nôtre est celle de la hantise »** - A.Schlegel - « Die Poesie der Alten war die des Besitzes, die unsrige ist die der Sehnsucht ».

Plus réduite est la multitude contre laquelle tu tempêtes, plus fière sera ta pose de colérique. Commence par fulminer contre une élite et bientôt ton arc n'aura plus besoin de flèches. Pointer une cible brillante plutôt que canonner un monstre excessivement mat. Comme Valéry pestant contre Pascal ou Cioran - contre Valéry (ou Nietzsche – mal avalant son ressentiment face à Wagner ou au Christ).

Ne pas jeter bas les temples des oracles, parce que les hommes finissent par ne leur demander que l'arrangement de leurs sales affaires.

Si la noblesse devait être associée à un quelconque échange généreux (Platon : « la noblesse est la vertu des mœurs généreuses »), ce serait par l'intermédiaire d'une bouteille de détresse, où tu aurais logé ton regard de naufragé.

Dis-moi de quoi tu te sens maître, en toi-même, et je te dirais ce que tu vaux. Je ne me respecte qu'emporté, sans offrir de résistance. Même un ahurissement maîtrisé me fait subodorer un vulgaire théorème.

La hauteur, c'est l'attachement à l'impondérable en délicatesse avec l'obsession qui est le poids de l'attache.

La hauteur, c'est ce qui permet de mettre sur un pied d'égalité la voix élevée et la voix basse.

Il faut vivre quand l'équilibre nous berce et n'écrire que lorsque le déséquilibre nous réveille : nous réfugier dans la verve du recul, fomenter les redditions, nous enivrer d'une passivité conquérante, s'ouvrir à un vif insuccès.

Faire taire toute lamentation qui perdrait en intensité si, d'aventure, tu accédais à une chaire universitaire. La déchéance est l'impossibilité de descendre au niveau de l'homme des cavernes.

Ce que j'ignore prépare ce que je dois, mais ce que je vois ne devrait pas effacer ce que je veux. C'est le contraire de Kant : « Je peux car je veux ce que je dois » - « Ich kann weil ich will was ich muß » (« L'homme peut ce qu'il doit » - Fichte - « Der Mensch kann was er soll »).

L'âme vile, cherchant à calmer ses remords, dit, que le péché aime fréquenter les âmes élues. Mais la noblesse consiste à savoir ton âme dans le péché même quand autrui et ta propre tête lui accordent l'innocence.

L'étonnement, admiratif ou teigneux, devant la distorsion entre la réalité et l'esprit. Il faudrait renoncer à la réalité ET à l'esprit pour ne magnifier que l'étonnement.

Quand on échoue dans la recherche de la simplicité et se noie ou tombe dans la complexité - que ce soit, au moins, accompagné d'un vertige.

Le culte de l'avant-dernier pas a des noms malheureusement compromis : avant-décision - hypo-crisie, ou avant-jugement – pré-jugé (l'exemple célèbre est donné par la mort, qui aux yeux de Dieu, n'est qu'un pré-jugé, Vor-Urteil - Nietzsche). Il ressemble au désir d'Aristote ou Spinoza - vision des fins dépourvue de moyens - mais je l'associe plutôt au repérage de contraintes. Cette recherche débouche souvent sur un autre nom compromis : la scolastique – la noble oisiveté.

La hauteur est atteinte par une collection d'harmoniques qui excluent le bruit et accentuent le son. Sans bon regard, l'élimination du bruit n'aboutit qu'au silence.

Trois dimensions du regard : la verticale, les deux horizontales - l'étendue et la largeur. Il y a plus d'oppositions entre deux sens de chaque alternative qu'entre alternatives. La gauche ou la droite, l'anticipation ou la nostalgie, la profondeur ou la hauteur. Mais la hauteur accompagne plus volontiers la gauche et la nostalgie.

Une certaine noblesse consiste à supprimer le temps en prenant le désir pour espoir.

L'espoir d'un idéaliste, ce n'est pas une attente, c'est une résignation à la beauté. Le désespoir d'un matérialiste, c'en est une révolte ratée.

Penser que l'essentiel est dans les objets ou jugements sur eux, c'est se condamner à l'accessoire. L'essentiel est dans la position des mains et surtout dans la hauteur des yeux.

Toute l'Antiquité est un tribut au troupeau. Même la lanterne de Diogène n'éclaire pas le bon côté de l'épiderme (deux expériences à tenter : obscurcir la lanterne ou ne faire attention qu'à ses ombres agoraphobes) ; elle se moque de l'homme platonicien inexistant au lieu de dénoncer l'existence, même au fond des tonneaux, des hommes agoraphores. Le culte de la barbe au détriment de l'enfance. La préférence de la pierre à l'arbre, du grenier à la cave. La mort comme événement et non pas état d'âme. Aucune intuition de la prière. Ce qu'il y a de vraiment profond, dans nos âmes d'Européens, nous le devons davantage au Christ qu'à Périclès. Comment s'appelle Athènes sans Jérusalem ? - la Rome d'aujourd'hui – les USA.

Le syncrétisme convenable est celui de la hauteur ; l'éclectisme - celui de la pâme à l'état brut. Être entier par le regard et fragmentaire par les choses regardées. Le regard est porteur de valeurs aprioriques, et ne s'oppose pas à elles : « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen ».

La preuve que je ne peux pas sombrer dans la sagesse - une sensation cuisante que je ne pourrais être d'aucun secours à moi-même. Je me repais de désistements et de capitulations.

C'est dans le liquide que l'homme diffère radicalement de la bête : dans la larme, dans l'encre, dans le fiel. Tant que le sang, et non pas la lymphe, alimente notre âme.

Le raté, contrairement à un simple incapable, ne saurait pas se servir de la force qui lui fût donnée pour rejoindre la meute de ceux qui tirèrent leur épingle du jeu. « Par délicatesse j'ai manqué ma vie »* - Rimbaud.

Pour croire en attrait des hauteurs il faut avoir vécu, à leurs pieds, une transfiguration du vide.

Je n'aime pas le scepticisme : dans chaque infirmité de la vie on peut atteindre à l'émerveillement. Même dans la dégringolade des merveilles il y a du merveilleux. L'amusement du rêveur ironique est de desceller les piédestaux d'idoles, même ceux de Pyrrhon et de Lao Tseu.

Le sceptique dit : tout peut être rabaissé. Je suis un anti-sceptique, je dis : à une certaine hauteur, tout peut être vécu comme vrai et même comme beau. Le scepticisme est un croc-en-jambe, l'anti-scepticisme est une invitation à l'ascension.

Une fin honorable d'une révolte - cesser d'espérer ou rallier les épiciers. Une fin déshonorante - transformer une lutte pour le beau en une lutte politique ou médiatique.

Plusieurs tribunaux sont en charge des procès de la vie : la fadaise affrontant l'intelligence, la termitière opposée à la solitude, la hauteur traînée dans la boue par la vilenie. Je ne me sens l'âme de procureur que dans le dernier. Ailleurs, je ne puis être que témoin ou accusé.

Dès que ton dégoût s'imagine avoir trouvé sa cible idéale, il faut effacer ses traits et noms et te mettre à composer le nom d'une nouvelle admiration à atteindre. Le contre ne vaut qu'anonyme, le pour vaut par son nom.

Il faut s'éclater dans le métissage et se recueillir dans le sentiment de race.

Le cosmopolitisme est une belle idée française. Mais quand on s'aperçoit, que dans les actes son seul dénominateur commun s'appelle élargissement des portes des églises, on a envie de se réfugier à l'ombre du clocher le plus proche.

Le tempérament d'un homme devient intéressant lorsque son enthousiasme égale sa haine. Ce qui souvent résulte, en ligne médiane, en un souverain mépris.

Finie l'époque où l'insolence ou l'esbroufe pouvaient ennoblir. La noblesse ne peut se nimber, aujourd'hui, que de résignation solitaire (puisque toutes les « sociétés du renoncement » - Goethe - s'évaporèrent).

Les plus belles paroles ou notes sur l'héroïsme et le combat furent composées par des capitulards : « Résignation ! Quel misérable refuge, et pourtant il est le seul qui me reste » - Beethoven - « Resignation ! Welches elende Zufluchtsmittel, und mir bleibt es doch das einzig übrige ». Hélas, tous les autres se transforment fatalement en caserne, étable ou salle-machines.

Il s'agit non pas de briser les tables des valeurs, qui s'avèrent le plus souvent n'être que valeurs d'échange ou valeurs d'usage, mais de les laisser à leur place, dans le cloaque du quotidien et de l'utile. La vraie valeur, c'est ce qui en restera, après la résolution de cette contrainte.

Pourquoi l'attraction s'associe-t-elle avec le cœur et l'auréole - avec la tête ? C'est pourtant la tête démocratique qui invente les poids et c'est le cœur aristocratique qui a le plus besoin de hauteur.

Être affranchi de certaines choses peut être plus avilissant que d'être subjugué par d'autres.

Plus on stérilise un grain, plus il sera compréhensible et sain aux yeux de la postérité. Une gestation ressemble au pourrissement et un beau trépas - à un vilain dépérissement. Le but du grain : s'éloigner de la pierre et du muscle, devenir Sisyphe, le plus masculin des héros en dépit des apparences : Schéhérazade rougissant de son propre récit et devenant Pénélope. Seule la hauteur est masculine, il faut laisser la profondeur - aux viragos et femmelettes.

Bien dessiner un but est aussi honorable que se refuser certains moyens ou s'imposer certaines entraves.

Le majestueux et le pathétique ne collent plus à rien ni à personne. À travers tous les pores on est pénétré par le minable gluant.

Être en désaccord avec ce monde - mais qui ne le dit pas ? La question est : où sont les meilleurs accords - dans la force, la tonalité, la vitesse, la hauteur ?

Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ».

Que valent tes révoltes face à l'accord monumental qui unit ton âme à l'âme du monde ? à l'unisson, en canon, à contrepoints - tu ne peux qu'en développer le thème indiscutable…

Pour cohabiter, il vaut mieux frôler un poli goujat sans âme. Pour survivre, un grossier goujat sans cervelle est préférable.

Plus vous chassez le rêve de vos songes, plus vous avez besoin d'extra-humain dans le spectacle. Plus spontanée est votre adhésion à un conformisme infâme, plus bruyantes sont vos déclarations de guerre à la société. Plus l'épicier régule en vous la vision de la vie, plus vous appréciez le genre picaresque. « Le goût de l'extraordinaire est le caractère de la médiocrité » - Diderot.

Quel est ce paradis retrouvé, dont vous rêvez ? Est-ce celui que connaissaient Adam et Ève avant d'éprouver le sentiment qui les rendit vraiment humains, le sentiment de honte ?

Le piège d'un esprit polémiste : démanteler, avec éclat, une inanité, le plus souvent imaginaire, et s'en donner de la confiance et de la grandeur. Ne relève de gant sur aucune arène, aucun forum, aucune route ! Les anges n'attendent que dans les impasses et se méfient même de la Lune comme lumière et témoin.

Avoir ordonné sa vie au calcul, au rite, à l'idée n'est jamais un succès ni une défaite. C'est une réduction du champ des batailles possibles. Par goût électif ou lâcheté grégaire.

Ils pensent, que l'essentiel est d'attacher ou d'arracher. Je penche pour : toucher ou cracher.

Dans l'ordre vital se retrouvaient les pires crapules et les délicats poètes ; à l'ordre géométrique ne se dévouaient que d'inoffensifs écolâtres et de paisibles boutiquiers. À notre époque, ces deux ordres fusionnèrent en adoptant les règles du second.

Deux cultes opposés, celui du centre et celui du premier pas. Le centre dont tout s'éclaire et rayonne ; le premier pas naissant dans une troublante obscurité. Le centre, le problème de l'équilibre et de la paix. Le premier pas, le mystère des ruptures et de l'inquiétude.

Les récipients et toi : le calice, dont seule la lie fait sentir la profondeur ; ou le vase, dans lequel tu te verses, et dont tu devines la forme dès les premières gouttes. « Être conscient de la lie est signe de la présence de l'âme » - Don Aminado - « Ощущение осадка есть признак души ».

Le culte de la réussite vient de l'incapacité de porter dignement le poids valorisant de nos défaites. « Réussir, c'est d'aller de défaite en défaite sans perdre de son enthousiasme »*** - Churchill - « Success is the ability to go from failure to failure without losing your enthusiasm ».

Le mot central, aujourd'hui, le mot autour duquel s'éploient des prières, des mots d'ordre et des coups bas, c'est la réussite, la notion barbare et anti-chrétienne. Mais aussi très ambigüe, puisqu'un homme du rêve dit avoir réussi sa vie, si ses rêves étaient restés suspendus au-dessus de sa tête, sans jamais s'abaisser jusqu'à ses pieds ; la réussite du barbare – avoir mis la main basse sur tout ce qui paraît haut à ses appétits bien bas.

Les beaux états d'âme sont ceux qui ne peuvent pas durer. D'où mon refus, le désintérêt pour les enchaînements. Le rire prolongé sent le salon, le sanglot entretenu sent le cabanon - « Quand on pleure, seule la première larme est sincère » - Kundera. Le feu s'éteint d'autant plus vite, qu'il fut plus vif ; le génie dédaigne l'éclairage et le chauffage pour mourir sur un bûcher ou dans une étincelle.

Le vrai élan n'est lié à aucun but palpable. Les déceptions viennent de cette mauvaise association. « La nature n'a pas de but, quoiqu'elle ait la loi » - J.Donne - « Nature hath no goal, though she hath law ».

On mène une vie de réfugié quand la langue des réponses n'est pas la même que celle des questions. Ma vie est une suite de deux exils : en Russie, où il fut impossible de me cacher, et en France, où il est impossible de me faire voir. Trop d'interrogateurs débiles ou trop d'interrogations subtiles. Aucune envie de réponses ou des réponses, toutes trop banales.

L'ennui de l'époque moderne - personne à mépriser, tous plus ou moins victimes d'un Moloch économique, intronisé après l'heureuse abdication de l'homme.

L'homme grégaire se reconnaît par le poids accordé aux acquiescements ou aux refus face aux requêtes du monde. Faute de questions intéressantes, l'homme libre se les invente soi-même.

Aux hommes de la forêt, du désert, de la mer, des crêtes, - je préfère l'homme de l'arbre, du mirage, des gouttes, de la montagne.

Sans un idéal bafoué ni monstres à vilipender, la fougue du rebelle n'a que trois issues : l'ampleur du fait divers, la profondeur de l'accumulation technico-scientifique, la hauteur inconfortable de l'abdication.

Le néant fut l'ultime refuge des attributs qu'on avait tenté d'attacher à Dieu, à l'amour, à l'art. On appela cette tentative désespérée - l'absurde ou l'existentialisme. Sans point d'attache crédible, ces attributs n'ont qu'à se substantiver et à ne se lier qu'avec des conjonctions décharnées.

Le plus beau et complet symbole du culte de l'avant-dernier pas est le regard d'Orphée sur Eurydice, à l'orée de la vie. À comparer la barque sans événement d'Orphée avec des jeux préprogrammés pour le navire d'Ulysse. Ou avec la bêtise de la femme de Lot se retournant vers le réel.

Se savoir juste, se voir fort - marques d'une âme basse.

L'orfèvrerie de l'inutile est un travail en pure perte. Être utile, c'est être demandé, avoir une promesse, voir un échange possible. Deux détournements de ses talents non réclamés, non fructifiés : les enterrer ou les vouer à une hauteur irrespirable.

Impossible d'être pacifiste, si l'on tient à faire entendre sa voix ! Le combat est l'élément de toute écriture qui se veut hors et au-dessus des faits. Mais il faudrait dé-fêter les victoires des idées, se ranger du côté des vaincus, tombés, le verbe sur le cœur. Non pas vae vincis, ni gloria vincis, mais bien verbae vincis, même accompagné de vae solis.

L'homme complet serait celui qui est capable de garder le même enthousiasme ou le même dégoût, en cheminant d'une mystique vers une éthique, en passant par une esthétique. Un philosophe, un artiste, un homme de conscience - ce qui paraît être la définition même du poète !

On ne connaît que trop l'angoisse du héros et la sérénité du prêtre. Je salue le martyr serein et le mystagogue angoissé. Avec Dieu, la tendance s'inverse : « La grandeur : combiner la fragilité de l'homme et l'assurance de Dieu » - Sénèque.

Il n'y a rien à explorer, poétiquement, dans ce que nous devrions ou, encore moins, pourrions être. La seule recherche, visant des réactions concrètes, serait ce que nous voudrions ne pas être.

La belle révolte : se libérer de l'astreignant. La belle résignation : s'imposer le contraignant.

Je ne connais pas d'avis, dont tout porteur me serait systématiquement antipathique. En revanche, j'ai une ribambelle de coreligionnaires de tout poil, que j'exècre, puisqu'ils situent mal notre avis. Les vraies confréries se forment en hauteur et non pas par de plates coordonnées communes.

Aucun rejet des extrêmes ne me met en appétit, s'il n'est pas accompagné d'une nausée pour le juste milieu.

Tous les emplois sont aujourd'hui d'accès inévident. Celui de vaincu n'échappe pas à la règle. Sincérité du panégyrique des saloperies, indispensables au salut du genre humain. Refus de places publiques pour tes soliloques perclus au fond du souterrain, et que seule une oreille altière écouterait sans ricanement. Et aux voyages et chemins - « ton voyage se ferait non par l'âpre sentier souterrain, mais par la voie unie du ciel » (Platon), tu préféreras l'immobilité et les ruines.

En fait d'art, agir au nom d'un bon droit est bête et servile (Uhland pense le contraire : « Si tu ne vois pas ton droit, tu ne vois pas ta liberté  » - « Und Freie seid ihr nicht geworden, wenn ihr das Recht nicht festgestellt »). L'attitude qui nous découvre le mieux est l'imposture reconnue, l'impossibilité de se réclamer d'une source, la traduction de pures mélodies en cadences abruptes. Parler au nom de ce qui refuse tout nom. Être interprète plutôt que représentant.

Pour détacher l'âme du corps, l'un a besoin de quelques notes ou de quelques syllabes, l'autre - du meurtre d'un de ces jumeaux siamois, le troisième - de tirer la prise de courant commun qui les alimente.

Trouvez l'intrus dans la liste de mots : château, regard de femme, larme, paysage. Tous témoignent d'une présence divine. Mais la divine défaite les éclaire tous, hormis les yeux de femme qui guettent les triomphes et fuient les ruines.

Tenir à la hauteur, c'est ignorer les mesures de la bassesse ; le pathos de la distance (Nietzsche - Pathos der Distanz), lui, se maintient souvent grâce au poids qu'exhibe le haut, poids qu'il calcule en unités du bas.

Un joli discours du repu d'aujourd'hui, face aux excès des acariâtres et des nécessiteux : prônons la morale jubilatoire, l'éthique dispendieuse, la mystique libidinale.

On est obligé de marquer son territoire : au rayon d'action de volatile il faut ajouter la zone d'attaque de reptile. Faire comprendre, qu'une approche trop critique attirerait une morsure subite ou un étouffement moqueur.

Deux types de quête opposés : navigation au gré des courants ou attente d'un souffle. « En politique, ne réussit que celui qui met la voile où le vent souffle, jamais celui qui prétend souffler dans les voiles mises » - Machado - « En política sólo triunfa quien pone la vela donde sopla el aire, jamás quien pretende que sople el aire donde pone la vela ».

Ma vie, c'est la trouvaille de Tout par quelque chose qui est moi. Pour les autres : « La vie est une quête, par un Rien, d'après quelque chose » - Morgenstern - « Das Leben ist die Suche des Nichts nach dem Etwas ».

Le sot respecte les choses qui paraissent actuellement éternelles. Le fin est à l'écoute de ce qui pourrait être éternellement actuel.

Tu refuses de paraître aux fenêtres, d'animer la cuisine, de fréquenter les couloirs, de dévoiler les fondations ou de mesurer l'escalier, et voilà que ton édifice est déclaré, même par toi-même, - ruines.

Pour se rendre compte, que nous avons des ailes, les uns doivent ouvrir leur porte, les autres - s'attarder aux fenêtres, les troisièmes - ne pas avoir de toit. Mais « il faut se savoir au ciel, pour ne pas perdre ses ailes » - Hafez.

Toute fumée, même une fumée d'azur, ne conduit qu'au sommeil. La hauteur est question de veille, dans un vide d'azur.

Le progrès de la voix de l'abandon : il n'y a rien à faire, il n'y a rien à dire, il n'y a rien à écrire. Heureusement, on n'arrive au dernier stade qu'en état d'une rarissime lucidité, car une plume traîne plus souvent sous nos yeux qu'un gourdin ou une oreille d'imbécile.

Fêter les non-rencontres avec ce que tu aurais pu aimer. Déplorer les pas qui rabaissent de belles distances à ne pas parcourir. « Le sentiment non-déclaré ne s'oublie jamais » - Tarkovsky - « Невыраженные чувства никогда не забываются ».

Plus on est attentif aux climats extérieurs, moins on est conscient de son paysage intérieur. Mais plus imprimé est ton climat intérieur, plus grandioses deviennent les paysages extérieurs.

L'arbitraire d'une belle âme force l'admiration ; l'arbitraire d'une âme basse m'en inspire l'horreur. L'ordre peut être beau même chez la crapule ; le désordre ne séduit que chez le poète. La beauté ne s'hérite pas, hélas ; ne s'hérite que l'arbitraire qui finit par s'inscrire dans les règles des sots.

On peut tolérer, que la surface soit profonde, mais la source ne doit être que haute.

Tout festin, aujourd'hui, sent trop la cuisine.

La vie est rarement à blâmer, dans tes accès de nausées. C'est à la misère de ton regard périmé, sans antidote, à l'entrée, ni toupet, à la sortie, que tu devrais t'en prendre.

Ce n'est pas le rôle du rêve que de te consoler par l'oubli - la vie, à ton réveil, t'affligera d'autant plus durement. Il faut rêver en éveil (« l'espoir, c'est le rêve de l'homme en éveil »* - Aristote) et ne chercher de consolations qu'auprès d'une vie endormie. Rêver pour dissoudre le visible dans le lisible, le contraire de « Ceux qui rêvent de jour sont conscients de tant de choses échappant à ceux qui ne rêvent que la nuit » - Poe - « Those who dream by day are cognizant of many things that escape those who dream only at night ».

L'enfance est anti-poétique : elle parle de lumières et de départs. Je n'aime que la belle ombre des défaites gagnées en haute immobilité.

Le juste nomadisme dans des platitudes, où s'enracinent des certitude