Steiner G.
 

préface
Langue française, accueille-moi dans ta sonorité lointaine et ta prometteuse étrangeté ; moi l'intrus de ton espace d'intuition dont ne s'est jamais nourrie mon enfance, écoulée à dix mille kilomètres de Paris. Depuis des années, je te fréquente, toi, lieu statufié que je me plais de prendre pour une noble ruine. Car aucun réflexe d'images ne cimente tes murs, aucun courant spontané de mots ne m'amène une viabilité décente et aucune épreuve d'impression ne consolide ton toit troué devant le bon scintillement des étoiles moqueuses, suspendues au-dessus des demeures plus durables. Je revis le cauchemar des exercices poétiques de Rilke, s'aventurant dans les scansions françaises ou russes (sans parler de Casanova, Tchaadaev, Wilde et même de Nabokov ou G.Steiner, tous plus à l'aise avec le français que moi), ce ratage flagrant me met en garde. N'importe quel cornichon a le pressentiment de ce magnétisme intérieur qui oriente et débrouille les mots, même décousus, d'une langue maternelle. La maîtrise du clair-obscur n'est possible que si toute la gamme lumineuse est apprise déjà au berceau. Je ne peux, hélas, atteindre ni l'éclairage direct de Joubert, ni la lumière tamisée de Valéry, ni même l'étincelle soudaine de Cioran. Je suis condamné à me contenter du déclaratif risquant ne déboucher sur rien de procédural. Que d'élans n'aurais-je cherché à greffer ou insuffler aux mots convalescents et qui, en retour, m'alarment par une réaction de rejet de corps étrangers !
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art
L'étrange surdité du goût chez ceux qui en ont pourtant une bonne vue : Platon préférant les généraux aux poètes, Nietzsche reconnaissant son devancier en Spinoza, Nabokov sélectionnant Robbe-Grillet, Valéry et ses faux modèles de Descartes et de Mallarmé, Cioran en admirateur de Saint-Simon, G.Steiner voyant le plus grand génie du siècle en Proust (qui est pire que Saint-Simon, tout en pratiquant la même tonalité sirupeuse et nauséabonde).
gloire,goût,grandeur

art
Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées - la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad »). On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume !
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doute
Je préfère les ténèbres à la lumière, car lumière veut dire mouvement, reflet, sens de l'ombre. Seules les ténèbres préservent la valeur de ce qui n'est regardé par personne. Que d'autres pensent, que « L'homme ordinaire projette de l'ombre ; le génie projette la lumière » - G.Steiner - « The ordinary man casts a shadow ; the genius casts light » - tout génie a un stock de belles ombres, que ne voient que ceux qui sont à l'aise dans le noir. « Le génie maîtrise le chaos, seuls les sots tiennent à l'ordre »** - Einstein - « Genies beherrschen das Chaos, nur Dumme halten Ordnung ».
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hommes
De mes trois patries adoptives - « unheimliche Heimaten » (Freud) - il ne me reste que trois exils sans issue, trois nostalgies sans partage : poésie allemande, âme russe, esprit français. « Mal du pays sans pays » - Nietzsche - « Heimweh ohne Heim ». Il m'arrive de regretter de ne pas être Juif, comme Celan ou G.Steiner, pour me recroqueviller dans une neutralité distante.
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steiner g.
L'homme est homo ludens, le danseur nietzschéen à l'orée du rien. Pour les maîtres contemporains du vide, les enjeux sont d'ordre ludique.
hommes
« L'homme n'est tout à fait homme que là où il joue » - Schiller - « Der Mensch ist nur da ganz Mensch, wo er spielt ». Ce n'est plus la danse, le jeu, mais le calcul, la rédaction de règles du jeu, qui mènent l'homo faber le plus loin dans la mécanique moderne, puisque le jeu est vu désormais comme un cas particulier du paradigme de scénario. Le maître du vide, l'homo ludens ou l'homo pictor, est évincé vers le désert. Redécouvrant la plénitude, il devient homo altus.
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intelligence
En remontant aux commencements, on n'aboutit, en dernière instance, qu'aux rythmes, timbres, hauteurs et intensités - que tout disparaisse, dans le monde ou dans nos espérances, il ne restera que la musique (Schopenhauer). La philosophie ne serait que du tone-painting (G.Steiner) ou le regard naïf (Bergson) – c'est à dire inné, naturel - en soi. Tout dans le monde est artificiel par son origine et naturel par son résultat ; d'où le culte de l'acte qui fixe et l'abandon du fait fixé.
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intelligence
Le vrai sujet, intellectuel et spirituel, ce n'est pas le sens, mais la possibilité du sens (« meaning vs meaningfulness » du logocrate G.Steiner), la merveilleuse concordance : raison - choses.
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intelligence
Une hiérarchie de valeurs externes s'établit en fonction de la hiérarchie de mes juges internes : à ma raison, à mon esprit, à mon âme, en tant que juges, correspondent le savoir, l'intelligence, le talent des autres. Et c'est ainsi qu'au-dessus du beau savoir de G.Steiner je placerai l'intelligence de Valéry, et le beau talent de Nietzsche - au-dessus de l'intelligence de Valéry.
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steiner r.
Philosophy is the music of thought.

La philosophie est la musique de la pensée.
intelligence
Mais ce n'est pas la pensée toute prête qu'on mette en musique, c'est la fidélité à la musique de l'être (de la poésie - Heidegger) et le sacrifice du hasard des faits qui aboutissent à de la pensée, pensée haute, à rapprocher de : « La philosophie est la musique de la hauteur »** - Socrate. Le contraire de l'esprit et de la musique est le hasard et la bassesse.
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ironie
Dans une écriture honnête, il faut accepter une fusion entre le sous-homme du souterrain dostoïevskien et le surhomme de la montagne nietzschéenne, entre une canaille au fond et un ange de la forme. Mais notre voix ne peut être qu'unique : « Rendre la voix polyphonique de notre conscience par une seule voix »** - Steiner G. - « Dramatizing through a single voice the many-tongued chaos of human consciousness ». - ce sera la voix de l'une des deux autres de nos hypostases : celle de l'homme ou celle des hommes.
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mot
Mon mot, qui réussit à s'échapper au silence de Proserpine, je le respecterai sur le mode orphique : je lui jetterai mon dernier regard en arrière, avant qu'il ne me laisse en souvenir que le nom d'Eurydice. « L'homme des mots, le chanteur, s'en retourne vers le trésor des ombres chères » - G.Steiner - « The man of words, the singer, will turn back, to the place of necessary beloved shadows ».
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mot
Je suis embêté d'avouer, qu'une bonne moitié de mes émotions, sur cette terre, est due aux écrits des autres. Pourtant, la vie aurait dû garder toute sa valeur en dehors de tout écrit du passé. Les mots du présent ne sont que de passives étiquettes ; en se tournant vers le passé, ils ont une chance de devenir signes ou symboles ; pour les mots bien magnétisés, on peut dire, que « contrairement à la mathématique, le langage nous conduit vers le passé » - G.Steiner - « language, unlike mathematics, draws backward ». On met longtemps pour comprendre, et d'en être horrifié, que, dans le passé, tout le reste est silence. « Les tombeaux sont muets, seuls parlent les mots » - Bounine - « Молчат гробницы - лишь слову жизнь дана ».
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steiner g.
It is this break of the covenant between word and world which constitutes one of the very few genuine revolutions of spirit.

La rupture de l'alliance entre mot et monde constitue une révolution authentique de l'esprit.
mot
On a tout simplement compris, que dans le genre descriptif le journaliste est en train de surclasser Homère ; tandis que les alliances avec des dieux se raréfient, et les voyages lointains n'apportent que des améliorations à la technique de tissage. Toute belle Hélène devint patiente Pénélope.
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steiner g.
Le mot n'est pas un miroir, mais une fenêtre, pas le reflet en surface, mais une ouverture.
mot
Il n'est pas dans le bâtiment pratique, mais dans l'architecture de l'utopique.
création,ouvert,rêve,ruines

emerson r.w.
Ideas must work through the brains and the arms of men, or they are no better than dreams.

Les idées doivent pénétrer la cervelle et les bras de l'homme, sinon elles ne sont que des rêves.
noblesse
Mal leur en prit de pénétrer aussi les cœurs, jadis brisés, et qui en sortent bronzés : « C'est seulement lorsque le cœur est brisé qu'il bat à son propre rythme ; lorsqu'il n'est pas brisé il se pétrifie »** - H.Arendt - « Erst wenn das Herz gebrochen ist, schlägt es seinen eigenen Ton ; wenn es nicht bricht, versteinert es ». Heureusement, les rêves continuent à ne fréquenter que les âmes impénétrables.
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steiner g.
Where God clings to our culture, He is a phantom of grammar.

Si Dieu s'accroche à notre culture, c'est sous la forme d'un fantôme grammatical.
proximité
Il est souvent cette variable muette, dont les substitutions n'intéressent même pas le requêteur, assemblant des phrases elliptiques.
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russie
Ce paradoxe : chez le théâtral Dostoïevsky, l'implacable logique des personnages loufoques ; chez le naturel Tolstoï, la fortuité des attitudes des personnages sensés. C'est le hasard tolstoïen et non pas la ratiocination dostoïevskyenne qui se refléta mieux dans la Révolution russe. G.Steiner le vit de travers : « Un peu d'espérances de Tolstoï et beaucoup d'appréhensions de Dostoïevsky se réalisèrent » - « Some of Tolstoy's hopes and most of Dostoevsky's fears were realized ».
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steiner g.
L'humanité pressante de la littérature russe est probablement ce que l'âge moderne des ténèbres recèle de titres à la rédemption.
russie
Des références aux prophètes de l'Ancien Monde manquent, pour que la voix russe du Rachat soit entendue par les exégètes modernes.
ombre,religion

steiner g.
The reserves of irony, in Akhmatova, in Mandelstam, in Pasternak, have been preserved in the personal memory. Stalin condemned a poet for having cited Shakespeare, the Prague police killed a philosopher because he had taught secretly Plato.

Les réserves d'ironie d'Akhmatova, de Mandelstam, de Pasternak ont été préservées par la mémoire individuelle. Staline condamnait un poète pour avoir cité Shakespeare, la police pragoise tuait un philosophe, parce qu'il avait clandestinement enseigné Platon.
russie
Pourquoi les voir sous cet angle sinistrement pittoresque ? Ces auteurs sont de la famille de Yeats, Valéry et Rilke. Quand est-ce que vous les envisagerez, comme vous voyez Shakespeare sans Elizabeth, Racine sans Louis XIV, Goethe sans le grand-duc de Weimar ? Et c'est bien en Russie soviétique que Shakespeare et Platon eurent les plus gros tirages !
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solitude
L'hypocrisie architecturale du solitaire : il fuit la caverne, surpeuplée à son goût ; continue à ignorer fenêtres et portes ; garde le souvenir d'une lumière et des murs ; n'a pour limitrophes que les étoiles et se découvre la mémoire d'une tour d'ivoire abolie, qu'il proclame ruines, si elles en préservèrent l'acoustique : « L'architecture est une musique pétrifiée » - Goethe - « Architektur ist versteinerte Musik ».
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souffrance
Le paradis ou l'enfer réels n'apportent rien à ma palette ; ne réveillent de belles couleurs que les artificiels, auxquels pense G.Steiner : « Sans paradis ni enfer, tu seras terriblement seul, dans la platitude du monde » - « To have neither Heaven nor Hell is to be intolerably alone in a world gone flat ».
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vérité
Ils « traquent la vérité désintéressée, pour se munir de garantie contre la vacuité » - G.Steiner - « hunt after disinterested truth … to be equipped with some safeguard against emptiness », tandis que c'est seulement son intérêt bien pratique qui justifie la quête de la vérité, et que l'homme, mystique ou musical, a besoin de ce vide sacré, pour qu'y résonnent les chants des dieux, sans interférences avec le bruit du monde.
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Steiner G.